CHAPITRE XLIX
Les anges non plus n'ont pas de corps ; ce sont, au contraire, des Intelligences séparées de toute matière. Cependant, ce sont des êtres produits et c'est Dieu qui les a créés, comme on l'exposera. Dans Beréschit rabba (^) on dit : « Cette expression La flamme du glaive qui tourne (Genèse, III, 24) correspond à cette autre : Ses serviteurs sont un feu flamboyant (Ps. CIV, 4) (3); (on s'exprime:) qui tourne (riDcnn^n) , parce qu'ils (les anges) se transforment (D^r»DnnD) •* tantôt (on les appelle) hommes^ tantôt femmes y tantôt vents (ou esprits), tantôt anges (^). » Par ce passage on a déclaré qu'ils ne sont point matériels , qu'ils n'ont pas de figure stable et corporelle en dehors de l'esprit (^), et qu'au contraire,
(1) C'est-a-dire , rintention ^Onkelos^ auquel se rapporte le pronom nS; c'est dans ce sens qu'a traduit AÎ-'Harizi: inaiD nn'^n HÛ ^11^ TK- Quelques mss. portent 5^ n^ se rapportant à y^NlD , et c'est cette leçon qui, dans plusieurs mss. et éditions de la version d'Ibn-Tibbon , est exprimée par DH? ; cependant VéôÂûon princeps porte y).
(2) Voy. à la fin de la section 21.
(3) C'est-a-dire, le mot tDH?, flamme, éclat, désigne les anges, appelés ailleurs Dm? tî^i<> un feu flamboyant.
(4) L'auteur va citer lui-même un passage où les anges sont désignés par le nom de D^îi^J» femmes; le nom de IS^^^"^^ hommes, sq trouve, p. ex., Genèse, XVIII, 2, celui de ni")? "^ent ou esprit, Ps. CIV, 4, et I Rois, XXII, 21.
(5) C'est-a-dire, que les figures corporelles sous lesquelles ils apparaissent n'existent que dans l'esprit de celui qui les voit, et n'ont point d'existence réelle. On retrouve souvent l'expression ]ni?i< i'^^'2 , en dehors de l'esprit, pour indiquer la réalité objective , de même qu'on dit que quelque chose est THi/^^ ''D, dans l'esprit, pour indiquer la conception subjective , qu'elle corresponde ou non à quelque chose de réel. Le
tout cela n'existe que dans la vision prophétique et selon l'action de la faculté imaginative, comme nous le dirons en parlant du sens véritable du prophétisme. Si on dit (dans ce passage) : « tantôt femmes», c'est que les prophètes voyaient aussi quelquefois les anges sous la figure de femmes , et c'est une allusion à ce passage de Zacharie (chap. V, v. 9) : Et voici deux femmes qui sortaient, et le vent (soufflait) dans leurs ailes, etc.
Tu sais que la perception de ce qui est exempt de matière et entièrement dénué de corporéité est très difficile pour l'homme, — à moins que ce ne soit après un grand exercice, — et particulièrement pour celui qui ne distingue pas entre Vintelligible et Vimaginaire, et qui , la plupart du temps, ne s'appuie que sur la perception de l'imagination , de sorte que , pour lui , toute chose imaginée existe ou peut exister, et ce qui ne peut être saisi par l'imagination (*) n'existe pas et ne peut pas exister i^). De tels hommes , — et c'est la majorité de ceux qui étudient , — n'ont jamais une idée exacte d'aucun sujet , et aucune chose obscure ne s'éclaircil pour eux. C'est aussi à cause de la difficulté de
mot ini (/v^^) embrasse Tensemble de toutes les facultés et dispositions spirituelles, même rimagination, tandis que Vpy ( J^) désigne Tintellect ou rintelligence; on peut donc dire qu'une chose est ]n"l7&< "'D dans l'esprit, lors même qu'elle n'est que dans l'imagination. Voy., p. ex., cidessus, chap. III (pag. 43 et 44), où la perception des sens, indépendamment ou en dehors de l'esprit (irTl/N ^"IN-) , est opposée à la fois à l'imagination et a la perception de l'intelligence (7py). Les traducteurs hébreux, n'ayant pas trouvé de mot pour rendre le mot arabe p*!, l'ont presque toujours rendu, ainsi que ^n^ (intellect), par le mot ^Dtr, ce qui peut causer de la confusion. Il faut se pénétrer de ce que nous venons de dire pour bien comprendre, dans les versions hébraïques, les expressions 7Dli^;D et ^'yir) riri- Voy. les excellentes observations faites à ce sujet par M. Scheyer, dans son écrit intitulé : Bas Psychologische System des Maimonides, pag. 60 et suiv.
(1) Littéralement : et ce qui ne tombe pas dans le filet de l'imagination.
(2) L'auteur fait ici allusion au système des motecallcmim; voy. ciaprès au cbap. LXXIII, 10« proposition.
cette chose que les livres prophétiques présentent des paroles qui, par leur sens littéral , donneraient à entendre que les anges sont corporels et ont certains mouvements , qu'ils ont une forme humaine, qu'ils reçoivent les ordres de Dieu, les transmettent (aux hommes) et font ce qu'il a en vue, par son ordre ; tout cela pour amener Tesprit à (connaître) leur existence et (à savoir) qu'ils sont vivants et parfaits , comme nous Tavons exposé à Tégard de Dieu. Cependant si on s'était borné à les représenter ainsi (^), leur véritable essence (^) aurait été, dans l'imagination du vulgaire, semblable à l'essence de Dieu ; car on a également employé à l'égard de Dieu des paroles dont le sens littéral paraîtrait (indiquer) qu'il est un corps ayant vie et mouvement et d'une forme humaine. C'est donc pour indiquer à l'esprit que le rang de leur existence est au dessous du rang de la divinité , qu'on a mêlé à leur figure quelque chose de la figure d'animaux ir raisonnables, afin de faire comprendre que l'existence du Créateur est plus parfaite que la leur, de même que l'homme est plus parfait que l'animal ir raisonnable. Mais, en fait de figure d'animal (^), on ne leur a absolument rien attribué que les ailes ; car on ne saurait se figurer le vol sans ailes , de même qu'on ne saurait se figurer la marche sans pieds, et l'existence même desdites facultés , on ne saurait nécessairement se la figurer que dans lesdits sujets (^l Et si on a choisi le vol (comme attribut des anges) pour indiquer qu'ils sont vivants , c'est parce que c'est là le plus parfait et le plus noble d'entre les mouvements locaux des animaux, et que
(1) Littéralement : si on s'était arrêté, pour eux, à cette imagination, c*est-k-dire , à cette manière de les présenter à l'imagination.
(2) Littéralement : leur vérité (réalité) et leur essence .
('0 Un ms. porte ^y^; ])d; de même Al-'Harizi : rT'J^nD (avec le préfixe d). Après le mot ^^ITI l'un des mss. de Leyde ajoute pDî^i "l"':!^ et cette leçon a été suivie par Ibn-Tibbon, qui a Dni^HD Uy^^^-
(4) C'est-à-dire , dans les ailes et les pieds qui servent de substratum à ces deux facultés.
Î78 PREMIÈRE PAKIIE. — CUAr. XLIX.
rhomme y voit une grande perfection , désirant lui-même pouvoir voler, afin de fuir facilement tout ce qui lui est nuisible et d'atteindre promptement ce qui lui est convenable, à quelque distance que ce soit. C'est donc pour cela qu'on leur a attribué ce mouvement, et encore parce que l'oiseau, dans un très court espace de temps, tantôt se montre et tantôt se dérobe, tantôt s'approche et tantôt s'éloigne; car ce sont là généralement des circonstances qu'il faut admettre pour les anges, comme on l'exposera. Cette prétendue perfection , je veux dire le mouvement de vol , n'est attribuée à Dieu en aucune manière , parce que c'est un mouvement appartenant à un animal irraisonnable- 11 ne faut pas te tromper au sujet de ces mots : Il était monté sur un chérubin et il volait (Ps. XVIIl, 11); car ici c'est le chérubin qui volait (^). On a voulu dire, par cette allégorie, que Ja chose en question arrive rapidement^' de même qu'on a dit ailleurs: Voici, l'Éternel est monté mr une nuée légère et il va entrer en Egypte (Isaïe, XIX, 1), où Ton veut dire que le malheur en question fondra rapidement sur eux. Il ne faut pas non plus to laisser induire en erreur par les expressions que tu trouves particulièrement dans Ézéchiel, telles que : face de bœufy face de lion, face d'aigle (Ézéch., I, iO), plante d'an pied de veau [Ibid., v. 7) (^vcar il y a pour tout ceci une autre interprétation que tu entendras plus tard ^^), et d'ailleurs ce n'est là que la description des hayyâtlt (^). Ces sujets seront expliqués par des indications qui
(1) C'est-ii-dirc, le sujet dans le verbe nyi , et il volait, n'est point Dieu, mais le chérubin, de sorte qu'il faudrait traduire : il était monté sur un chérubin qui ^volait,
(2) L'auteur veut dire que, dans ces passages, Ézéchiel paraît attribuer aux anges, du corps des animaux, d'autres parties que les ailes» contrairement à ce qui a été dit plus haut.
(3) Voir IIl*^ partie, chap. I*'^ où l'auteur dit qu'il s'agit ici de faces humaines ressemblant aux faces de certains animaux.
(i) C'est-a-dire , des animaux célestes (rÉ/écliiel , (lui , selon l'auteur, désignent les sphères elles-mêmes, et non pas les anges ou les Intclli- ^enccs des sphère^.
suffiront pour éveiller l'attention d). Quant au mouvement de vol (attribué aux anges), on le trouve partout dans les textes (sacrés), et (comme nous l'avons dit) on ne peut se le figurer qu'au moyen d'ailes ; on leur a donc accordé les ailes pour indiquer une circonstance de leur existence , et non pour désigner leur véritable être. Il faut savoir que tout ce qui se meut d'un mouvement rapide, on lui attribue l'action de voler pour indiquer la rapidité du mouvement; on a dit, p. ex. : ... comme vole l'aigle (Deutér., XXVIII , 49) , parce que l'aigle est entre tous les oiseaux celui qui vole et se lance le plus rapidement , de sorte qu'il a passé en proverbe. Il faut savoir aussi que les ailes sont les causes (efficientes) du vol; c'est pourquoi les ailes qui apparaissent (dans les visions prophétiques) sont du même nombre que les causes du mouvement de ce qui se meut (2). Mais ce n'est pas là le but de ce chapitre.