CHAPITRE XXXVL
Je l'expliquerai , lorsque je parlerai des attributs, dans quel sens il a été dit que telle chose plaît à Dieu, ou Virrite et le met en colère ; car c'est dans ce sens-là qu'on dit de certaines personnes que Dieu trouvait plaisir en eux, ou qu'il était en colère, ou qviil était irrité contre eux. Ce n'est pas là le but de ce chapitre ; mais il a pour but ce que je vais dire.
Sache qu'en examinant tout le Pentateuque et tous les livres des prophètes , tu ne trouveras les expressions de colère, d'irritation, de jalousie, que lorsqu'il s'agit particulièrement d'idolâtrie, et tu trouveras qu'on n'appelle ennemi de Dieu ou hostile à lui ou son adversaire que l'idolâtre en particulier. On lit, p. ex. :
(1) C'esl-a-dire , que les mêmes mots puissent s'appliquer a des choses ou à des-idées différentes, comme cela a lieu dans les homonymes.
(2) C'est-à-dire, aucune espèce de définition ne peut .en même temps s'appliquer a Dieu et a une chose quelconque hors de lui.
(3) C'est-à-dire, l'idée d'êtres associés à lui, le dualisme ou le polythéisme.
...et que vous ne servies d'auttes dieux, etc., de sorte que la colère de V Étemel s'enflamme contre vous (Deutér., XI, 16, 17); De peur que la colère de VÉternely ton Dieu, ne s'enflamme (Ibid. , VI, 15); Pour Virriter par l'œuvre de vos mains (Ibid., XXXI, 29); Ils in'ont rendu jaloux par ce qui n'est pas Dieu y ils m'ont irrité par leurs vanités , etc. (Ibid., XXXII, 21); Car un Dieu jaloux etc. (Ibid.,\l, 15); Pourquoi m'ont-ils irrité par leurs dûtes (Jérémio, VIII, 19); Parce que ses fils et ses filles l'ont (irrité (Deutér., XXXII, 19); Car un feu s'est allumé par ma colère (Ibid., v. 22) ; L'Éternel (^) se venge de ceux qui lui sont hostiles et garde rancune à ses ennemis (Nahum, 1,2 ; Et il paie à ses adversaires (Deutér., VII, 10); Jusqu'à ce qu'il ait expulsé ses ennemis (Nombres, XXXII, 21) ; ... que l' Éternel, ton Dieu, hait (Deutér. , XVI, 22) ; Tout ce qui est en abomination à l'Éternel, (tout ce) qu'il hait (Ibid., XII, 51). Les exemples de cette sorte sont trop nombreux pour être énumérés; mais si tu en suis a trace dans tous les livres (saints) , tu les trouveras.
Si les livres prophétiques ont si fortement insisté là-dessus , c'est uniquement parce qu'il s'agit d'une opinion fausse se rattachant à Dieu, je veux dire, de l'idolâtrie. Si quelqu'un croyait que Zéid est debout, au moment où il est assis, sa déviation de la vérité ne serait pas (grave) comme la déviation de celui qui croirait que le feu est au dessous de l'air, ou que l'eau est au dessous de la terre (^), ou que la terre est plane, et d'autres choses
(1) Dans le texte, la citation n'est pas tout à fait exacte. Il faut lire i"^ au lieu de t^in, et IDIil au lieu de D^DV C'est, sans doute, une erreur de mémoire qu'il faut attribuer à fauteur ; car la faute existe dans presque tous les mss. ar., comme dans ceux de la version d'Ibn-ïibbon, et dans le Moré-ha-Moré (pag. 21).
(2) On sait que, selon Aristote, les quatre éléments ont leurs régions particulières; ce sont des sphères qui s'entourent les unes les autres, comme celles des planètes. La terre est entourée par l'eau , celle-ci par l'air, qui, à son tour, est environné par le feu. Voy. la Physique d'Arist., liv. IV, chap. 5, et le traité du Ciel, liv. IV, chap. 5. Cf. ci-après, fhap. LXXII.
semblables; la déviation de ce dernier ne serait pas comme la déviation de celui qui croirait que le soleil est (tiré de l'élément) du feu , ou que le ciel est un hémisphère , et d'autres choses semblables ; la déviation de ce troisième ne serait pas comme la déviation de celui qui croirait que les anges mangent et boivent, et d'autres choses semblables ; la déviation de ce quatrième ne serait pas comme la déviation de celui qui croirait qu'il faut adorer quelque autre chose que Dieu. Car à mesure que l'ignorance et la fausse croyance se rapportent à un objet plus grand, je veux dire, à celui qui occupe un rang plus important dans TÈtre, elles ont plus de gravité que lorsqu'elles se rapportent à ce qui occupe un rang inférieur. Par fausse croyance^ je veux dire : que l'on croit la chose à l'inverse de ce qu'elle est réellement ; par ignorance^ je veux dire : que Ton ignore ce qu'il est possible de connaître. L'ignorance de celui qui ignorerait la mesure du cône ou la sphéricité du soleil ne serait pas (grave) comme l'ignorance de celui qui ne saurait pas si Dieu existe ou si l'univers n'a pas de Dieu , et la fausse croyance de celui qui croirait que le cône forme la moitié du cylindre (*) ou que le soleil est un disque (^)
(1) Littéralement : que le cône du cylindre en est la moitié, c'esl-a-dire, que le cône forme la moitié d'un cylindre qui a la même base et la même hauteur; on sait que la mesure de solidité du cône n'est que le tiers de celle du cylindre a base et à hauteur égales.
(2) Littéralement: un cercle; Tauteur veut parler de celui qui croirait que le soleil est tel qu'il paraît à nos yeux, c'est-a-dire, qui n'y verrait que quelque chose de circulaire, ei qui ignorerait que le soleil est une sphère. Al-'Harizi, nes'étant pas bien rendu compte du mot »^!^ (cercle}, qu'il a pris dans le sens de rond, a cru devoir ajouter une négation et a traduit S^y^ li^lDlî^n pî< ''!3 It^, ou que le soleil n'est pas rond. C'est là un grave contre-sens, et M. Scheyer, dans les notes critiques dont il a accompagné l'édition de la première partie de la version d'Al-'Harizi (page 37, note 5) , a eu tort de donner ici la préférence a cette version sur celle d'Ibn-Tibbon , et de prétendre qu'il faut ajouter une négation dans le texte ar. C'est à tort encore que M. Scheyer s'appuie de la version d'Ibn-Falaquera, qui, dit-il, porte nn"^DD na:''« tt^Dimii^ IK (voy. Moré-ha-Moré, p. 21) ; le mot TMl'^iK a été ajouté, sans aucun doute,
ne serait pas (grave) comme la fausse croyance de celui qui croirait que Dieu est plus d'un.
Tu sais que tous ceux qui se livrent au culte des idoles ne les adorent pas dans ce sens qu'il n'existe pas de divinité en dehors d'elles ; car jamais aucun homme des générations passées ne s'est imaginé, ni aucun homme des générations futures ne s'imaginera que la figure faite par lui de métal, de pierre, ou de bois, ait ellemême créé le ciel et la terre , et que ce soit elle qui les gouverne. Celle-ci, au contraire, n'est adorée que dans ce sens qu'elle est le symbole d'une chose qui est intermédiaire entre nous et Dieu , comme le dit clairement (l'Écriture) : Qui ne te craindrait pasj 0 Roi des nations? etc. (Jérémie, X, 7); et ailleurs : Et en tous lieux on présente de l'encens à mon nom, etc. (Malachie, I, 11), faisant allusion à ce qui , selon eux (les païens), est la cause première. Nous avons déjà exposé cela dans notre grand ouvrage (^), et c'est une chose que personne d'entre nos coreligionnaires ne conteste. Mais, puisque ces mécréants, tout en croyant l'existence de Dieu , appliquaient leur fausse croyance à quelque chose qui n'est dû qu'à Dieu seul, — je veux dire, au culte et à la vénération (dus à la Divinité) , comme il est dit : Et vous adorerez r Éternel, etc. (Exode, XXIII, 25), afin que son existence soit l)ien étabhe dans la croyance du peuple, — et qu'ils croyaient (pouvoir rendre) ce devoir à ce qui est hors de lui [chose qui contribuait à faire disparaître l'existence de Dieu de la croyance du peuple , celui-ci ne saisissant que les pratiques du culte, sans (en pénétrer) le sens, ni (connaître) la réalité de celui à qui s'adresse ce culte] , cela devait nécessairement leur faire mériter la mort, comme il est dit textuellement : Tu ne laisseras vivre aucune âme (Deutér., XX, 16) ; et on en donne expressément la raison, qui est, de faire cesser cette opinion fausse, afin que les
par quelque copiste ou peut-être par Téditeur du Morc-ha More , car les mss. portent généralement H^^DID ti'DÎTnti^ 1^.
(1) Voy. Misclmc Tord ou Abrégé du Talmud, liv. I, traité de Vldolâtrie, cliap. I.
autres n'en soient pas infectés , comme on ajoute : Afin quils ne vous apprennent pas à faire etc. (Ibid., v. 18). Ceux-là (les idolâtres), on les a appelés ennemis, adversaires^, hostiles (à Dieu), et on a dit que celui qui agit ainsi rend (Dieu)jalonXy l'irrite et le met en colère; et quelle donc sera la condition de celui dont l'incrédulité -se rapporte à l'essence môme de Dieu , et dont la croyance O est à l'inverse de ce qu'il (Dieu) est réellement, je veux dire, qui ne croit pas à son existence, ou qui le croit deux, ou qui le croit un corps, ou qui le croit sujet aux passions, ou qui lui attribue une imperfection quelconque ? Un tel homme est indubitablement pire que celui qui adore une idole , en la considérant comme un intermédiaire, ou parce que, dans son opinion, elle est bienfaisante ou malfaisante.
Il faut que tu saches qu'en croyant la corporéité ou (en attribuant à Dieu) une des conditions du corps, tu le rends jaloux, tu V irrites, tu allumes le feu de la colère, tu es adversaire, ennemi, hostile, beaucoup plus encore que celui qui se livre à l'idolâtrie. S'il te venait à l'idée que celui qui croit la corporéité pût être excusé parce qu'il aurait été élevé ainsi, ou à caus3 de son ignorance et de la faiblesse de son intelligence , lu devrais en penser de même à l'égard de celui qui se livre à l'idolâtrie; car il ne le fait que par ignorance ou par l'éducation : ils maintiennent V usage de leurs pères (2). Si tu disais (à l'égard du premier) que le sens littéral de l'Écriture le fait tomber dans ce doute, tu
(1) Au lieu de mb^pn^KI, quelques mss. portent mpnyt<1 , et qui le croit. Les versions hébraïques sont d'accord avec celle dernière leçon, qui est peul-êlre préférable.
(2) Ces mots que l'auleur a écrits en hébreu sont une locution proverbiale usilée dans les livres rabbiniques ; par exemple : DD''T:3 0:^^11::^ :imDn nnrn , Talmud de Babylone, traité Béçâ , fol. 4 b. Dans le trailé 'HouUin (fol. 13 ^) on dit au sujet des idolâlres :
« Les Genlils hors de la ïerrc-^ainte ne sont pas do véritables idolâlres, » mais ils maintiennent l'usage de leurs pères. » Voy. aussi trailé 'Abâdâ Zarâ, fol. 2 a, dans les Tosaphdth ou Gloses.
devrais savoir de même que celui qui adore les idoles n'est amené à leur culte que par des imaginations et par des idées fausses. Il n'y a donc pas d'excuse pour celui qui, étant lui-mcme incapable de méditer, ne suit pas l'autorité des penseurs qui cherchent la vérité ; car, certes, je ne déclare pas mécréant celui qui n'écarte pas la corporéité (de Dieu) au moyen de la démonstration , mais je déclare mécréant celui qui ne croit pas qu'elle doive être écartée ; d'autant plus qu'on a la version d'Onkelos et celle de Jonathan ben-Uziel, qui font tout pour éloigner l'idée de la corporéité (de Dieu). C'était là le but de ce chapitre.