CHAPITRE XXXV
Il ne faut pas croire que tout ce que nous avons préliminairementdit, dans les chapitres précédents, sur l'importance du sujet, sur son obscurité , sur la difficulté de le saisir et sur la réserve qu'on doit y mettre envers le vulgaire, s'applique aussi à la négation de la corporéité et à celle des passions ('^). Il n'en est point ainsi; mais, au contraire, de même qu'il faut enseigner aux enfants (^) et publier dans les masses que Dieu [qu'il soit glorifié ! ] est un et qu'il ne faut point adorer d'autre que lui , de même il faut qu'ils apprennent, par tradition, que Dieu n'est point un corps , qu'il n'y a nulle ressemblance , dans aucune chose , entre lui et ses créatures , que son existence ne ressemble pas à la leur,
(1) La version d'Ibn-Tibbon ajoute ici les mots QH^ ''li^l l^i^C^ ^D , qui ne sont pas exprimés dans notre texte arabe.
(2) C'est-à-dire, ce qui a été dit de la difficulté des choses métaphysiques et de l'impossibilité de les exposer aux masses ne doit pas faire croire qu'il faille leur laisser ignorer que Dieu est incorporel, et qu'il n'est pas sujet aux passions {niOn') ou a la passivité. Voy. plus loin, chap. LV.
(3) Littéralement: de même qu'il faut élever les enfants... dans (cette idée) que Dieu etc. La construction est irrégulière , car la préposition >^]; s'adapte à ••^T, et non pas à J^);^V
que sa vie ne ressemble pas à celle des créatures- douées de vie, ni sa science à celle des créatures douées de science (^), et que la différence entre lui et elles ne consiste pas seulement dans le plus ou le moins, mais plutôt dans le genre de l'existence. Je veux dire, qu'on doit établir pour tous que notre science et la sienne , ou bien notre puissance et la sienne , ne diffèrent pas par le plus et le moins, ou en ce que Tune est plus forte et l'autre plus faible^ ou par d'autres (distinctions) semblables ; car ie fort et le faible sont nécessairement semblables en espèce , et une seule définition les embrasse tous deux , et de même tout rapport (proportionnel) n'a lieu qu'entre deux choses d'une même espèce , ce qui a été également expliqué dans les sciences physiques (^). Mais tout ce qui est attribué à Dieu se distingue de nos attributs sous tous les rapports, de sorte que les deux choses ne sauraient être comprises dans une même définition ; de même son existence et l'existence de ce qui est hors de lui ne s'appellent, l'une et l'autre, existence^ que par homonymie, comme je l'expliquerai. Et cela doit suffire aux enfants et au vulgaire pour établir dans leur esprit qu'il existe un être parfait qui n'est point un corps, ni une faculté dans un corps, que (cet être) est Dieu, qu'aucune espèce d'imperfection ne peut l'atteindre , et qu'à cause de cela il n'est aucunement sujet à la passivité.
Ce qu'il y a à dire sur les attrlbutSj comment on doit les écarter de lui (Dieu) , quel est le sens des attributs qui lui sont appliqués,
(1) LiUéralement : que sa vie n est pas semblable à la vie de ce qui est viwant d'entre elles ^ et que sa science n'est pas semblable à la science de ce qui a science d'entre elles.
(2) L'auteur paraît faire allusion aji chap. IV du VIP livre de la Physique, où Aristote, en parlant de la comparaison des différentes espèces de mouvements, arrive à établir que les choses comparables entre elles doivent non seulement ne pas être de simples homonymes , mais aussi ne se distinguer entre elles par aucune différence, ni par rapport à ce qu'elles sont, ni par rapport à ce dans quoi elles sont, ou, en d'autres termes, elles doivent se rencontrer a la fois dans le genre et dans la différence, c'est-àdire, être de la même espèce. Voir plus loin, chap. LU, pag. 201, note 4,
de même ce qu'il y a à dire sur la manière dont il a créé les choses et sur sa manière de gouverner le monde , comment sa providence s'étend sur ce qui est hors de lui , ce qu'il faut entendre par sa volonté^ sa 'perception^ sa science de tout ce qu'il sait , de même ce qu'il faut entendre par la Prophétie et quels en sont les différents degrés , enfin ce qu'il faut entendre par les noms de Dieu , qui , quelque nombreux qu'ils soient , désignent un être unique , — toutes ces choses-là sont des sujets profonds; ce sont là , en réalité, les secrets de la Torâ^ et ce sont les mystères dont il est constamment question dans les livres des prophètes et dans les discours des docteurs. Ce sont là les choses dont il ne faut enseigner que les premiers éléments^ comme nous l'avons dit , et encore (faut-il que ce soit) à une personne telle que nous l'avons décrite. Mais, s'agit-il d'écarter la corporel té et d'éloigner de Dieu l'assimilation (aux créatures) et les passions , c'est là une chose sur laquelle il faut s'exprimer clairement , qu'il faut expliquer à chacun selon ce qui lui convient (*) et enseigner, comme tradition; aux enfants , aux femmes , aux hommes simples et à ceux qui manquent de disposition naturelle ; de même qu'ils apprennent par tradition que Dieu est un y qu'il est éternel et qu'il ne faut point adorer d'autre que lui. En effet, il n'y a unité que lorsqu'on écarte la corporéité ; car le corps n'est point un^ mais, au contraire , composé de matière et de forme , qui , par leur définition , font deux, et il est aussi divisible et susceptible d'être partagé. Et si , ayant reçu cet enseignement, s'y étant habitués, y ayant été élevés et y ayant grandi , ils sont troublés au sujet de certains textes des livres prophétiques , on leur en expliquera le sens, on les initiera à la manière de les interpréter, et on appellera leur attention sur les homonymies et les métaphores dont s'occupe ce traité , jusqu'à ce qu'ils soient convaincus de la vérité de la croyance à l'unité de Dieu et à la véracité des Uvres prophétiques. Quant à celui dont l'esprit se refuse à comprendre l'interprétation (allégorique) des textes , et à comprendre qu'il puisse y avoir
(1) Cest-a-dire, selon ses facultés et son intelligence.
concordance dans le nom, malgré la différence dans le sens (*), on lui dira : « L'interprétation de ce texte est comprise par les hommes de science ; mais pour toi, tu sauras que Dieu n'est point un corps et qu'il est impassible, car la passivité implique changement , tandis que Dieu n'est point sujet au changement , ne ressemble à rien de tout ce qui est hors de lui, et n'a absolument aucune définition de commun avec quoi que ce soit (^) , et (tu sauras aussi) que tel discours de prophète est vrai et qu'on doit l'interpréter allégoriquement. » Là on s'arrêtera avec lui ; mais il ne faut laisser s'établir dans personne la croyance à la corporéité ou la croyance à quoi que ce soit qui tient aux corps , pas plus qu'il ne faut laisser s'étabhr la croyance à la non-existence de Dieu , l'idée d'association (^), ou le culte d'un autre que lui.