CHAPITRE LL
Il y a , dans l'être , beaucoup de choses claires et manifestes , dont les unes sont des notions premières (*) et des choses sensibles, et les autres quelque chose qui s'approche de celles-ci; de sorte que l'homme, quand même on le laisserait tel qu'il est (-), n'aurait pas besoin de preuve pour ces choses. Telles sont, par exemple, l'existence du mouvement, celle de la liberté d'agir appartenant à l'homme, l'évidence de la naissance et de la destruction ^3), et les propriétés naturelles des choses, (propriétés) qui frappent les sens , comme la chaleur du feu et la froideur de l'eau; on pourrait citer beaucoup de choses semblables. Mais, lorsqu'il se produisit des opinions extraordinaires, de la part de ceux qui étaient dans l'erreur ou qui avaient en cela un but quelconque, et qui, par ces opinions, se mettaient en opposition avec la nature de l'être , niaient ce qui est perçu par les sens ou voulaient faire croire à l'existence de ce qui n'existe pas , les hommes de la science eurent besoin d'établir l'existence de ces choses
(1) Voy. ci-dessus, pag. 128, noie 3.
(2) ^12!) îi ici le même sens que ^'Ci'2 •> qu'on trouve , en effet , dans quelques mss. L'auteur veut dire que ces choses sont tellement claires que même Thomme simple, dont l'esprit n'a point été cultivé, les admet de prime abord, sans qu'on ait besoin de les lui démontrer.
(3) Voy. ci-dessus, pag. 59, note 5, et pag. 98, note 2.
manifestes et la non-existence des choses de pure supposition (^). Ainsi, nous trouvons qu'Aristote établit le mouvement, parce qu'on l'avait nié (^), et démontre la non-existence des atomes, parce qu'on en avait affirmé l'existence (^).
De cette même catégorie est (le besoin) d'écarter de Dieu les iittributs essentiels; car c'est une notion première que l'attribut est autre chose que V essence du sujet qualifié, qu'il est une certaine circonstance de l'essence, et, par conséquent, un accident. Quand l'attribut est l'essence même du sujet qualifié, il n'est autre chose qu'une tautologie, comme, p. ex., si Ton disait: l'homme est un homme; ou bien il est l'expUcation d'un nom, comme, p. ex., si l'on disait : l'homme est un être vivant (ou animal) raisonnable [car être vivant et raisonnable exprime l'essence de l'homme et sa réalité , et il n'y a pas là une troisième idée outre celles à' être vivant et de raisonnable, qui font l'homme, lequel est qualifié par la vie et la raison, ou, pour mieux dire, cet attribut est l'explication d'un nom et pas autre chose , et c'est comme si l'on disait : que la chose dont le nom est homme est celle qui est composée de vie et de raison'].
Il est donc clair que Vattribut est nécessairement de deux choses l'une : ou bien il est l'essence même du sujet , de sorte qu'il est l'explication d'un nom, chose que, sous ce rapport (^), nous ne repoussons pas à l'égard de Dieu , mais bien sous un autre rapport, comme on l'exposera (^) ; ou bien Tattribut est
(1) Littéralement : d'affermir ces choses évidentes et d'annuler (ou d'écarter) l'existence de ces choses supposées.
(2) Voy. ta Physique d'Aristote et notamment la réfutation des preuves alléguées par Zenon contre l'existence du mouvement, 1. VI, chap. 2, etl. Vîil, chap. 8.
(3) Voy. Ibid.., liv. VI, chap. 1 et suiv-
(4") C'est-a-dire, en considérant Pattribut comme la simple explication <lu nom qui en est le sujet.
(5) Voy. le chap, suivant, où Fauteur montre que Dieu ne saurait êtr^. défîni.
autre chose que le sujet, ou plutôt il ajoute quelque chose au sujet, ce qui aboutirait à faire de Tattribut un accident de ladite essence. Mais en excluant des attributs du Créateur la dénomination d'accident y on n'en exclut pas Tidée; car tout ce qui s'ajoute à Tessence y est accessoire et n'est pas le complément de sa véritable idée, et c'est là précisément le sens de V accident (*). Ajoutons à cela que, s'il y avait de nombreux attributs, il s'ensuivrait qu'il y a beaucoup de choses éternelles ; mais il n'y a unité qu'à condition d'admettre une essence une et simple, dans laquelle il n'y ait ni composition , ni multiplicité d'idées , mais , au contraire , une idée unique , qu'on trouve une de quelque côté qu'on l'envisage et à quelque point de vue qu'on la considère, qui en aucune façon ni par aucune cause ne saurait être divisée en deux idées, et dans laquelle il n'existe point de multiplicité, ni hors de l'esprit, ni dans l'esprit (du penseur) (2), comme on le démontrera dans ce traité.
Certains penseurs (3) sont allés jusqu'à dire que les attributs
(1) L'auteur s'adresse ici a ceux qui , tout en prêtant à Dieu des attributs et en disant que ces attributs sont quelque chose qui s'ajoute à son essence, prétendent néanmoins admettre que Dieu n'a pas d'accidents : il ne suffit pas , dit-il , d'éviter le mot accident pour en effacer aussi l'idée,' et dès qu'on admet que Dieu a des attributs distincts de son essence, on admet nécessairement qu'il a des accidents; car ce qui s'ajoute à l'essence et en est distinct ne peut en être que l'accessoire et ne saurait en former le complément essentiel.
(2) C'est-a-dire , qui en elle-même n'ait point de multiplicité et qui ne puisse pas même paraître multiple à l'esprit. Voyez ci-dessus, page 175, note 5.
(3) Par "lîÔi7N /PIN, littéral.: gens de la spéculation, l'auteur n'entend pas ici les philosophes proprement dits, mais les théologiens qui appliquent la spéculation philosophique au dogme religieux ; les différentes propositions qu'il va citer appartiennent aux Motécallemin ou scolastiques musulmans (cf. ci dessus, pag. 5, note 1), que le Karaïte Ahron ben-Elie, dans son D^'D y^^ désigne souvent sous la dénomination de IpriDn '«D^n , semblable à celle dont se sert ici notre auteur.
de Dieu ne sont ni son essence , ni quelque chose en dehors de son essence (^) ; mais c'est comme ce qu'ont dit quelques autres : « Les Gonditions — c'est ainsi qu'ils désignent les idées générales — ne sont ni existantes, ni non-existantes (^) »; et comme ce qu'ont dit d'autres encore : « La substance simple (l'atome) n'est pas dans un espace, cependant elle occupe une position limitée (3)» ,
(1) Un théologien arabe, cité par Reland, s^xprlme ainsi sur les attributs de Dieu : k Tous ces attributs éternels sont renfermés dans son essence et subsistent en lui d'éternité en éternité , sans division ni variation , en sorte néanmoins qu'on ne peut pas dire que ces attributs soient lui-même , comme on ne peut pas dire non plus qu'ils en soient essentiellement différents, chacun des mêmes attributs étant conjoint avec un autre, comme la vie avec la science, ou la science avec la puissance, etc.» Voy. La Religion des Mahométans, tirée du latin de Reland (La Haye, MDCCXXI), II« leçon; Cf. Brucker, Hist. crit. philos., t. III, pag. 160.
(2) Les mots IT'757N ""Jî^yD 7i< signifient les uni^ersaux, ou les idées générales , Q\\iX\md,r\i les genres, les espèces, etc.; cf. Maïmonide, Abrégé de Logique, chap. X. On voit, par ce passage, que la question qui s'agitait eïi\vQ\Q& nominalistes et ies réalistes occupait aussi les penseurs arabes, et qu'il y en avait, parmi eux, qui cherchaient à concilier ensemble les deux opinions et à écarter ce que chacune d'elles avait de trop absolu, à peu près comme l'ont fait les conceptualistes. Il est naturel que cette question, qui a sa véritable origine dans les théories de Platon etd'Aristote et que Porphyre a touchée au commencement de son Isagoge, ait été agitée par les philosophes arabes ; mais elle n'a pas eu, chez eux, la même importance que chez les philosophes chrétiens du moyen âge. Quant à Maïmonide lui-même , fidèle disciple d'Aristote , il déclare que les unii>ersaux n'ont aucune existence en dehors de l'esprit. Voy. la III*' partie de cet ouvrage, au commencement du chap. XVIII.
(3) Cette proposition appartient aux Motécallemin atomistes, dont la doctrine sera exposée plus loin (chap. LXXIII). Par j^^DD (jj^-^)i ils paraissent entendre l'espace par rapport à son étendue ou à ses dimensions ; par tTI (j^)i l'espace circonscrit dans des limites. Bien que l'atome, disent-ils, n'ait pas d'étendue, il est pourtant circonscrit et séparé, par des limites, de ce qui l'avoisine ; c'est, pour ainsi dire, le corps sans dimensions, \e point considéré comme premier élément de l'éten-
et : «L'homme n'a point d'action^ mais il a V acquisition (*) )>. Ce sont là des assertions qui toutes se disent seulement, qui existent dans les paroles et non dans les esprits, et qui, à plus forte raison.
due, mais qui n'en a pas lui-même. Voici comment Al-Djordjâni, dans son Kitâb al-Tarifât ou Livre des Définitions, explique les mots ^jL^ el j^^ tels qu'ils sont employés par les Motécalleînin : J.ic jjl-^î U^Lx^l 6^ ^^,j (****?^ ^kiLo ^S}\ ^j4i ç-l^l^a ^^1514! nMacân, chez \es, Motécallemin, est le vide idéal qu'occupe le corps et dans lequel il fait pénétrer ses dimensions. » a,^J>\\ ç-Lû)! ^2> ^^J^J4t Jc.c Csr^'
chez les Motécalîemîn, est le vide idéal qu'occupe une chose soit étendue comme le corps, soit non étendue comme la substance simple (ou Yatome). » On voit que le macân n'est attribué qu'au corps ayant des dimensions, tandis que le 'hayyiz est attribué en même temps au corps étendu et a l'atome. Les mots J^^l JJ^^s^' signifieraient, selon M. Silv. de Sacy, substance isolée de la forme (voir Notices et extraits des mss., t. X, pag. 65); mais cette explication est inexacte. Ces mots, qui, en effet , signifient littéralement substance isolée, ont été employés par les Motécallemin pour désigner Vatome qu'ils appellent aussi y^^\ ^^^r^' \y^. ^ ou simplement ^^s-'^ comme on a pu le voir un peu plus haut. Voici comment s'exprime Ibn-Roschd, dans son Abrégé de la Métaphysique, livre I, en parlant de la substance (jJô^s^); nous citons la version hébraïque : D'^p^HO innn'' rh^ TIDin nitDîiyn "'ID n^^^lr ^D pi
mcn DîiV'^ p^nn^ N^ 1:r^< P^nn ^xnp"» «De même, ceux qui pensent que la substance indiquée est composée d'atomes donnent k ces derniers le nom de substances, comme nous entendons les Motécallemin de nos jours appeler l'atome h substance isolée oii siniple (^'Xsô] j&ys^^).)} Le terme de ^jsu\ j&js^^ ressemble k celui de monade, employé parLeibnitz, quoiqu'il ne désigne pas exactement la riiême chose; la proposition des Motécallemin, citée ici par Maïmonide , offre une analogie frappante avec ce que ditLeibnitz, en parlant des monades : Substantia ncmpc simplex, etsi non habeat in se extensioncm, habet tamcn positionem, quœ est fundamcntum cxtensionis. Voy. les OEuvres de Leibnitz, édition de Dutens, t. U, part. I {Epistolœ ad P. des Bosses), p. 280.
(1) Plusieurs docteurs do la sorte dos Aschariirs (qui professe un
ne peuvent avoir d'existence en dehors de l'esprit (*). Cependant, comme tu le sais et comme le savent tous ceux qui ne s'abusent pas eux-mêmes , elles sont protégées par une surabondance de paroles et par des images d'un faux lustre , et soutenues par des déclamations, par desinvectives(^) et par de nombreux moyens (de discussions) empruntés à la fois à la dialectique et à la sophistique (3). Mais si , après les avoir énoncées et les avoir soute-
fatalisme absolu), tout en admettant que les actions des hommes n'émanent que de la volonté et de la loute-puissance de Dieu (voir la IIP partie de cet ouvrage, chap. XVII, 3^ opinion), cherchaient néanmoins a attribuer à l'homme, dans la causalité des actions, une petite part par laquelle il acquiert un mérite ou un démérite ; ce concours de Thomme dans l'action créée par Dieu, hypothèse insaisissable et vide de sens, est désigné par le mot acquisition (wa^ ou v«^L*«J1ji). Voy. Pococke, Spécimen hist. Arab.^ pag. 239, 240, 248 et suiv.) , et mon article Arabes dans le Dictionnaire des sciences philosophiques , tome I, pag. 176. Cf. ciaprès, chap. LXXIÏI, vers la fin de la 6^ proposition, et Ahron ben-Elie, D'^Tl y^, chap. IV et LXXXVI Tpages 17 et 115 de l'édition de Leipzic), où Yacquisition est désignée, en hébreu, par le mot nV"!*
(1) C'est-a-dire, l'esprit ne peut attacher aucune idée à ces assertions, qui, a plus forte raison , ne correspondent a rien de réel et d'objectif en dehors de l'esprit.
(2) L'auteur fait allusion au style verbeux et aux images pompeuses que les Motécallemin employaient dans leurs livres, ainsi qu'à la véhémence qu'ils mettaient dans la discussion en suppléant aux arguments par des invectives et des sophismes. Cf. ci-après, au commencement du chap. LXXIV. La version d'Ibn-Tibbon ne s'accorde pas entièrement avec le texte ; il faut y effacer les mots D^DIT^ D'^D^^^ ^"int^Dl^* D''"1D^^Q3 D^l^n yr\2 , qui ne paraissent être qu'une glose explicative que les copistes ont fait entrer dans le texte. Les mots mpmni ni3'n n^^l^lH^I sont une double traduction du mot arabe n^^y^itt^n^^^1 , et nous croyons qu'il faut supprimer le mot mpmm ; les mots arabes n^<y^il^*n^^1 n^<"'!i^i<!3 signifient littéralement : clamoribus et infamationibus . La version d'Al- 'Harizi est ici préférable a celle d'Ibn-Tibbon ; elle porte : DH*? 'W)^^ ''D
(3) Littéralement : et par de nombreux modes (d'argumentation^ composés de dialectique et de sophistique.
188 PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. Ll.
nues par de tels moyens (^) , on se reporte en soi-même à sa croyance ^^\ on ne trouve autre chose que le trouble et l'impuissance (d'esprit) , parce qu'on s'efforce de donner de l'existence à ce qui n'existe pas et de créer un terme moyen entre deux opposés entre lesquels il n'y en a point; car y a-t-il un terme moyen entre ce qui existe et ce qui n'existe pas , ou bien y en a-t-il entre l'identité et la non-identité de deux choses (3) ? Ce qui a poussé à cela, c'est, comme nous l'avons dit, qu'on s'abandonnait aux imaginations et qu'on se figurait toujours que tous les corps existants sont des essences dont chacune a nécessairement des attributs, et que nous ne trouvons jamais une essence d'un corps, existant seule et sans attribut ; persistant donc dans cette imagination , on croyait que Dieu , de même , est composé de choses diverses , (savoir) de son essence (^) et des idées ajoutées à l'essence. Quelques uns , poussant plus loin l'anthropomorphisme , le croyaient un corps ayant des attributs , tandis que d'autres , s'élevant au dessus de ce degré infime (^), ont écarté (de Dieu) le
(1) La version d'Ibn-Tibbon porte D"'*l^in 17X2 , ce qui paraît être une ancienne faute de copiste ; il faut lire D''D1"in y?i^2 ^ comme Ta, en effet, Al-'Harizi.
(2) C'est-à-dire , si Ton interroge ensuite sa conviction intime.
(3) Littéralement : entre (cette alternatwe) que de deux choses l'une est Vautre ou est autre chose. L'auteur fait allusion à ceux qui soutenaient que les attributs de Dieu ne sont ni identiques avec son essence, ni quelque chose en dehors de son essence.
(4) Le mot D^^DÎiy qu'ont ici les éditions de la version d'Ibn-Tibbon doit être changé en lûl^y, comme l'ont, en effet, les mss. et Tédit. princcps.
(5) Le mot ni"l (^j*^) signifie fond, profondeur, degré infime; on lit, p.ex.,dansleKorân(IV, 144):jUJt ^ y^\ J^ a) i J ^^^xii LUI Jt Certes, les hypocrites seront dans le fond le plus bas du feu (de l'enfer). Les deux traducteurs hébreux, comme l'a déjà fait remarquer Ibn-Falaquera, ont mal rendu le mot "^"n : Ibn-Tibbon, qui paraît l'avoir pris pour un
corps et ont laissé subsister les attributs. Ce qui a amené tout cela, c'est qu'on suivait le sens littéral des livres de la révélation , comme je l'exposerai dans des chapitres qui traiteront de ces sujets (*).