‹ Le guide des égarés; (volume 3)Chapitre 57 sur 88 · CHAPITRE XLVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVII

Nous avons déjà dit plusieurs fois (*) que tout ce que le vulgaire s'imagine être une imperfection ou qu'on ne saurait se figurer comme compatible avec Dieu , les livres prophétiques ne l'ont point métaphoriquement attribué à Dieu , bien que cela se trouve dans la même condition que les choses qui lui ont été attribuées : c'est que ces choses qu'on lui a données pour attributs sont réputées, en quelque sorte, des perfections, ou, du moins, on peut se les figurer (comme appartenant à Dieu) . Cela posé (^), il faut que nous expliquions pourquoi on a métaphoriquement attribué à Dieu Touïe, la vue et l'odorat, tandis qu'on ne lui a point attribué le goût ni le toucher , car il se trouve dans la même condition d'élévation à l'égard de tous les cinq sens : tous ils constituent une imperfection à l'égard de la perception, même pour (l'être) qui ne perçoit que par les sens (^), parce qu'ils sont passivement affectés , impressionnés (par autre chose), interrompus et sujets à la souffrance, comme les autres organes. Quand nous disons que Dieu voit^ le sens est qu'il perçoit les choses visibles , et (quand nous disons) qu'il entend, cela veut dire qu'il perçoit les objets de l'ouïe ; on pourrait donc de même lui attribuer le goût et le toucher en l'interprétant dans ce sens qu'il perçoit les objets du goût et ceux du tact. En effet , la condition de perception est

(1) Voir ci-dessus, chap. XXVI, pag. 89, et chap. XLVI, pag. 164.

(!2; Au lieu de TlpH^i^ (avec rcsc/i) quelques mss. ont inpII/K (ai\ec daleth) ^ et c'est cette dernière leçon qu'a exprimée Al-'Harizi, qui traduit: ntn ll^^^ti^n ^D^ (en estimant, ou. jugeant ainsi), ce qui n'offre pas ici de sens bien convenable.

(3) C'est-a-dire, les sens ne donnent toujours qu'une perception imparfaite ; ils sont imparfaits , même à l'égard des perceptions sensibles et même pour les êtres qui n'ont pas d'autres perceptions.

la même pour tous (les sens) , et si l'on écarte de Dieu la perception qui appartient à Tun (des sens), il faut en écarter la perception de tous, je veux dire des cinq sens ; mais dès qu'on affirme de lui la perception de l'un d'eux , je veux dire (dès qu'on affirme) qu'il perçoit ce que perçoit l'un des sens , il faut qu'il perçoive les objets de perception de tous les cinq. Cependant nous trouvons que nos livres (saints) disent : l'Éternel vit^ l'Éternel entendit, l'Éternel flaira , et qu'ils ne disent pas : l'Éternel goûta ni l'Éternel toucha. La cause en est qu'il est établi dans l'imagination de tous que Dieu ne saurait être en contact avec les corps comme l'est un corps avec un autre , puisque (les hommes) ne peuvent le voir ; or, ces deux sens , je veux dire le goût et le tact, ne perçoivent les objets de leur sensation qu'en les touchant, tandis que la vue , l'ouïe et l'odorat perçoivent les objets de leur sensation , lors même que les corps doués des qualités (perceptibles) (1) s'en trouvent éloignés ; c'est pourquoi , selon l'imagination du vulgaire, il était permis (de les attribuer à Dieu) i^). Ensuite, en lui attribuant métaphoriquement ces sens, on avait pour objet et pour but d'indiquer qu'il perçoit nos actions ; or, l'ouïe et la vue suffisaient pour cela , je veux dire que c'est au moyen de ces sens (3) que l'on perçoit tout ce qu'un autre fait ou

(1) Littéralement: qui portent ces qualités , c'est-a-dire : qui sont le substratum des qualités nécessaires pour produire les sensations de la vue, de l'ouïe et de l'odorat; ces qualités sont : la couleur, le son et la qualité odorante.

C2) Les mots : de les attribuer à Dieu, que nous ajoutons dans notre traduction , sont exprimés dans quelques manuscrits qui portent : ]^^DD ninû^^K ^t^Ô >^ rirXD ''SKVn n^ «nrinoa; demêmelbn-Tîbbon: ]1ûnn ]Vûnn Dtr^ DDH^^ ni«3 n^n p hv- Al-'Harizi, d'accord avec laleçon que nous avons adoptée, traduit: ]")Drin n^îi^riDD Wpt2 Ht n^HI» de sorte que cela était permis dans l'imagination du vulgaire.

(3) Le texte porte : nn , par lui, ce qui se rapporte a chacun des deux sens en particulier, de même que le mot nj^D qui précède; mais il eût été plus régulier de mettre ces deux mots au duel, et de dire l^'iDiO et i<Û'n:i. Les versions hébraïques ont également le singulier. Le mot

dit. C'est ainsi que les docteurs , dans un ensemble d'exhortations , ont dit, sous forme d'admonilion et d'avertissement : (c Sache ce qui est au dessus de toi , un œil qui \oit et une oreille qui entend (*). »

Tu sauras donc , en examinant (la chose) de près , que tous (les sens) se trouvent dans la môme condition, et que, de même qu'on a écarté de Dieu la perception du toucher et du goût , on doit, pour la môme raison, en écarter celle de la vue, de l'ouïe et de Todorat; car toutes elles sont des perceptions corporelles, des passions (^ra^vj), des conditions muables, si ce n'est que les unes apparaissent comme une imperfection , tandis que les autres passent pour une perfection. De même l'imagination apparaît comme une imperfection , tandis que dans la pensée et dans Tentendement l'imperfection n'est pas manifeste (pour tous) ('^) ; c'est pourquoi on n'a point employé métaphoriquement, en parlant de Dieu, le mot ra'ayôn (]l^i;"i), qui désigne Vmagination, tandis qu'on a employé les mots ma'haschahâ (n^it^riD) et teboiinâ (niinn), qui désignent la pensée et Venlendement; p. ex. : Et les "pensées (desseins) qu'a méditées {'2'^T]) V Éternel (Jérémie , XLIX, 20) ; Et par son entendement, ou son intelligence (inai^n::), il o, étendu les cieux (Ibid., X, 12). Il est donc arrivé également pour les perceptions intérieures ce qui est arrivé pour les perceptions sensibles et extérieures , c'est-à-dire que les unes sont métaphoriquement attribuées (à Dieu) , tandis que les autres ne

y)'^^ qui suit doit être lu au passiT (^j-^^ ; les deux versions hébr. ont mis T\!;^'^ à l'actif; de sorte que le sujet du verbe serait Dieuj ce qui ne donne pas de sens convenable.

(1) Voir Mischnâ, IV« partie, traité Aboth, chap. II, § 1. L'auteur cite ce passage pour montrer que les docteurs ont également parlé de l'œil et de l'oreille de Dieu, pour indiquer que Dieu connaît nos actions et nos paroles.

(2) C'est-à-dire, le vulgaire reconnaît bien que l'imagination est une faculté imparfaite qu'on ne saurait attribuer a la divinité , mais la pensée et l'entendement lui apparaissent comme des facultés de toute perfection.

le sont pas. Et tout cela conformément au langage des hommes (^): ce qu'ils (les hommes) croient être une perfection lui a été attribué; mais ce qui est une imperfection manifeste ne lui a point été attribué. Cependant, si Ton approfondit la chose, il n'a aucun attribut essentiel et réel (^) joint à son essence, ainsi qu'on le démontrera.

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