CHAPITRE XXXiV
Les causes qui empêchent d'ouvrir l'enseignement par les sujets métaphysiques, d'éveiller l'attention sur ce qui mérite attention, et de présenter cela au vulgaire, sont au nombre de cinq.
La PREMIÈRE CAUSE cst : la difficulté de la chose en elle-même, sa subtilité et sa profondeur, — comme on a dit : Ce qui e.visfe est loin (de notre conception) ; ce très profond, qui peut le trouver (Ecclésiaste , YII , 2i)? et comme il est dit encore: Et d'où trouvera-t-on la sagesse Çioh, XXVlïI, 1^)? — Il ne faut donc pas commencer, dans renseignement, par ce qu'il y a de plus difficile à comprendre et do plus profond. Une des allégories répandues dans (les traditions de) notre nation est la compa-
(1) Littéralement : des qidddités des choses telles qu'elles sont.
(2) Littéralement: que ce ne soit si ce n'est ainsi. Les éditions de la version d'Ibn-Tibbon portent généralement : ')nt<''^5*^ p DX N'^i»^ H^n^ nViTS il faut effacer Ct< et ')ni<^^::i< , et lire: p t<^^ riTI'' ^h*\l'^, comme Tont en effet les mss. Les mots ^1:0 ""D se rattachent aux mots •i^ ]''^ND1 , qui sont au commencement de la phrase.
raison de la science avec l'eau (0 ; les docteurs ont expliqué cette allégorie de différentes manières, et (ils ont dit) entre autres : Celui qui sait nager tire des perles du fond de la mer , mais celui qui ignore la natation se noie; c'est pourquoi celui-là seul se hasarde à nager, qui s*y est exercé pour rapprendre.
La DEUXIÈME CAUSE cst : l'incapacité qu'il y a d'abord dans Tesprit des hommes en général ; car l'homme n'est pas doué, de prime abord, de sa perfection finale , mais la perfection se trouve dans lui en puissance , et dans le commencement il est privé de Vacte (comme dit l'Écriture) : Et l'homme naît comme un ânon sauvage (Job, XI, 12). Mais lorsqu'un individu possède quelque chose en puissance, il ne faut pas nécessairement que cela passe à l'acte; au contraire, l'individu reste quelquefois dans son imperfection , soit par certains obstacles, ou faute de s'exercer dans ce qui fait passer cette puissance à Vacte. Il est dit expressément : Il ni) en a pas beaucoup qui deviennent sages {Jbid., XXXll, 9); et les docteurs ont dit: «J'ai vu les gens d'élévation, mais ils sont peu nombreux (^) ; » car les obstacles de la perfection sont très nombreux et les préoccupations qui l'empêchent sont multiples, et quand donc peut-on obtenir cette disposition parfaite et ce loisir (nécessaire) pour l'étude, afin que ce que l'individu possède en puissance puisse passer à Vacte ?
La TROISIÈME CAUSE cst ; la longueur des études préparatoires ; car l'homme éprouve naturellement un désir de chercher les points les plus élevés , et souvent il s'ennuie des études préparatoires ou il les abandonne. Mais sache bien que , si l'on pouvait arriver à quelque point élevé (de la science) sans les études préparatoires qui doivent précéder, ce ne seraient point là des études préparatoires, mais ce seraient des occupations inutiles et de simples superfluités. Si tu éveillais un homme quelconque, même le plus stupide des hommes , comme on éveille quelqu'un qui
*^ (1) Voy. ci-dessus, chap. XXX, vers la fin.
(2) Ces paroles sont attribuées a R. Siméon ben-Io'haï. Voy. Talmud de Babvloiie, traité Succà, fol. 45 If; Synhedrin, fol. 97 ^.
li2Ô PREMIÈRE Î>ART1Ë. — CHAP. KXXIV.
dort, en lui disant : Ne désirerais-tu pas connaître à l'instant ces cieux (et savoir) quel en est le nombre , quelle en est la figure et ce qu'ils renferment? Ce que c'est que les anges? Comment a été Créé le monde dans son ensemble et quel en est le but conformément à la disposition réciproque de ses parties ? Ce que c*est que Tâme et comment elle est arrivée dans le corps? Si Tâme de rhomme est séparable (du corps), et étant séparable , comment, par quel moyen et à quelle fin elle l'est (0 ? et d'autres recherches semblables, — cet homme te répondrait sans doute : « Oui, » et il éprouverait un désir naturel de connaître ces choses dans leur réalité ; seulement il voudrait apaiser ce désir et arriver à la connaissance de tout cela par un seul mot, ou par deux mots que tu lui dirais. Cependant, si tu lui imposais (robiigation) d'interrompre ses affaires pendant une semaine , afin de comprendre tout cela, il ne le ferait pas, mais il se contenterait plutôt de fausses imaginations avec lesquelles son ame se tranquillise, et il lui serait désagréable qu'on lui déclarât qu'il existe quelque chose qui a besoin d'une foule de notions préhmin aires et de recherches très prolongées.
Quant à toi, tu sais que les sujets en question se lient les uns aux autres. En effet, il n'y a, dans l'être, autre chose que Dieu et toutes ses œuvres; ces dernières sont tout ce que l'être renferme hormis lui (Dieu). Il n'y a aucun moyen de percevoir Dieu autrement
^ (1) Les commentateurs expliquent ainsi ces dernières questions : Si Tâme de l'homme est séparable du corps et qu'elle existe après la mort comme une substance séparée, alors 1° comment est cette existence, c'est-à-dire l'âme de chaque homme existe-t-elle indwiducllcment , ou bien toutes les âmes ne forment-elles i\\\une seule substance? '2° par quel moyen arrive-l-elle a l'immortalité? est-ce par la spéculation philosopliique, ou bien par la pratique des préceptes religieux? et enfin 3" « quelle fin, c'est-à-dire à quoi aboutit la permanence de Tâme? est-ce à l'union avec l'intellect actif, ou à l'union avec Dieu? En effet, ce sont là les questions qui ont principalement occupé les péripatéticiens arabes, et qui ont donné lieu h d'interminables discussions tant chez les philosophes arabes que • bez les Scolastiquei?.
que par ses œuvres ; ce sont elles qui indiquent son existence et ce qu'il faut croire à son égard , je veux dire ce qu'il faut affirmer ou nier de lui. Il faut donc nécessairement examiner tous les êtres dans leur réalité , afin que de chaque branche (de science) nous puissions tirer des principes vrais et certains pour nous servir dans nos recherches métaphysiques. Combien de principes ne puise-t-on pas, en effet, dans la nature des nombres et dans les propriétés des figures géométriques, (principes) par lequels nous sommes conduits à (connaître) certaines choses que nous devons écarter de la Divinité et dont la négation nous conduit à divers sujets (métaphysiques) (^) ! Quant aux choses de l'astronomie et de la physique, il n'y aura, je pense, aucun doute pour toi que ce ne soient des choses nécessaires pour comprendre la relation de l'univers au gouvernement de Dieu , telle qu'elle est en réalité et non conformément aux imaginations. Il y a aussi beaucoup de choses spéculatives, lesquelles, sans fournir des principes pour cette science (métaphysique), exercent pourtant l'esprit, et lui font acquérir l'art C^) de la démonstration et con-
'\ (1) Ibn-Falaquera cite pour exemple, dans les nombres, l'unité, et dans les figures géométriques, le cercle. Toutes les puissances et racines du nombre un sont un, et ce nombre donne l'idée de ce qui ne peut être ni multiplié ni divisé sans cesser d'ctre ce qu'il est. Il en est de même du cercle; car la circonférence, image de l'unité, ne saurait être ni augmentée ni diminuée sans cesser d'être une circonférence, tandis que la ligne droite peut être augmentée et diminuée tout en restant ligne droite. Ainsi le nombre un et la circonférence nous donnent l'idée de l'unité absolue, excluant les idées du multiple et du divisible, que nous devons écarter de la Divinité. Si l'auteur insiste particulièrement sur ce que nous devons écarter de la I)ii>imté, il faut se rappeler que, selon lui, les attributs de Dieu doivent s'exprimer par des négations, et qu'il insiste sur les attributs négatifs (D^i^lD^Î^), afin d'établir, dans sa plus grande pureté, le principe de l'unité de Dieu. Voy. ci-après, chap. LVIII. ' (2) ilD^D signifie une qualité inhérente; l'auteur veut dire que, par ces choses spéculafives, l'esprit s'habitue a l'art de la démonstration qui devient, en quelque sorte, une faculté inhérente à sa nature.
122 PREMIÈRli PARTIE. — CHAP. XXXIV.
naître la vérité dans ce qu'elle a d'essentiel (*), faisant cesser le trouble que la confusion des choses accidentelles avec les choses essentielles fait naître généralement dans les esprits des penseurs, ainsi que les fausses opinions qui en résultent. Ajoutons à cela (l'avantage) de bien concevoir ces autres sujets (dont nous venons de parler), considérés en eux-mêmes (-), quand mcnie ils ne serviraient pas de base à la science métaphysique. Enûn, elles ne manquent pas d'avoir d'autres avantages pour certaines choses qui font parvenir à cette science (^). Il faut donc nécessairement
(0 n? n^rifc^"i7N "n^N7ND lilléralement : par les choses qui lui sont essentielles; le suffixe dans TV) se rapporte, selon moi, a pH/i^i la vérité, et c'est à tort, i! me semble, que quelques commentateurs de la version d'Ibn-Tibbon rapportent le pronom lui à la démonstration. L'auteur veut dire que ces choses spéculatives (par lesquelles il entend les différentes branches de la logique) font distinguer, dans la vérité à démontrer, ce qui y est essentiel et ce qui n'y est (\\\ accidentel. Al-'Harizi traduit : N112n D!^^ 7y D'^llDn D^i^jyiD •> par les choses qui indiquent l'essence du Créateur, rapportant le pronom lui au mot Dieu ou Créateur, qui serait sous-entendu; mais sa traduction n'offre pas de sens satisfaisant et me paraît tout à fait inadmissible (cf. ci-dessus, chap. XXXIII, page 117, à la fin de la note A de la page précédente).
(2) Ce passage est assez obscur; je crois que, par les mots TiQfc<7N \?n, l'auteur veut désigner les choses de l'astronomie et de la physique {^])^2'^h^ D^y^NI TO^D^^^ nt^^n^kS 11Dt<) dont il vient de parler. Il veut dire que l'étude des différentes parties de la logique contribue aussi, en rectifiant le jugement et en précisant les idées, a mieux comprendre les sujets de l'astronomie et de la physique, et à les faire envisager à leur véritable point de vue. En effet, ces sciences supposent les notions générales qu'on acquiert par la logique, telles que les notions de substance, ôi" accident , de nécessaire , de possible , etc., ainsi que la connaissance du syllogisme et de la démonstration.
' (3) C'est-ii-dire, outre les avantages énuméiés, Icsdites choses spéculatives en ont encore d'autres relatifs à certaines choses pai- lesquelles nous arrivons aux sciences métaj)hysiques. Ce passage aussi manque de clarté, et aucun commentateur, que je saclie, n'en a donné l'explicalion. L'auteur, en disant que la logi(jiie a l'avantage de faire connaître des choses plus directement en rapport avec la métaphysique, fait allusion ,
que celui qui veut (obtenir) la perfection humaine s'instruise d'abord dans la logique , ensuite graduellement dans les mathématiques, ensuite dans les sciences physiques, et après cela dans la métaphysique. Nous trouvons beaucoup d'hommes dont l'esprit s'arrête à une partie de ces sciences, et lors même que leur esprit ne se relâche pas, il arrive quelquefois que la mort les surprend quand ils en sont encore aux études préparatoires. Si donc nous ne recevions jamais une opinion par la voie de l'autorité traditionnelle, et que nous ne fussions guidés sous aucun rapport par l'ullégorie, mais que nous fussions obligés de nous former (de toute chose) une idée parfaite au moyen de définitions essentielles et en n'admettant que par la démonstration ce qui doit être admis comme vrai, — chose qui n'est possible qu'après ces longues études préparatoires, — il en résulterait que les hommes, en général, mourraient, sans savoir seulement s'il existe un Dieu pour l'univers ou s'il n'en existe pas, et encore bien moins lui attribuerait-on un gouvernement ou écarterait-on de lui une imperfection (^). Personne n'échapperait jamais à ce malheur, si ce n'est peut-être un seul clans une ville ou (tout au plus) deux dans 7ine famille (^\ Quant aux quelques uns qui sont les restes que
il me semble, a la nature ontologique des catégories et de divers autres sujets traités dans VOrganon d'Aristote. Cf. ci-dessus, p. 27, Y® cause, et la note 2.
(1) L'auteur veut dire que les hommes, ne sachant même pas si Dieu existe, sauraient encore bien moins ce qu'il faut admettre ou ne pas admettre à son égard; p. ex, s'il faut lui attribuer le gouvernement du monde, s'il faut écarter de lui toute espèce d'imperfection, et d'autres questions semblables. Le mot ar. D^fl que nous avons rendu par^ow^^ernementc^i un peu vague ; les deux traducteurs hébreux l'ont rendu par '^11 -> quelque chose, ce qui est inexact et offre peu de sens ; cependant dans ua ms. de la version d'Ibn-Tibbon (fonds de l'Oratoire, n^ 46) nous lisons ]n, jugement. Le mot >*^ signifie, en effet, jugement, ou bien régime, gouvernement; l'auteur venant d'employer l'expression : s'il existe un Dieu pour l'univers ou le monde, nous croyons qu'il a voulu parler ici de Vintervention de Dieu dans le gouvernement du monde.
(2) L'auteur fait allusion aux paroles de Jérémie, chap. III, v. 14.
iîi PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. XXXIV.
r Étemel appelle (0, la perfection, qui est le dernier but, ne leur sera véritablement acquise qu'après les études préparatoires. Salomon déjà a déclaré que les études préparatoires sont absolument nécessaires, et qu'il est impossible de parvenir à la véritable sagesse , si ce n'est après s'être exercé ; il a dit : Si le fer est émoussé et qu'il n'ait pas les faces polies, vaincra-t4l des armées? mais il faut encore plus de préparation pour {acquérir) la sagesse (Ecclésiaste, X, 10) C^); et il a dit encore: Écoute le conseil et reçois V instruction, afin que tu deviennes sage à ta fin (Prov.,XIX, 20).
Ce qui encore nécessite l'acquisition des connaissances préparatoires, c'est qu'une foule de doutes se présentent promptement à l'homme pendant l'étude , et qu'il comprend avec une égale promptitude les objections , je veux dire comment on peut réfuter certaines assertions, — car il en est de cela comme de la démolition d'un édifice (3), — tandis qu'on ne peut bien affermir les assertions ni résoudre les doutes , si ce n'est au moyen de nombreux principes puisés dans ces connaissances préparatoires. Celui donc qui aborde la spéculation sans une étude préparatoire est comme quelqu'un qui, courant à toutes jambes pour arriver à un endroit, tombe, chemin faisant, dans un puits profond d'où il n'a aucun moyen de sortir, de sorte qu'il meurt; s'il s'était abstenu de courir et qu'il fut resté à sa place, il aurait certainement mieux fait. Salomon, dans les Proverbes, a longuement décrit les manières des paresseux et leur incapacité , et tout cela est une allégorie sur l'incapacité de chercher la science ; parlant de celui qui désire arriver aux derniers termes (de la science), et qui, sans
(1) C'est-à-dire , le petit nombre des élus ; ces paroles sont tirées du livre de Joël, chap. III, v. 5.
(2) Nous avons traduit ce verset daiis le sens que Maïmonide paraît lui attribuer.
(3) L'auteur veut dire que les doutes et les objections se présentent promptement à l'esprit , de même que la démolition d'un édifice, construit avec beaucoup de peine, s'opère racilcmeiU et avec promptitude.
s'occuper d'acquérir les connaissances préparatoires qui font parvenir à ces derniers termes , ne fait autre chose que désirer, il s'exprime ainsi : Le désir du paresseux le tue y car ses mains 7r fusent d*agir. Tout le jour il ne fait que désirer; mais le juste donne et n* épargne rien (Prov. , XXI, 23 et 26). Il veut dire que, si son désir le tue, la cause en est qu'il ne s'occupe pas de faire ce qui pourrait apaiser ce désir ; qu'au contraire, il ne fait autre chose que désirer ardemment, et qu'il attache ses espérances à une chose pour l'acquisition de laquelle il n'a pas d'instrument; il aurait donc mieux valu pour lui d'abandonner ce désir. Regarde comme la fin de l'allégorie en explique bien le commencement , en disant : mais le juste donne et n'épargne rien; car juste (ou pieux) ne peut être opposé à paresseux que selon ce que nous avons exposé. Il veut dire, en effet, que \q juste parmi les hommes est celui qui donne à chaque chose ce qui lui est dû , c'est-à-dire (qui consacre) tout son temps à l'étude et qui n'en réserve rien pour autre chose ; c'est comme s'il avait dit : mais le juste donne ses jours à la science et nen réserve aucun, expression semblable à celle-ci : Ne donne pas ta force aux femmes {Ib,, XXXI, 5). La plupart des savants , je veux parler de ceux qui ont une réputation de science , sont affligés de cette maladie , je veux dire de celle de chercher les derniers termes (de la science) et d'en disserter, sans s'occuper des études préparatoires. Il y en a dans lesquels l'ignorance et le désir de dominer arrivent au point de leur faire blâmer ces connaissances préparatoires qu'ils sont ou incapables de saisir ou paresseux à étudier, et qui s'efforcent de montrer qu'elles sont nuisibles ou (tout au moins) inutiles; mais, quand on y réfléchit, la vérité est claire et manifeste (*).
La QUATRIÈME CAUSE cst dans les dispositions naturelles ; car il a été exposé et même démontré que les vertus morales sont préparatoires pour les vertus rationnelles (-), et que l'acquisition
(1) C'est-à-dire, pour celui qui y réfléchit bien, il est évident que les études préparatoires sont nécessaires.
'' '(2) Sur la division des vertus (upzxai) en morales (fiOiy.ut) et rationnelles ou intellectuelles (Stavoi^rt/aî) et sur leurs rapports mutuels, voy. Aristole,
de véritables (vertus) rationnelles, je veux dire de parfaites notions intelligibles, n'est possible qu'à un homme qui a bien châtié ses mœurs et qui est calme et posé. Il y a beaucoup de gens qui ont, dès l'origine, une disposition de tempérament avec laquelle aucun perfectionnement (moral) n'est possible. Celui, p. ex., qui, de nature, a le cœur extrêmement chaudO) ne peut s*empecher d'être violent, quand même il ferait les plus grands efforts sur lui-même (-); et celui qui a les testicules d'un tempérament chaud et humide et fortement constitués et dont les vaisseaux spermatiques produisent beaucoup de sperme pourra difficilement être chaste , quand même il ferait des efforts extrêmes sur lui même. De même, tu trouves certains hommes pleins de légèreté et d'étourderie et dont les mouvements très agités et sans ordre indiquent une complexion vicieuse et un mauvais tempérament dont on ne peut rendre compte (3). Dans ceux-là on ne verra jamais de perfection, et s'occuper avec eux de cette matière W serait une pure sottise de la part de celui qui le ferait ; car
Morale à Nicomaque^ 1. I, chap. 13; I. II, cbap. i et suiv.: 1. VI, chap.2.
Comparez aussi ce que Maïmonide lui-même dit a cet égard dans les
Huit chapitres, placés en tête de son commentaire sur le traité Abôth; au
chap. II on lit: «Les vertus sont de deux espèces, vertus morales
Qv'ch'^ ^''NHD) et vertus rationnelles (n^ptûJ S''NifD), et il leur est opposé
deux espèces de vices, etc. » Voir la Porta Mosis de Pococke, p. 491. s
(1) Au lieu de H'^lp les mss. portent généralement m , et les deux
traducteurs hébreux ont considéré ce mot comme un adjectif; mais il s'agit ici uniquement de la chaleur du cœur et nullement de la force. Nous préférons lire t^^ip , comme le porte un ms., et nous considérons ce mot comme un adverbe ; les mots ^*>)p t^lj signifient très fortement. La leçon de ilp qu'ont la plupart des mss. ne s'oppose pas à cette interprétation ; car on sait que le fc< de l'accusatif adverbial est souvent omis dans les mss.
(2) Littéralement : quand même il se serait exercé du plus grand exercice.
(3) C'est-a-dire, qu'on ne peut expliquer avec précision et qui échappe a l'analyse.
(4) C'est-à-dire, de la métaphysique.
cette science, comme tu sais, n'est ni de la médecine, ni de la géométrie, et, par les raisons que nous avons dites, tout le monde n'y est pas préparé. Il faut donc la faire précéder de préparations morales, afin que Thomme parvienne à une rectitude et à une perfection extrêmes; car r Éternel a en abomination celui qui va de travers, et son secret est avec ceux qui sont droits (Prov., III, 52). C'est pourquoi on trouve mauvais de l'enseigner aux jeunes gens; et môme ceux-ci ne pourront point la recevoir, — ayant le naturel bouillant et l'esprit préoccupé , à cause de la flamme de la jeunesse, — jusqu'à ce que cette flamme qui les trouble soit éteinte , qu'ils aient obtenu le calme et la tranquillité, et que leur cœur devienne humble et soumis par tempérament. C'est alors qu'ils désireront eux-mêmes s'élever à ce (haut) degré (*) qui est la perception de Dieu, je veux dire la science de la métaphysique qui a été désignée par la dénomination de Mà'asé mercahâ ^-), comme dit (l'Écriture) : V Éternel est 'près de ceux qui ont le cœur brisé (Ps. XXXIV, 19) et ailleurs : Je demeure {dans le lieu) élevé et saint, et avec celui qui est contrit et humble d* esprit, etc. (Isaïe, LVII, 15).
C'est pour cette raison que dans le Talmud , au sujet de ces mots : on lui en transmettra les premiers éléments, ils (les docteurs) disent (^) : « On ne transmet , même les premiers éléments , si ce n'est à un président de tribunal, et seulement s'il a le cœur affligé W ; » et par là on veut désigner l'humihlé , la soumission et la grande piété jointes à la science. Au môme endroit il est dit : « On ne transmet les secrets de la Torâ qu'à un homme de conseil^
(i) Littéralement : Us feront lei'cr ou ils exciteront leurs âmes à ce degré.
(!2) Voy. ci-rlessus, p. 9.
(3) Voy. Talm. de Bab., ivd.\\Q*Haghigâ, fol. 13 «/ cf. ci-dessus, p. 9.
(4) C'esl-k-dlre, à un homme qui a à la fois de la gravité et de Thumilllé. Au lieu de ^^Ini nos éditions du Talmud portent >^ hj>^ î d'après cette leçon il faudrait traduire : et à tous ceux qui ont le cœur affligé.
savant penseur et s' exprimant avec intelligence (*); » et ce sont là des qualités pour lesquelles une disposition naturelle est indispensable. Ne sais-tu pas qu'il y a des gens très faibles pour (donner) un avis, quoique très intelligents, tandis qu'il y a tel autre qui a un avis juste et qui sait bien diriger les affaires politiques ? C'est celui-ci qu'on appelle vyv, homme de conseil; cependant il pourrait ne pas comprendre une chose intelUcjihle ^^), dût-elle même s'approcher des notions premières (^), et il pourrait même (sous ce rapport) être très stupide et sans aucune ressource : A quoi sert y dans la main du soty le prix pour acheter la sagesse quand l'intelligence n'y est pas (Prov., XYII, 16)? Il y en a tel autre qui est intelligent , d'une pénétration naturelle , et qui maîtrise les sujets les plus obscurs, en s'exprimant avec concision et justesse W, — et c'est lui qu'on appelle c^nS p::3, s'exprimant avec intelligence, — mais qui n'a pas travaillé et qui n'a pas acquis de sciences. Mais celui qui s'est acquis les sciences en acte est celui qui est appelé D'^trin D:Dn, savant penseur. «Quand il parle, disent les docteurs, tous deviennent comme muets (^). » Remarque bien , comme ils ont posé pour condition,
(1) Ces mots tirés d'Isaïe, chap. III, v. 3, ont dû être traduits ici dans le sens des Talmudistes qui va être exposé.
(2) C'est-a-dire, une chose qui est du domaine de Tintelligence et de la pensée philosophique.
(3) ^1N7X rN7lpyÛ7t? (Jntelligibilia prima) sont les notions premières OU les axiomes qui n*ont pas besoin de démonstration.
(4) Selon les deux versions hébraïques il faudrait traduire : qui est capable de cacher ou d'envelopper les sujets, en s'exprimant etc. ; au lieu de ''Dii^ ( Jiki), les deux traducteurs ont lu t^Dl?t< (*'-*-=^b» comme l'ont quelques mss. ; le sens serait alors : et qui sait, par sa parole intelligente, présenter les sujets, de manière à envelopper ce qui doit rester caché au vulgaire.
^^ (5) Voy. *Iîaghigà, fol. 14 a; les rabbins jouent sur le mot Ctt^'in (hommes de génie, ar/Z^/c^) qu'ils prononcent D'^linn {sourds, sourd-muets). Quand le savant parle, disent-ils, lous deviennent comme muets et n'ont rien a lui répondre.
en se servant d'un texte sacré (^), que la personne soit parfaitement versée dans le régime social et dans les sciences spéculatives (et possède) avec cela de la pénétration naturelle, de Tintelligence, et une bonne élocution pour présenter les sujets de manière à les faire entrevoir ; et ce n'est qu'alors qu'on lui transmet les secrets de la Torâ.
Au même endroit il est dit : « R. lo'hanan ayant dit à R. Éléazar : Viens que je t'enseigne le Ma'asé mercabâ, ce dernier répondit : >i^^p ^^^ ''PDi^ >- , ce qui veut dire : je ne suis pas encore vieux, et je me trouve encore un naturel bouillant et la légèreté de la jeunesse. Tu vois donc qu'ils ont aussi mis pour condition l'âge, joint à ces vertus (dont nous venons de parler) ; et comment alors pourrait-on s'engager dans cette matière avec le commun des hommes , les enfants et les femmes ?
La CINQUIÈME CAUSE cst dans l'occupation que donnent les besoins du corps formant la perfection première (^), particulièrement lorsqu'il s'y joint l'occupation que donnent la femme et les enfants, et surtout lorsqu'il se joint à cela la recherche des superfluilés de la vie , qui , grâce aux usages et aux mauvaises habitudes, deviennent un puissant besoin naturel (^). En effet, même l'homme parfait, tel que nous l'avons décrit, quand il s'occupe bcQ^coup de ces choses nécessaires, et à plus forte raison (quand il s'occupe des choses) non nécessaires et qu'il les désire ardemment, ses aspirations spéculatives s'affaibhssent et se submergent, et il ne les recherche plus qu'avec tiédeur et mollesse et avec peu de sollicitude ; et alors il ne perçoit même
(1) ]DKnD yi2-, littéralement : par le texte d'un lwre(sacré'). Ibn-Tibbon traduit: DÎT'IDDD, dans leurs Iwres; mais Al-'Harizi: :}^riDn '^'^^112 -> par les paroles de l'Écriture , et, selon lui, Fauteur ferait allusion au texte dlsaïe dont les paroles en question sont empruntées, opinion qui nous paraît plausible.
(2) Voir la IIÏ^ partie de cet ouvrage, chap. XXVII.
(3) Sur le mot HD^D, voy. ci-dessus, p. 121, note 2; HiDDnD n:D7D
signifie une qualité naturelle solidement établie,
pas ce qu*il a la faculté de percevoir, ou bien il a une perception confuse, mêlée de perception et d'incapacité.
C'est en raison de toutes ces causes que les sujets en question conviennent à un très petit nombre d'hommes d'élite, et non au vulgaire ; c'est pourquoi on doit les cacher au commençant et l'empêcher de les aborder (^), de même qu'on empêche un petit enfant de prendre des aliments grossiers et de soulever des poids.