CHAPITRE L
Sache (^), ô lecteur de mon présent traité, que la croyance n'est pas quelque chose qu'on prononce (seulement), mais quelque chose que l'on conçoit dans l'âme, en croyant que la chose
(1) Voir les premiers chapitres de la ÏII^ partie.
(2) Maïmonide, comme le font observer les commentateurs, fait ici particulièrement allusion au mouvement des sphères célestes, représentées, selon lui, par les 'hayyôth ou animaux célestes de la vision d'Ézéchiel ; les 'hayyôth oui quatre ailes, et de même les causes du mouvement des sphères sont au nombre de quatre , savoir : leur sphéricité, leur âme, leur intelligence et la suprême intelligence séparée ou Dieu, objet de leur désir. Voy. la II» partie de cet ouvrage, chap. IV et X.
(3) Ce chapitre sert d'introduction à ce que l'auteur dira, dans les dix chapitres suivants (LI aLX), sur les attributs. Avant d'aborder sa théorie toute spiritualiste des attributs de Dieu, théorie si éloignée des croyances
est telle qu'on la conçoit. Sidonc^ lorsqu'il s'agit d'opinions vraies ou réputées telles, tu te contentes de les exprimer en paroles, sans les concevoir ni les croire , et, à plus forte raison , sans y chercher une certitude, c'est là une chose très facile; et c'est ainsi que tu trouves beaucoup d'hommes stupides qui retiennent (dans la mémoire) des croyances dont ils ne conçoivent absolument aucune idée. Mais si tu es de ceux dont la pensée s'élève pour monter à ce degré élevé, (qui est) le degré de la spéculation, et pour avoir la certitude que Dieu est un^ d'une unité réelle, de sorte qu'on ne trouve en lui rien de composé ni rien qui soit virtuellement divisible d'une façon quelconque , il faut que tu saches que Dieu n'a point d'attribut essentiel ^ sous aucune condition , et que de même qu'on ne peut admettre qu'il soit un corps , de même il est inadmissible qu'il possède un attribut essentiel (*). Celui qui croirait qu'il est un^ possédant de nombreux
vulgaires, il croit devoir donner une définition de la croyance, c'est-kdiro de celle qui mérite réellement ce nom, et qui n'est pas une simple profession de foi, mais une pensée intime, une idée qui, lors même qu'elle ne serait pas objectivement vraie, l'est du moins dans l'esprit de celui qui l'a conçue, et n'a rien d'absolument inadmissible.
(1) La question des attributs est une de celles qui a le plus occupé les docteurs musulmans et juifs du moyen âge. Certains docteurs, tout en professant l'unité absolue de Dieu, croyaient pourtant pouvoir admettre un certain nombre d'attributs éternels et essentiels, c'est-à-dire inhérents a l'essence divine, tels que la vie, la science, la puissance, etc.; la secte des Mo'tazales, en général, niait les attributs comme incompatibles avec l'unité absolue; il y en avait cependant , parmi eux, qui admettaient implicitement des attributs essentiels on disant que Dieu est vivant par son essence, et non par Vattribut de la vie, qu'il sait par son essence, et non par Vattribut de la science, et ainsi de suite. (Cf. Pococke, Spec. hist. Arab., pag. 214 et suiv., et ibidem, le texte d'Abou'l- Faradj, pag. 19;. Ces derniers, selon notre auteur, ne sont pas plus dans le vrai que ceux qui professent ouvertonienl les attributs de Dieu. Fidèle aux principes des pliilosoph(>s, il rejette les attributs essentiels d'une manière absohuv Voir les détails plus loin, au chap. IJII.
attributs, exprimerait bien, par sa parole, qu'il est tin, mais, dans sa pensée, il le croirait multiple. Gela ressemblerait à ce que disent les chrétiens : « Il est un, cependant il est trois^ et les trois sont un »; car ce serait la même chose si l'on disait : « il est un, mais il possède de nombreux attributs , et lui avec ses attributs font un », tout en écartant la corporéité et en croyant la simplicité absolue (de Dieu) , comme si notre but était seulement de chercher comment nous devons nous exprimer, et non pas ce que nous devons croire (^). Il ne peut y avoir croyance que lorsqu'il y a eu conception ; car la croyance consiste à admettre comme vrai ce qui a été conçu (et à croire) que cela est hors de l'esprit tel qu'il a été conçu dans l'esprit. S'il se joint à cette croyance (la conviction) que le contraire de ce qu'on croit est absolument impossible et qu'il n'existe dans l'esprit aucun moyen de réfuter cette croyance, ni de penser que le contraire puisse être possible, c'est là de la certitude.
Si tu te dépouilles des désirs et des habitudes , si tu es intelligent et que tu considères bien ce que je dirai , dans ces chapitres suivants, sur la négation des attributs (^), tu auras nécessairement de la certitude à cet égard, et alors tu seras de ceux qui conçoivent l'unité de Dieu, et non pas de ceux qui la prononcent seulement de leur bouche, sans en concevoir une idée, et qui appartiennent
(1) Ceux-là, dit l'auteur, qui donnent à Dieu de nombreux attributs tout en proclamant son unité, son incorporalité et sa simplicité absolue, sont en contradiction avec eux-mêmes, et on dirait que, selon eux, il s'agit plutôt de s'exprimer d'une certaine manière que de se pénétrer du vrai sens des croyances. Les Mo'tazales, en argumentant contre les partisans des attributs éternels et essentiels, leur reprochent, comme notre auteur, de tomber dans une erreur semblable à celle des chrétiens, qui admettent dans Dieu trois personnes. Voy. Pococke, loco citatOy pag. 216 : Infidelitads arguuntur christiani quod tria statuant œterna; quid ergo de iis pronuntiandum qui septem aut plura statuunt?
(2) C'est-a-dire , sur la nécessité d'écarter de Dieu tous les attributs affirmatifs.
à cette classe dont il a été dit : Tu es près de leur bouche, maïs loin de leur intérieur (Jérémie, XII, 2). Il faut, en effet, que l'homme soit de ceux qui conçoivent la vérité et la comprennent, quand même ils ne la prononceraient pas , comme on l'a ordonné aux hommes vertueux , en leur disant : Dites (pense%) dans votre cœur y sur votre couche, et demeurez silencieux (Ps. IV, 5).