CHAPITRE LVI
Sache que la similitude est un certain rapport entre deux choses; et toutes les fois qu'entre deux choses on ne peut point admettre de rapport , omne peut pas non plus se figurer une similitude entre elles. De même, toutes les fois qu'il n'y a pas de similitude entre deux choses , il n'y a pas non plus de rapport entre elles. Ainsi, p. ex., on ne dit pas : «Telle chaleur est semblable à telle couleur », ni : « tel son est semblable à telle douceur n ; et c'est lacune chose claire en elle-même (*). Or, comme le rapport entre nous et Dieu, je veux'dire, entre lui et ce qui est en dehors de lui , est (une chose) inadmissible, il s'ensuit que la similitude est également inadmissible. Il faut savoir que, toutes les fois que deux choses sont sous une même espèce, je veux dire, que leur quidditéesi une, et qu'elles diffèrent seulement par la grandeur et la petitesse, ou par la force et la faiblesse, ou par d'autreschoses de ce genre , elles sont nécessairement semblables entre elles, quoiqu'elles diffèrent par ledit genre de différence. Ainsi , p. ex., le grain de moutarde et la sphère des étoiles fixes sont semblables pour avoir les trois dimensions ; et , quoique cette dernière soit extrêmement grande (^) et l'autre extrêmement petit, l'idée de l'existence des dimensions est la même dans les deux. De même, la cire qui fond au soleil et l'élément du feu sont semblables pour avoir delà chaleur; et, quoique la chaleur de ce der-
(1) Cf. ci-dessus, chap. LU, pag. 200 et 201.
(2) La sphère des étoiles fixes, qui environne les sphères des planètes et qui forme en quelque sorte la limite de l'univers, est (après la sphère supérieure ou emironnante) le corps le plus étendu qu'on puisse imaginer. Voy., sur les sphères célestes et leur nombre, la deuxième partie de cet ouvrage, chap. TV; cf. \\{^ partie, chap. XIV.
'l'IH PREMIÈRE PAÎITIE. — CHAP. LVf.
nier soit exlrêmement forte et celle de l'autre extrêmement faible, ridée de la manifestation de cette qualité est pourtant la même dans les deux.
Ainsi donc, ceux qui croient qu^il y a des attributs essentiels qui s'appliquent au Créateur, savoir, qu'il a V existence^ la vie ^ lu puissance , la science (^), et la volonté ^ devraient comprendre que ces choses ne sauraient être attribuées, dans le môme sens , à lui et à nous, avec la seule différence que ces attributs (de Dieu) seraient plus grands, ou plus parfaits, ou plus durables, ou plus stables que les nôtres C^), de manière que son existence serait plus stable que la nôtre, sa vie plus durable que la nôtre, sa puissance plus grande que la nôtre, sa science plus parfaite que la nôtre, et sa volonté plus étendue que la nôtre, et qu'une même (.■éfinition embrasserait les deux choses (3), comme le prétendent (en effet) ceux-là. îl n'en est nullement ainsi: car le comparatif s'emploie seulement (lorsqu'on fait une comparaison) entre les choses auxquelles l'adjectif en question s'applique comme nom commun (^), et, cela étant ainsi, il faut qu'il y ait similitude (entre ces choses); mais, selon l'opinion de ceux qui croient qu'il y a
(1) Les éditions de la version d'ïbn-Tibbon portent DDhl l^^T) ', il faut effacer le mot yiVT, qui ne se trouve pas dans les manuscrits.
(2) Littéralement : (<?/i sorte) que la différence entre ces attributs et nos attributs consisterait (seulement) clans le plus grand, etc.
(3) C'est-a-dire, (jue les attributs de Dieu et les nôtres rentreraient sous le même genre, et que la même définition s'appliquerait aux uns et aux autres; car leur quiddité serait la môme, et ils ne se distingueraient que par le plus et le moins. Cf. ci-dessus, chap. XXXV, pag. 131.
(4-) Littéralement : car on ne s\'xprune par la forme AF'alou (JjtS^) qu'entre les choses dont ce qui est en question (radjcclif) se dit CONVE^- TiONNELLEMENT, c'est-à-dire , auxquelles Tadjectif dont il s'agit s'applique en quelque sorte comme un nom commun ou appellatif; ainsi , par exemple, \m>ant est un nom commun )H)ur tout ce qui a la vie; puissant, pour tout ce qui a la puissance. Sur le sens du mot IDXin^ C^^tÙ > voy. ci-dessus, page 6, note 2.
des attribuls essentiels, il faudrait admettre que, de même que Tessence de Dieu ne saurait ressembler aux (autres) essences, de même les attributs essentiels qu'ils lui supposent ne ressemblent pas aux attributs (des autres êtres) , et que (par conséquent) la même définition ne peut s'appliquer aux uns et aux autres. Cependant ils ne font pas ainsi, croyant, au contraire, qu'une même définition les embrasse les uns et les autres, quoiqu'il n'y ait pas de similitude entre eux (^).
Il est dono clair, pour celui qui comprend le sens de la similitudôy que, si l'on applique en même temps à Dieu et à tout ce qui est en dehors de lui le mot existant, ce n'est que par simple homonymie; et de même, si la science^ la puissance , la volonté et la vie sont attribuées en même temps à Dieu et à tout ce qui est doué de science , de puissance , de volonté et de vie , ce n'est que par simple homonymie , de manière qu'il n'y a aucune ressemblance de sens entre les deux (sortes d'attributs). Il ne faut pas croire qu'on les emploie par amphibologie ; car les noms qui se disent par amphibologie sont ceux qui s'appliquent à deux choses entre lesquelles il y a ressemblance dans un sens quelconque (^). Ce sens est un accident dans elles et ne constitue point l'essence de chacune d'elles ; mais ces choses attribuées à Dieu ne sauraient être des accidents, selon aucun des penseurs (^), .tandis que les
(1) Voici, en résumé, le sens de tout ce passage: Les partisans des attributs essentiels, dit Fauteur, devraient comprendre que la différence entre les attributs de Dieu et les nôtres ne saurait consister uniquement dans le plus et le moins; car, dans ce cas, il y aurait entre eux un rapport proportionnel et, par conséquent, une similitude, quils ne sauraient pas plus admettre que la similitude entre l'essence divine et la nôtre. Mais là où il ny a pas de similitude, il n'y a pas non plus de définition cx)mmune ; par conséquent, les partisans des attributs, qui, tout en rejetant la similitude, admettent pourtant que la même définition embrasse les attributs de Dieu et les nôtres, sont en contradiction avec eux-mêmes,
(2) Cf. ci-dessus, page 6, note 3.
(3) Cf. ci-dessus, page 18i, note 3.
attributs qui nous appartiennent à nous, sont tous des accidents, selon l'opinion de motécallemîn(^\ Je voudrais donc savoir d'où viendrait la similitude, pour qu'une seule définition pût embrasser les deux (sortes d'attributs) et qu'on pût les désigner par un nom commun ('^\ comme ils le prétendent! — Ainsi, il est démontré d'une manière décisive qu'entre ces attributs qu'on prête à Dieu et ceux qu'on nous connaît à nous il n'y a absolument aucune espèce de communauté de sens, et que la communauté n'existe que dans le nom, et pas autrement.
Gela étant ainsi , il ne faut pas que tu admettes des idées ajoutées à l'essence (divine) et semblables à ces attributs qui s'ajoutent à notre essence, parce qu'il y a entre les deux (sortes d'attributs) communauté de nom. Ce sujet est d'une grande importance chez ceux qui connaissent (la matière) ; il faut donc t'en pénétrer et t'en rendre compte le mieux possible, pour qu'il serve de préparation à ce qu'on veut te faire comprendre.