CHAPITRE LV
Nous avons déjà dit, dans plusieurs endroits de ce traité, que tout ce qui implique corporéité, il faut nécessairement Técarter de Dieu. Et de même il faut écarter de lui toute passion; car toutes les passions impliquent le changement, et l'agent de ces passions est indubitablement autre chose que ce qui est passivement affecté. Or, si Dieu était, d'une manière quelconque, passivement affecté, il y aurait quelque autre chose que lui qui agirait sur lui et qui le changerait. De même, il faut nécessairement écarter de lui toute privation (^) et (ne pas admettre) qu'une perfection quelconque puisse tantôt lui manquer, tantôt exister (en lui) ; car si l'on admettait cela, il serait parfait (seulement) en puissance^ mais toute puissance est nécessairement accompagnée d'une privation, et tout ce qui passe de la puissance à Vacte a absolument besoin de quelque autre chose existant en acte, qui l'y fasse passer. C'est pourquoi il faut que toutes ses perfections existent en acte et qu'il n'ait absolument rien en puissance. Ce qu'en outre il faut nécessairement écarter de lui , c'est la ressemblance avec quoi que ce soit d'entre les êtres ; c'est là une chose que tout le monde sait, et déjà dans les livres des prophètes on a expressément écarté l'assimilation, en disant : Et à qui me fere%r-vous ressembler, et [à qui) serai-je égal! (Isaïe, XL, 25.) Et à qui fereT^vous ressembler Dieu , et quelle ressemblance lui attribuere%'VOus? (Ibid.y v. 18.) Jlny en a pas comme toi, ô Éternel! (Jérémie, X, 6.) — Il y en a de nombreux exemples.
En somme donc, toute chose qui aboutit à l'une de ces quatre espèces, il faut nécessairement l'écarter de lui au moyen d'une
(1) Il va sans dire que le mot prwadon est pris ici dans le sens aristotélique du mot (sti^-nfnc. Cf. ci-dessus, chap. XVII, pag. 69.
226 PREMIÈRE PARTIE. — CliAP. LV.
démonstration claire; savoir, tout ce qui aboutit à la corporéité, ou ce qui aboutit à une passion et à un changement, ou ce qui aboutit à une privation , comme, p. ex., (cradmettre) qu'une chose pourrait ne pas exister dans lui en acte '^^ et ensuite être en acte, ou enfin ce qui aboutit à l'assimiler à une chose d'entre ses créatures Ces choses sont du nombre de celles où la science physique est utile pour !a connaissance de Dieu; car, quiconque ne possède pas ces sciences (physiques) ne sait pas ce qu'il y a de défectueux dans \es passions ^ ne comprend pas ce qu'on entend par être en puissance et être en acte et ignore que la privation est inhérente à tout ce qui est en puissance (^), que ce qui est en puissance est plus imparfait que ce qui se meut pour que cette puissance passe à Vacte, et que ce qui se meut est également imparfait en comparaison de la chose en vue de laquelle il se meut afin d'arriver à l'ac/^^^). Mais, si quelqu'un sait ces choses sans en savoir aussi les démonstrations, il ne sait pas les particularités qui résultent nécessairement de ces propositions générales ; c'est pourquoi il n'a pas de démonstration pour l'existence de Dieu, ni pour la nécessité d'écarter de lui ces (quatre) espèces de choses).
Après avoir fait ces observations préliminaires, j'aborde un autre chapitre, où je montrerai la fausseté de ce que croient ceux qui admettent dans lui (Dieu) les attributs essentiels. Mais cela ne peut être compris que par celui qui a d'abord acquis la connaissance de la logique et de la nature de l'être.
(1) L'un des manuscrits de Ley de porte: riip'^t^:! "^Z* H*? p^"" (N '^HQ, comme, p. ex., {d'admettre) qu'il a une chose EX PUISSAXXE. Al-'Haiizi traduit: n^n i:21 DIIT^ "h H^H^ N^î^^ ^"1^- On voit qu'Ai- Harizi a préféré lire npSi^^ , mais il a fait un conlre-sens en conservant la négation ^z* ; le mot n!3 est sans doute une faute de copiste, pour itDD-
(2) Cf. ci-dessus, pag. 69.
'^3) Ceci ressort de tout Tensemble des doctrines aristotéliques sur le mouvement Voy., entre autres, Physique, liv. 111, cli. 2 : il t- xivrîo-tç ivifjyzLv. jxsv xl; stvat âoxsî, «tc'/ïjç Ô£ * aiTiov oort ùzi'/.iç zo Swarôv,
i»ri:mikrk pautik. — chap. lvi. 227