CHAPITRE XLVI
Nous avons déjà dit, dans un des chapitres de ce traité (^), qu'il y a une grande différence entre amener quelqu'un à (la simple notion de) l'existence d'une chose, et approfondir son essence et sa substance. En effet, on peut diriger (les esprits) vers l'existence
(1) C'est-à-dire, où le verbe y^'^^f signifie partout pcrce^^ot/* dans le sens de savoir, connaître.
(2) C'est-a-dire , dans celle à' accueillir les paroles de quelqu'un.
(3) Cf. ci-dessus, pag. 123, note 2.
(4) Cette dernière phrase ne se rapporte pas seulement aux métaphores relatives à Vouïc, mais en général à toutes celles exposées dans les chapitres précédents , notamment k celles relatives aux sens , et sur lesquels l'auteur revient dans les chapitres qui suivent.
(5) Voir ci-dessus, chap. XXXIII.
d'une chose, même au moyen de ses accidents ou de ses actions, ou bien même au moyen de rapports très éloignés (qui existeraient) entre cette chose et d'autres. Si, par exemple, tu voulais faire connaître le souverain d'une contrée à quelque habitant de son pays qui ne le connaîtrait pas, tu pourrais, pour le faire connaître et attirer l'attention sur son existence, t'y prendre de beaucoup de manières. Tu dirais , p. ex. : C'est une personne de haute taille, blanche de couleur et aux cheveux gris , et tu le ferais ainsi connaître par ses accidents. Ou bien tu dirais : C'est celui autour duquel on voit une grande multitude d'hommes à cheval et à pied, qui est environné d'épées nues , au dessus de la tête duquel sont élevés des drapeaux, et devant lequel on fait retentir les trompettes ; ou bien : C'est celui qui habite le palais existant dans telle ville de cette contrée ; ou bien : C'est celui qui a ordonné d'élever cette muraille ou de construire ce pont ; ou enfin (tu le désignerais) par d'autres de ses actions et de ses rapports avec certaines choses. Tu pourrais aussi indiquer son existence par des circonstances moins visibles que celles-là. Quelqu'un, par exemple , te demanderait : Ce pays a-t-il un souverain ? et tu répondrais : Oui^ sans doute ; mais (reprendrait-il) quelle en est la preuve ? « Le changeur que voici, répondrais-tu, est, comme tu vois, un homme faible, d'un corps chétif , et a devant lui cette grande quantité de pièces d'or, et cet autre individu corpulent et fort , mais pauvre, se tenant devant lui , lui demande de lui faire l'aumône d'une obole (*), chose qu'il ne fait pas, le brusquant, au contraire, et le repoussant par ses paroles ; mais (le pauvre) , si ce n'était la crainte du souverain (qui le retînt), se hâterait de le tuer ou de le pousser en arrière, et prendrait l'argent qu'il a entre les mains : voici donc une preuve que cet état possède un roi.w Tu dé-
(1) Littéralement : d'un grain de caroube, c'est-à-dire d'une chose de peu de valeur. Le grain que renferme la silique du caroubier figure dans les poids des pharmaciens arabes et équivaut à quatre grains d'orge. Yoy. Casiri, Biblioth. arah. hisp.^ t. I«^, pag. 281. Ibn-Tibbon a donc rendu inexactement le mot n31")D par n")*i3;î!^ "Ppît^D (poids d'un grain d'orge).
158 PREMIÈRE PARTIE. — CIIAP. XLVJ.
montrerais ainsi son existence par le I)on ordre qui règne dan& l'état, et qui a pour cause la crainte qu'inspire le souverain et l'expectative d être puni par lui.
Dans tout ce que nous venons de citer pour exemple, il n'y a rien qui indique l'essBuce du souverain et sa véritable substance en tant qu'il est souverain. C'est là ce qui est arrivé dans tous les livres des prophètes, et aussi dans le Pentateuque, lorsqu'il s'agissait de faire connaître Dieu-, car, comme il y avait nécessité de diriger tout le monde vers (la connaissance de) l'existence de Dieu et (de faire comprendre) qu'il possède toutes les perfections, — c'est-à-dire qu'il n'existe pas seulement comme existe la terre et comme existe le ciel , mais qu'il existe comme être vivant ayant la science, la puissance, l'action, et autres choses qu'il faut croire de son existence et qu'on exposera plus loin, — on a amené les esprits par l'idée (*) de la corporéité à (comprendre) qu'il existe y et par l'idée du mouvement à (comprendre) qu'il est vivant. En effet, le vulgaire ne considère que le corps seul comme une chose d'une existence solide , vraie, indubitable : tout ce qui n'est pas lui-même un corps , mais se trouve dans un corps , est (considéré comme) existant, mais d'une existence moindre que celle du corps ayant besoin du corps pour exister ; mais ce qui n'est point un corps ni ne se trouve dans un corps n'est pas , selon ce que l'homme conçoit de prime abord et surtout selon l'imagination, une chose qui ait de l'existence. De même, le vulgaire ne se forme de la vie d'autre idée que le mouvement, et tout ce qui ne se meut pas d'un mouvement spontané dans l'espace n'est point
(1) Lilléralemcnt: ctz imaginant ou en s'imaginant, c'est-à-dire on a présenté les choses comme si Ton s'imaginait que Dieu fut corporel. Les mss. portent les uns ^^fn^ à la II* forme, les autres 7^rn2 (J^âe^^) à la V^ forme; les deux leçons sont également plausibles. Ibn-Tibbon en traduisant par p^0"T3 paraît avoir lu a la V« forme; mais Ibn-Falaquera, dans ses notes ciitiques (^lorc ha-Morc , page 150), préfère traduire Hl^*l2 à Taclif, c'est-a-dire, en imaginant ou en laissant imaginer.
PIîEMIÈRE PARTIE. — CHAP. XLYI. 159
vivant (à ses yeux), bien que le mouvement ne soit pas dans la substance de ce qui vit , mais qu'il soit seulement un accident qui lui est inhérent (*). De môme, la perception qui nous est la plus familière se fait par les sens, notamment par l'ouïe et la vue ; nous n'obtenons la science de quelque chose et nous ne pouvons nous figurer la transmission de l'idée, de l'àme d'un individu à celle d'un autre individu , si ce n'est au moyen du langage C^), c'est-à-dire du son qu'articulent les lèvres et la langue, et les autres organes de la parole.
Lors donc qu'on a voulu aussi amener notre esprit à (comprendre ' que Dieu perçoit et que certaines choses sont communiquées par lui aux prophètes, afin que ceux-ci les communiquent à nous, on nous l'a présenté (d'une part) comme s'il entendait et voyait^ — ce qui veut dire qu'il perçoit les choses qui se voient et s entendent et qu'il les sait, — et on nous l'a présenté (d'autre part) comme s'il parlait, — ce qui veut dire que certaines choses sont communiquées par lui aux prophètes — ; et c'est là le sens du prophélisme, chose qui sera exposée avec un soin particulier (^).
(1) Voy. Aristole, Physique, livre V, chap. II: Ka-T'o^-^iav §1 o>/ Tg-t^ y.ivoTi.ç^ y. -. ). Cf. ci-clessus, cliap. XXVI, pag. 90.
(2) Littéralement: nous ne savons (quelque chosc^ e/c, c'est-a-dire la connaissance de ce qui se passe dans râmc d'un autre ne peut nous être transmise qu'au moyen de la parole, et nous ne saurions nous figurer qu'il en soit autrement. L'auteur, après avoir parlé de Yexisfence et de la vie, parle ici de la science en suivant l'ordre dans lequel il a énuméré un peu plus haut tout ce qui forme l'existence de Dieu, en disant que \i\^\x existe comme ^\xç: vivant ayant la science, etc. Les mots D?!^^ ^^7 (nous ne savons) se rapportent a 5<^^'75»^^ (ayant la science),
(3 L'auteur s'étend très longuement sur le propbétisme dans la II® partie de cet ouvrage. Le mot t^'^:}^^, qu'il faut prononcer '4^1, esllenom d'action de la ÏV® forme du verbe ^ employée dans le sens de : pousser à l'extrême, et dérivée de hyà , extrémité; cette signification du verbe n'est pas indiquée dans les dictionnaires. Voy. mon édition du Commentaire de R, Tanhoum sur 'HabaJxkouk, pag. 98, note 13 /i.
Ensuite, comme nous ne comprenons pas que nous puissions produire quelque objet autrement qu'en le faisant par maniement, on a présenté Dieu comme agissant (ou faisant les choses). De même encore, comme le vulgaire ne comprend par ce qui est vivant autre chose que ce qui est doué d'une âme, on a aussi présenté Dieu comme ayant une âme, ce qui [bien que le nom de l'âme (î!»d3) soit homonyme, comme on l'a expocé (*)] signifie qu'il est vivant. Or, comme on ne concevrait pas que nous autres nous pussions accomplir toutes ces actions autrement qu'au moyen d'organes corporels (-), on a métaphoriquement attribué à Dieu tous les organes : ceux par lesquels se fait le mouvement local , c'està-dire les pieds et la plante des pieds ; ceux par lesquels a lieu l'ouïe, la vue et l'odorat, c'est-à-dire l'oreille, l'œil et le nez; ceux au moyen desquels on parle, ainsi que la matière de la parole (3), c'est-à-dire la bouche, la langue et la voix; ceux enfin par lesquels chacun de nous opère en travaillant, c'est-àdire les mains , les doigts , la paume et le bras. Il résulte de tout cela, en résumé, qu'on a métaphoriquement attribué à Dieu [qu'il soit exalté au dessus de toute imperfection!] les organes corporels, afin d'indiquer par là ses actions, et que ces actions elles-mêmes lui ont été métaphoriquement attribuées, afin d'indiquer par là une perfection quelconque qui ne consiste point dans l'action même. Ainsi, par exemple, on lui a attribué Tœil,
(1) I/auleur veut dire par cette parenthèse : Bien que, d'ailleurs, le mot tt^DJ , àmcj soit un homonyme et qu'appliqué a Dieu il signifie volonté, comme il a été dit ci-dessus, chap. XLl, on a voulu néanmoins désigner par la Dieu comme être vwant, conformément au sens primitif du mot lîfDJ.
(2) Littéralement : comme toutes ces actions ne se conçoivent dans nous qu'au moyen d'organes corporels. On veut parler des actions dont il vient d'être question , celles de se mouvoir, de voir, cVcntendre, de parler, de faire les choses.
(3) Par matière de la parole l'auteur entend la voix, ou le son inarticulé auquel les organes de la parole donnent la forme.
Toreille, la main, la bouche et la langue, afin d'indiquer par là la vue, l'ouïe, l'action et la parole. Mais la vue et l'ouïe lui ont été attribuées pour indiquer la perception en général. [C'est pourquoi tu trouveras que la langue hébraïque met la perception d'un sens à îa place de la perception d'un autre sens ; p. ex. : Voijez la parole de V Éternel (Jérémie, II, 51) pour : écouter ^ car ce qu'on a voulu dire par là c'est : saisisses le sens de sa parole; de même : Vois rôdeur de mon fils (Genèse , XXVIl , 27) pour : seiis V odeur de mon fils, car il s'agit de la perception de son odeur. C'est conformément à cela qu'il a été dit : Et tout le peuple voyait le tonnerre (Exode, XX, 15), — quoique, d'ailleurs, cette scène fat une vision prophétique, ce qui est une chose connue , proclamée par les traditions nationales (*).] L'action et la parole lui ont été attribuées pour indiquer une influence quelconque émanant de lui , comme on l'exposera (-).
Ainsi, tout organe corporel que tu trouves (attribué à Dieu), dans tous les livres prophétiques, est ou un organe de locomotion pour indiquer la vie, ou un organe de sensation pour indiquer la
(1) Littéralement : ainsi que cela est connu et répandu parmi la nation. Selon Fauteur, le passage : Et tout le peuple voyait le tonnerre, doit être expliqué conformément a ce qui précède , c'est-à-dire en donnant au y erhe voir le sens plus général de percei^oir; quoique, d'ailleurs, ajoutet-il, il ne soit pas absolument nécessaire d'avoir recours à cette interprétation, car le verbe voir peut s'appliquer ici a toute la scène de la révélation sur le Sinaï , qui entre dans la catégorie des visions prophétiques. L'auteur paraît faire allusion a la tradition qui dit que les deux premiers commandements parvinrent à tout le peuple directement par la voix de Dieu, et non par l'intermédiaire de Moïse : n"n:}:in ^D^ "|S nTr" N^l "'Dit^ DI^V^î^- ^f- 1^ ïï^ P^'^ti^ ^^ c^* ouvrage, chap. XXXIII. — Pour le mot D^^pD^i^ , qu'on lit dans l'original arabe, la version d'Ibn-Tibbon porte IDt^rjn ; le traducteur paraît avoir lu ^^^pûSi^. Le mot Di^pD^l^ (statio), par lequel l'auteur désigne la scène de la révélation, doit se traduire en hébreu par -ID^DH , comme l'a fait AU'Harizi. Cf. Impartie, ibid.,
(2) Voy. II« partie, chap. XII.
perception^ ou un organe de tact pour indiquer V action y ou un organe de la parole pour indiquer Vinfluence des Intelligences (*) sur les prophètes , ainsi qu'on l'exposera. Toutes ces métaphores nous dirigent donc de manière à affermir en nous (cette idée) qu'il existe un être vivant qui fait tout ce qui est hors de lui , et qui perçoit aussi son œuvre. Nous expliquerons , quand nous aborderons la négation des attributs , comment tout cela se réduit à une seule chose, savoir, à la seule essence de Dieu ; car le but de ce chapitre n'est autre que d'expliquer le sens de ces organes corporels attribués à Dieu [qu'il soit exalté au dessus de toute imperfection!], et (de montrer) que tous ils ne font qu'indiquer les actions qui leur appartiennent, — actions qui, pour nous, constituent une perfection, — afin de nous faire voir C^) qu'il possède toutes les espèces de perfections, (et cela) conformément à ce qu'on nous a fait remarquer par cette sentence : L'Écriture s'est exprimée selon le langage des hommes (^). Pour ce qui est des organes de locomotion attribués à Dieu, on dit, p. ex.: Le marche-pied de mes pieds (Isaïe, LXVI, 1); Et le lieu des plantes de mes pieds (Hézek., XLIIÏ, 7). Quant aux organes de tact attribués à Dieu (on dit, p. ex.): La main de V Éternel (Exode, IX, 5 et passim)\ Du doigt de Dieu {Ibid., XXXI, 18); Louvrage de tes doigts (Ps. VIII, 4); Et tu as mis sur moi la paume de ta main {Ibid. CXXXIX, 5); Et sur qui se manifestait le bras de V Éternel (Isaïe, LUI, 1); Ta droite^ ô Étemel (Exode, XV, 6). On lui a attribué les organes de la parole (en disant) : La bouche de l'Éternel a parlé (Isaïe, I, 20 et passim) ; ...et qu'il
(1) C'est-à-dire, rinspiration venant de Dieu ou bien des anges qui , selon l'auteur, sont les Intelligences des sphères.
(2) Littéralement: afin que nous soyons guidés, c'est-a-dire que nous soyons amenés à reconnaître. Le verbe 71^7 doit se lire au passif (J.^D); quelques éditions do la version d'Ibn-Tibbon ont incorrectement miilî^ avec daletb pour n^iliîi^.
(3) Voir ci-dessus, au commencement du chap. XXVL
ouvrît ses lèvres avec toi (Job, XI, 5); La voix de VÉternel, avec force (Ps. XXIX, 4); Et sa langue est comme un feu dévorant (ïsaïe, XXX, 27). Enfin, on lui a attribué les organes de sensation en disant : Ses yeux voient^ ses paupières sondent les fils d*Adam (Ps. XI, 4); Les yeux de V Éternel parcourent (Zacharie, IV, 10) (^); Incline^ 6 Éternel, ton oreille et écoute (II Rois, XIX, 16); Vous avez allumé un feu dans mon nez (Jérémie, XYII, 5). Des membres intérieurs, on ne lui en a attribué que le cœur, parce que le nom (du cœur) est un homonyme qui signifie aussi intelligence (-), et parce que (le cœur) est le principe de vie de l'être vivant. En effet , par ces expressions : Mes entrailles ont gémi pour lui (Jérémie, XXXI, 20) ; Le gémissement de tes entrailles (Isaïe, LXIII, 15) , on a voulu également désigner le cœur; car entrailles (^) est un nom qui s'emploie dans un sens général et dans un sens particulier, désignant en particulier les intestins y et en général tout membre intérieur y et par conséquent aussi le cœur. Ce qui en est la preuve , c'est qu'on a employé l'expression : Et ta Loi est DANS MES ENTRAILLES (Ps. XI^, 9) comme équivalent de : dans mon cœur. C'est pourquoi on a dit dans les versets en question W : Mes entrailles ont gémiy le gémissement de tes entrailles y car le verbe riDn, gémir, se dit plutôt du cœur que des autres membres; p. ex. : Mon cœdir gémit (nûin) en moi (Jérémie, IV, 19). De
(1) La citation que nous avons reproduite telle qu'elle se trouve dans les mss. arab. et dans la version d'Ibn-Tibbou n'est pas tout a fait exacte ; il faudrait écrire : D^DDIti^O nDH ''"'• T^. Cf. ci-dessus, chap. XLIV, pag. 154, note 4.
(2) Voir ci-dessus , chap. XXXIX.
(3) Le mot ^^J2 doit être considéré comme arabe Cc*^) ; s'il était hébreu, comme paraissent l'avoir cru les deux traducteurs hébreux, il faudrait lire D^]^)Û»
(4) Dans le texte on lit pIDD^Î^ i^in ^D au singulier, et ce qui prouve que c'est l'auteur qui a écrit ainsi, c'est que, dans les deux versions hébraïques, on lit également pIDDH Htl]- H aurait été plus exact d'écrire au duel : ]ip1DD^« pn "iQ , car il s'agit de deux versets.
i6i PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. XLVI.
même on ne lui a point attribué Vépaule^ parce qu'elle est vulgairement considérée comme instrument de transport , et parce que la chose transportée est en contact avec elle (^). A plus forte raison ne lui a-t-on point attribué les organes de ralimentation , parce qu'ils dénotent, au premier coup d'œil, une imperfection manifeste (2).
En réalité , la condition de tous les organes (corporels) tant extérieurs qu'intérieurs est la même ; tous ils sont des instruments pour les diverses actions de l'âme. Les uns servent au besoin de la conservation de l'iadividu pendant un certain temps, et tels sont tous les membres intérieurs ; les autres servent au besoin de la conservation de l'espèce, tels que les organes de la génération ; d'autres encore servent à améliorer la condition de l'individu et à accomplir ses actions, et tels sont les mains, les pieds et les yeux , qui tous servent à accomplir le mouvement , le travail et la perception. Quant au mouvement, il est nécessaire à ranimai pour se diriger vers ce qui lui est convenable et fuir ce qui lui est contraire. Les sens lui sont nécessaires pour distinguer ce qui lui est contraire de ce qui lui est convenable. L'homme a besoin des travaux d'art pour préparer ses aliments , ses vêtements et sa demeure ; car tout cela est nécessaire à sa nature , je veux dire qu'il a besoin de préparer ce qui lui est convenable. Il y a des arts qu'on trouve aussi chez certains animaux , parce qu'ils ont besoin de tel ou tel art. — Or, personne ne doute, ce me semble , que Dieu n'ait besoin de rien pour prolonger son existence, ni qu'il n'améliore point sa condition ; par conséquent il n'a point d'organe, c'est-à-dire, il n'est point un corps , et ses actions ont lieu uniquement par son essence, et non au moyen d'un organe. Les facultés^ on n'en peut douter, font partie des
(1) C'est-à-dire, les fonctions de Pépaule sont considérées comme trop matérielles pour être, même métaphoriquement, attribuées a Dieu; il faut suilout écarter de Dieu Tidée d'un contact avec les choses. Voir cidessus, chap. XVin.
(:2) Cf. ci-dessus» ch. XXYI, pag, 89.
organes, et par conséquent il ne possède point de faculté, je veux dire qu'il n'y a en lui CO, hors de son essence, aucune chose par laquelle il agisse^ il sache ou il veuille; car les attributs sont des facultés, dans lesquelles on n'a fait que changer la dénomination, pas autre chose (2). Mais ce n'est pas là le but de ce chapitre.
Les docteurs ont énoncé une sentence d'une grande portée (^), qui repousse toutes les fausses idées que pourraient faire naître tous ces attributs corporels que mentionnent les prophètes (en parlant de Dieu) ; et cette sentence te montre que la corporification (de Dieu) n'est jamais venue à l'idée des docteurs, et qu'il n'y a chez eux rien qui puisse faire naître Terreur ou le doute (^). C'est pourquoi tu trouveras que partout, dans le Talmud et dans les Midraschôth, ils imitent constamment ces expressions des prophètes (^), sachant bien que c'est là une chose dans laquelle on est à l'abri du doute et où l'on ne craint nullement de se tromper, et que tout y est dit plutôt par manière d'allégorie et pour diriger l'esprit vers un Être (suprême). Or, comme on a constamment employé cette allégorie, où Dieu est comparé (^) à un roi qui ordonne et défend, qui punit et récompense les gens de son pays,
- (1) Tous les mss. portent p^^ 7t<^ sans négation ; de même les deux versions hébraïques. Le sens est : de manière quil y ait en lui.
(2) G'est-a-dire, ce qu'on appelle les attributs de Dieu n'est autre chose qu'un ensemble de facultés qui ne diffèrent entre elles que par leurs noms, et qui reviennent toutes à une seule et même chose : l'essence de Dieu.
(3) Littéralement : qui embrasse ou qui renferme (beaucoup).
(4) Quelques mss. ajoutent ^Jj;D^i< Niîl iD (a ce sujet) ; de même Âl-'Harizi : J^:j;n n^.
(5) Littéralement : Ils persistent dans ces paroles extérieures des prophètes, c'est-a-dire : ils emploient ces mêmes expressions, qui, prises dans le sens littéral, peuvent donner lieu a la corporification de Dieu.
(6) Littéralement : comme l'allégorie s'est fixée en ce que Lieu a été comparé. Au lieu de T\lVO quelques manuscrits portent nii<^, leçon également admissible.
et qui a des serviteurs et des employés pour transmettre ses ordres et pour exécuter ce qu'il veut qu'on fasse, eux aussi, je veux dire les docteurs , ont partout persévéré dans cette comparaison, et se sont exprimés conformément à ce qu'exigeait cette allégorie (en attribuant à Dieu l'aclion) de parler, de répondre, à' inculquer des ordres (*), et d'autres actions semblables (émanant) des rois ; et ils faisaient tout cela avec sécurité, étant sûrs qu'il n'en résulterait ni confusion, ni doute. La sentence d'une grande portée à laquelle nous avons fait allusion est contenue dans ces paroles du Beréschîth rabba (^) : « Les prophètes ont eu une grande hardiesse d'assimiler ensemble la créature et son créateur; p. ex. en disant: Et au dessus de la ressemblance du trône il y avait quelque chose qui ressemblait à V apparence d'un homme (Ézéch., I, 26) (3). » Ainsi ils (les docteurs) ont déclaré expressément qu'en général ces figures que percevaient tous les prophètes dans la vision prophétique étaient des figures créées, dont Dieu était le créateur W. Et cela est vrai; car toute figure qui est dans l'imagination est créée (^). Cette expression « ont eu une grande hardiesse (jn:) ^nj) » est bien remarquable ; (les docteurs s'expriment) comme si cette chose leur eût paru très grave. — [En effet, ils s'expriment toujours ainsi pour indiquer ce qu'ils trouvent de grave dans une parole qui a été dite ou dans un acte
(1) Au lieu de TTin^XI un ms. porte Tl^n^î^'), qui signifie répétition, ce qui, en effet, paraît être ici le sens du mot imn/NI- Ibn-Tibbon traduit les derniers mots par yy^'2 mtnni et Al- Harizi par J^jy^ DllT?!» ce qui manque de clarté ; le mot "iQK^t^ nous paraît avoir ici le sens de précepte, ordre, et non pas celui de chose.
(2) Voir au commencement de la section 27.
(3) Cf. la 1II« partie de cet ouvrage, à la fin du cbap. IL
(4) C'est-a-dire , les docteurs ont déclaré par la que la divinité se révélait aux prophètes par des figures qu'elle créait dans l'âme ou dans l'imagination des prophètes.
(5) C'est-à-dire, tout ce que la faculté imaginative nous fait voir est une création divine comme cette faculté elle-même.
qui a été fait, et qui a, en apparence, quelque chose d'inconvenant ; p. ex. dans le passage suivant (*) : « Le docteur un tel fit accomplir l'acte avec un chausson, en particulier, et pendant la nuit (^); il a eu une grande hardiesse (nn:}i:i T)) , dit un autre docteur, de le faire en particulier. » nn^U m (en araméen) est la même chose que m:: ^n:i (en hébreu).] — C'est donc comme s'ils avaient dit : Combien est grave ce que les prophètes ont été induits à faire en indiquantDieu lui-même par les créations qu'il a produites. Il faut bien te pénétrer de cela ; car ils (les docteurs) ont ainsi expressément déclaré qu'ils étaient exempts eux-mêmes de la croyance à la corporéité (de Dieu) , et que toute figure et chose circonscrite qui se voyaient dans la vision prophétique étaient des choses créées , mais qu'ils (les prophètes) ont assimilé ensemble la créature et son créateur^ comme s'expriment les docteurs. Si pourtant il plaisait à quelqu'un de mal penser d'eux, après ces déclarations, par pure malice et pour détracter des hommes qu'il n'a point vus et dont il n'a connu aucune circonstance (^), il n'en résulterait pour eux aucun dommage (^).
(1) Talmud de Babylone, traité lébamôth, fol. 104? a.
(2) Il s'agit ici de l'acte symbolique de la 'halicâ ou du déchaussement qui dissout les Hens du lévirat; voy. Deutér., chap. XXV, v. 9. La cérémonie, selon les dispositions du code talmudique, doit se faire avec une sandale ou un soulier de cuir, en public, et pendant le jour, et le docteur dont il est ici question se dispensa de faire observer ces trois conditions, dont la deuxième surtout, celle de la publicité , [est indispensable.— Le mot plû désigne une espèce de chausson de feutre. Selon \%'Aroukhj c'est la chaussure appelée en arabe mouk (iK^, ocrea crassior).
(3) C'est-a-dire , dont les études, la méthode et la manière de parler lui sont absolument inconnues. — Les verbes nnt^î!^^ et D/^ doivent être lus a la forme active, comme Ta fait Al-'Harizi ; la version d'Ibn-Tibbon les rend au passif.
(4j G'est-a-dire , ils sont trop au dessus du blâme pour en être atteints.