CHAPITRE LIX
On pourrait ici faire la question suivante : Si, en effet, il n'y a pas moyen de percevoir la véritable essence de Dieu , si l'on peut démontrer l'impossibilité de percevoir autre chose si ce n'est qu'il est ('^) , et si les attributs affirmatifs sont impossibles , ainsi qu'il a été démontré ^ en quoi donc consiste la supériorité relative entre ceux qui perçoivent? car alors, ce que percevaient notre maître Moïse et Salomon est la même chose que ce que perçoit chaque individu d'entre les étudiants, et il est impossible d'y rien ajouter. Et cependant il est généralement admis par les théologiens (3), ou plutôt par les philosophes, qu'il y a à cet égard do nombreuses gradations (^). Sache donc qu'en effet il en est ainsi ,
(1) Littéralement : dei'ient balbutiement et impuissance.
(2) I^iUéralement : si la démonstration amène (cette com'iction) que la chose perçue est seulement Qu'iL EXISTE.
(3) Voy. ci-dessus, chap. XVII ^ pag. 68, noie 3.
(4^) Littéralement : que la supériorité graduelle en cela est multiple.
et qu'il y a de très grandes nuances de supériorité entre ceux qui perçoivent. En effet , à mesure qu'on augmente les attributs d'un sujet, celui-ci est mieux déterminé et on saisit de mieux en mieux sa véritable nature (^); et de même, à mesure que tu augmentes les négations à l'égard de Dieu , tu t'approches de la perception et tu en es plus près que celui qui ne nie pas ce qui t'est démontré, à toi , devoir être nié. C'est pourquoi tel homme se fatigue pendant de nombreuses années pour comprendre une science et en vérifier les principes, afin d'arriver à la certitude i"^), et puis toute cette science ne produit d'autre résultat, si ce n'est (de nous apprendre) que nous devons nier de Dieu une certaine chose qu'on sait, par démonstration , être inadmissible à son égard (^) ; pour un autre , d'entre ceux qui sont faibles dans la spéculation , cela n'est pas démontré , et il reste douteux pour lui si cette chose existe ou n'existe pas dans Dieu ; un autre enfin, d'entre ceux qui sont entièrement privés de vue, affirme de lui cette chose dont la négation est démontrée (indispensable). Moi, par exemple, je démontrerai qu'il n'est point un corps ; un autre doutera, et ne saura pas s'il est un corps ou s'il ne l'est pas ; un autre enfin décidera qu'il est un corps, et abordera Dieu avec une pareille croyance (^'.
(1) Liliéralement : el celui qui attribue (c est-k-dire , celui qui fait les attributs) ^ s'approche de la perception , de la réalité.
(2) Littéralement : afin de la posséder certaine oa a^^cc certitude.
(3) Littéralement : dont on sait, par démonstration , qu'il est faux que cette chose puisse lui être attribuée. Le verbe D/^H est le prétérit de la V* forme, et on doit prononcer A-i-»-J* ; au lieu de y^lim, que portent les éditions de la version d'Ibn-Tibbon , on lit, dans les manuscrits, ymil ou yniil, et c'est cette dernière leçon qu'il faut adopter. Al- 'Harizi a également ym^tîf.
(i) Le mot nilljn , qu'on lit ici dans toutes les éditions de la version d'Ibn-Tibbon, est une faute ; les manuscrits portent HilDî^^n.— C'est à tort qu'Ibn-Falaquera prétend ici rectifier la version d'Ibn-Tibbon, en rendant le verbe arabe ^p^^l par "j^V^i^^l, de sorte qu'il faudrait traduire : et il jette Dieu dans cette croyance, ce qui, dit-il, est une expression figu-
Combien sera grande la différence entre les trois personnes ! le premier sera indubitablement le plus près de Dieu, le second en sera loin, et le troisième, le plus loin. De même, si nous supposions un quatrième, pour lequel il fût démontré que les passions sont inadmissibles à l'égard de Dieu , tandis que pour le premier, qui nie seulement la corporéité, cela ne fût pas démontré, ce quatrième serait indubitablement plus près de Dieu que le premier, et ainsi de suite; de sorte que, s'il se trouvait une personne pour laqulle il fût démontré qu'il est impossible (d'admettre), à regard de Dieu, beaucoup de choses qui, selon nous, pourraient exister dans lui , ou émaner de lui , — et à plus forte raison , si nous allions jusqu'à croire cela nécessaire , — cette personne serait indubitablement plus parfaile que nous.
Ainsi, il est clair pour toi que, toutes les fois qu'il te sera démontré qu'une certaine chose doit être niée de Dieu, tu seras par là plus parfait, et que toutes les fois que tu lui attribueras affirmativement une chose ajoutée (à son essence), tu l'assimileras (aux créatures), et tu seras loin de connaître sa réalité. C'est de cette manière qu il faut se rapprocher de la perception de Dieu, au moyen de l'examen (^) et de Tétude, afin de connaître la fausseté de tout ce qui est inadmissible à son égard, et non pas en lui attribuant aftirmativement une chose comme étant ajoutée à son essence , ou comme si cette chose était une perfection à son égard , parce qu'on trouverait que c'en est une à noire égard ; car toutes les perfections sont des capacités quelconques (-) , et toute capacité
rée; Ibn-Falaquera a été induit en erreurpar une leçon fautive, car il a lu ni^pj;^^^ nin "«D, tandis que la vraie leçon est Hl^pp^^^ nin::. Voy. l'Appendice du More ha-Moré , pag. 151.
(1) Le mot ^^IJ7^<D n'est pas exprimé dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon ; les manuscrits de celle version portent m'^pn^l îlu'^TlD.
(2) Sur le sens du mot HD^D (i-^-J--), que nous rendons par capacité, et qui correspond au mot grec ï? r, cf. ci-dessus, pag. 1*J5, noies 1 €t 2.
n'existe pas dans tout (être) doué de capacité (*). Tu sauras donc que, si tu lui attribues affirmativement une chose autre (que lui), tu t'éloignes de lui sous deux rapports : d'abord , parce que tout ce que tu lui attribues est une perfection (seulement) pour nous , et, en second lieu, parce qu'il ne possède aucune chose autre (que
(1) Ce passage un peu obscur a été diversement interprété , et les commentateurs se montrent fort embarrassés d'en indiquer le sens })récis, comme on peut le reconnaître dans les explications variées, données par Scbem-Tob et par Profiat Duran ou Épliodi. Le sens le plus simple, il me semble, est celui-ci : On ne saurait attribuer k Dieu ce qui, a notre point de vue, serait une perfection; car les perfections, étant toujours des capacités Qlzii) quelconques, appartiennent a l'un des genres de la catégorie de la qualité , et ne sauraient, par conséquent, être attribuées à Dieu, comme il résulte de ce que l'auteur a dit au cbap. LU (pag. 195), au sujet des qualités. Pour plus ample explication, l'auteur ajoute : et toute capacité n'existe pas dans tout (être) doué de capacité ; c'est-à-dire que, dans les êtres créés, les capacités sont quelque chose iX! accidentel, ne se trouvant pas également dans tous, et n'étant pas toujours en acte là oii elles se trouvent. Les capacités (l;ît?), quoique plus durables et plus solides que les dispositions (i^taGi<7-iç), ne sont cependant autre chose que des dispositions consolidées, et désignent quelque chose qui a été acquis et qui n'a pas toujours existé dans l'être qui en est doué (cf. pag. 195, note 2). Comme le dit Aristote lui-même, les capacités sont aussi des dispositions; car ceux qui sont doués de capacités ne sont en quelque sorte que disposés pour ces mêmes capacités (ot p.£v "^àp e^ziç e/ovztç v.c/.i StàxîtvTKt yi tzmç y.cx.7^ aCràç. Catég.^ cliap. 8). Ajoutons acelaque les capacités sont souvent o/Y?o5ee.î les unes aux autres, et ne peuvent exister ensemble dans le même sujet. Il résulte de tout cela que, si l'on attribuait à Dieu tout ce qui, par rapport a nous, est une perfection , on lui attribuerait des capacités acquises et même des capalés opposées les unes aux aures , deux choses également inadmissibles. — Moïse de Narbonne, le plus profond commentateur de Maïmonide, avouant l'embarras qu'il avait long-temps éprouvé à expliquer les paroles de l'auteur, suppose que tout ce passage, a partir de ces mots : Ainsi il est clair pour toi, etc.^ se rapporte à un passage de la Métaphysique (liv. XII, chap. 9), oii Aristote dit que l'intelligence ne perçoit autre chose qu'elle-même, ne pouvant être affectée par quelque chose en dehors d'elle. Maïmonide, en parlant ici de tout ce qu'il faut nier de l'in-
lui), et qu'au contraire, c'est son essence même qui forme ses perfections, comme nous Tavons^exposé.
Or, chacun s'étant aperçu que, même ce que nous avons la faculté de percevoir (de Dieu) , il n'y a pas moyen de le percevoir autrement que par négation , et la négation ne nous faisant absolument rien connaître de la réalité de la chose à laquelle elle s'applique O, tous, anciens et modernes, ont déclaré que les intelligences ne sauraient percevoir Dieu, que lui seul perçoit ce qu'il est, et que le percevoir , c'est (de reconnaître) qu'on est impuissant de le percevoir complètement ^). Tous les philosophes disent : Nous sommes éblouis par sa beauté et il se dérobe à nous par la force même de sa manifestation , de même que le soleil se dérobe aux yeux, trop faibles pour le percevoir. On s'est étendu là-dessus dans (des discours) qu'il serait inutile de répéter ici <^^);
telligence suprême, ou de Dieu, ferait allusion a ceUe négation absolue, dans Dieu, de toute perception qui n'aurait pas pour objet rintelligence divine elle-même. Celle-ci a sa perfection en elle-même, et ne peut être affectée de rien. En niant qu'elle perçoive autre chose qu'elle-même, on ne lui attribue pas d'imperfection; car toutes les perfections sont des capacités, mais ces capacités ne constituent pas la perfection pour tout être qui en est doué. Il y a beaucoup àe prwations qui sont préférables aux capacités,' car, comme le dit Aristote au passage indiqué, ne pas voir certaines choses vaut mieux que de les voir (yM.l yy.p y.-n opû-j s-.ix xOîÎttov h hçO.v'). Telle est, en substance, l'interprétation donnée a notre passage par Moïse de Narbonne; mais nous doutons fort qu'elle soit la vraie et qu'il y ait un rapport réel entre les paroles de Maïmonide et ledit passage d'Aristote.
(1) Littéralement : de la chose dont on nie ce qu'on nie.
(2) C'est-a-dire , que toute notre perception, lorsqu'elle a Dieu pour objet, consiste a reconnaître que nous sommes impuissants de percevoir son véritable être.
(3) L'auteur fait peut être allusion a un passage de Ba'hya (Bei'oirs des cœurs, liv. I, chap. 10), où le même sujet a été longuement développé. En établissant qu'il est impossible a rintelligence de percevoir directement l'essence divine, qui ne se manifeste à nous que par ses œuvres, Ba'hya se sert également de la comparaison prise de la lumière du soleil, que la vue ne saurait percevoir directement.
mais ce qui a été dit de plus éloquent à cet égard , ce sont ces paroles du psalmiste : n^nn n^OI "i^ (Ps. LXV, 2) , dont le sens est : pour toi le silence est la loumûje. C'est là une très éloquente expression sur ce sujet; car, quoi que ce soit que nous disions dans le but d'exalter et de glorifier (Dieu) , nous y trouverons quelque chose d'offensant (*) à l'égard de Dieu, et nous y verrons (exprimée) une certaine imperfection. Il vaut donc mieux se taire et se borner (2) aux perceptions de Fintelligence , comme l'ont recommandé les hommes parfaits, en disant : Dites {'penser) dans votre cœur, sur votre couche, et demeurez silencieux (Ps. IV, 5).
Tu connais aussi un passage célèbre des docteurs auquel je voudrais que toutes leurs paroles fussent semblables ; bien que ce soit un passage qu'on sait par cœur, je vais te le citer textuellement , afin d'appeler ton attention sur les idées qu'il renferme. Voici ce qu'ils disent (^) : « Quelqu'un , venu en présence de Rabbi
(1) Littéralement : une charge^ un fardeau, ou une attaque (de J^^aw , impetum fecii) ; Fauteur veut dire : en croyant louer Dieu, on le charge de quelque chose qui n'est pas digne de son véritable être, et on l'offense. Ibn-Tibbon rend le mot ^t:n par Dt2Vt2 (charge). Ibn-Falaquera préfère le rendre par nntû ou par \X^):i , ce qui est a peu près la même chose; voy. l'Appendice du More ha-Moré , où on lit à noire passage :
HD miD it< riD t<::^Q in ni^d: p^nyn^ pDam. Ce passage, tiré du
ms. hébr. n» 352 de l'ancien fonds, manque dans l'édition du More ha- Moré et dans la plupart des manuscrits.
(2) II faut lire, dans la version d'Ibn-Tibbon, niDDHOnni, et non pas niDprîi^nm 1 comme l'ont plusieurs éditions.
(3) Voy. Talmud de Babylone, traité Berakhoth, fol. 33 b. Ce passage, tel qu'il est cité dans notre texte, n'est pas entièrement conforme à nos éditions du Talmud, et les différents manuscrits arabes et hébreux du Guide offrent également de nombreuses variantes. 11 en est de même de presque toutes les citations talmudiques, et quelquefois des citations bibliques, que les auteurs faisaient ordinairement de mémoire, et qui ont été souvent corrigées par les copistes. Ba'hya, dans son traité des Devoirs des cœurs (\\\ . I, chap. 10), cite le même passage avec d'autres variantes. Nous avons suivi plusieurs manuscrits à peu près conformes, et notre leçon diffère très peu de celle d'Al-'Harizi.
'Hanînà, s*exprima ainsi (en faisant sa prière) : 0 Dieu grand, puissant, redoutable, magnifique, fort, craint, imposant!... Le Rabbi lui dit (en l'interrompant) : As-tu achevé toutes les louanges de ton Seigneur? Certes, même les trois premiers (attributs), si Moïse ne les avait pas énoncés dans la Loi O et que les hommes du grand Synode (2) ne fussent pas venus les fixer dans la prière, nous n'oserions pas les prononcer; et toi, tu en prononces un si grand nombre ! Pour faire une comparaison : un roi mortel , par exemple, qui posséderait des millions de pièces d'or, et qu'on vanterait pour (posséder des pièces) d'argent, ne serait-ce pas là une offense pour lui ? »
Voilà comment s'exprimait cet homme de bien. Remarque d'abord quelle était sa répugnance et son aversion pour l'accumulation d'attributs affirmatifs (3) , et remarque aussi qu'il dit clairement que, si nous étions abandonnés à notre intelligence seule W, nous ne dirions (^) jamais les attributs et nous n'en prononcerions aucun; mais puisque, par la nécessité de parler aux hommes de manière à leur donner (de Dieu) une idée quelconque,
(1) Voy. Deutéronome, chap. X, v. 17.
(2) Sur rassemblée appelée le grand Synode ou la grande Synagogue , et a laquelle on attribue la rédaction des prières journalières , voy. mon Histoire de la Palestine , pag. 479 et -480.
(3) Quelques manuscrits portent ;DNi^N?^<^ avec l'article, et de même les deux versions hébraïques, ^VilH.
(4) C'est-a-dire : si la chose était abandonnée a notre seul jugement, et que certains attributs n'eussenlpas été consacrés par l'Écriture sainte et par le rituel des prières. Le verbe j^JlDin est au passif, et on doit prononcer l>^y ; Ibn-Tibbon l'a très exactement rendu par linilH (niss. et édit.
princeps)^ et c'est a tort que , dans la plupart des éditions, ce mot a été changé en inilH-
(5) Au lieu de î<^^<i7p, l'un des manuscrits de Leyde porte fc^nXi'^py; cette leçon, exprimée par Al-'lïarazi (DHIN 1i7DÎ!*n N^) , n'offre pas de sens convenable.
on a été forcé de décrire (*) Dieu avec leurs (propres) perfections — [conformément à ces paroles : V Écriture seU exprimée selon le langage des hommes ('^)] — , nous devrions , en dernier lieu , nous arrêter aux (trois) mots en question (3) , et encore ne devrions-nous jamais les employer comme noms de Dieu , si ce n'est lorsque nous en faisons la lecture dans le Pentateuque. Que si cependant les hommes du grand Synode ^ qui étaient (en partie) des prophètes, sont venus ensuite en sanctionner l'emploi dans la prière, nous devrions toujours nous borner à ces seuls mots W. En substance donc, il (R. 'Hanînâ) expose qu'il se rencontre deux nécessités pour que nous les employions dans la prière : une première, c'est qu'ils se trouvent dans le Pentateuque; une seconde, c'est que les prophètes les ont fixés dans la prière. Sans la première nécessité, nous ne les prononcerions pas (du tout); sans la seconde , nous ne les aurions pas ôtés de leur place (primitive), pour nous en servir dans la prière ; et toi (ajoutait-il) , tu accumules les attributs (^) ?
Il l'est clair aussi par ces paroles (de R. 'Hanînâ) qu'il ne nous est pas permis d'employer dans la prière, ni de prononcer, toutes les épithètes que tu trouves attribuées à Dieu dans les livres des prophètes ; car il ne dit pas (seulement) : « Si Moïse ne les avait pas dits, nous n'oserions pas les dire », mais (il ajoute comme) une autre condition : a et que les hommes du grand Synode ne
(1) Les mots nr^V ]t< dépendent du verbe nt^:i^«, dont les mots 3i<D-'^i< ni)yk forment le sujet; la traduction liUérale serait celle-ci : puisque la nécessité Je parler aux hommes... a forcé de décrire Dieu, etc.
(2) Voir ci-dessus, au commencement du chap. XXVI.
(3) Cest-a-dire : nous devrions nous borner, en fait d'attributs, aux mots grand, puissant et redoutable,
(4) Littéralement : notre terme (dei'rait être) de les dire (eux) seulement; c'est-a-dire : nous devrions, dans la prière, nous borner à prononcer ces trois attributs seuls.
(5) Littéralement : tu persistes dans les attributs.
fussent pas venus les fixer dans la prière », et depuis lors seulement, il nous a é:é permis de les employer dans la prière. Mais non pas comme ont fait ces hommes vraiment ineptes, qui se sont efforcés d'insister longuement (sur les attributs), dans des prières de leur composition et des oraisons de leur façon , par lesquelles ils croyaient s'approcher de Dieu, et où ils lui ont donné des attributs qui, lors même qu'on les donnerait à un être humain, impliqueraient une imperfection (*). C'est que, ne comprenant pas ces sujets sublimes , trop étrangers aux intelligences du vulgaire, ils abordaient Dieu avec leurs langues téméraires, se servaient à son égard de tous les attributs et de toutes les allocutions qu'ils croyaient pouvoir se permettre (^) , et insistaient là-dessus, afin de l'émouvoir, comme ils se l'imaginaient, de manière à ce qu'il fût affecté (par leurs paroles). Surtout quand ils trouvaient à cet égard quelque texte d'un discours prophétique, ils croyaient pouvoir se permettre d'employer ces mêmes termes, qui , de toute manière , ont besoin d'être allégoriquement interprétés; ils les prenaient
(1) Littéralement : qui ont étendu et prolongé (Jes attributs) et ont fait des efforts (à cet égard)., dans des prières qu'ils ont composées et des oraisons qu'ils ont façonnées f par lesquelles , dans leur opinion, ils s'approchaient de Dieu, et où ils décrivaient Dieu par des attributs tels, que, si on décrii'ait ainsi un indii'idu d'entre les hommes , cela serait (^exprimer) une imperfection d son égard. Le verbe Kl^it^N i qui signifie ^7* se sont étendus ou ils ont insisté, a été rendu, dans la version d'ïbn-Tibbon , par D^n^tt^Ii "lîi^'lDn (ils ont insisté sur les louanges) ; le mot D^nilîO est une addition du traducteur, et de même il a rendu plus loin p22D"''l par r\2uh ^)i'^1'!2^^' Au lieu de ^^linniXT (et ils ont fait des efforts)., quelques manuscrits portent î^l^yinOi^l (X^ forme de s«^^j), et ils ont accumulé; c'est cette dernière leçon que paraît avoir suivie Ibn-Tibbon, qui traduit : D^"1in l^in"), et ils ont accumulé des paroles, tandis qu'Al- 'Harizi a l^iniT^T i ce qui s'accorde avec noire leçon.
(2) Littéralement : ils prenaient Dieu le Trcs-IIaut pour marchepied de leurs langues, et le décrivaient et lui parlaient par tout ce qu'ils croyaient permis. nD"nt3 (^iwjJoo) signifie ici /c lieu qu'on foule; ce mot manque dans les dictionnaires.
dans leur sens littéral , en dérivaient (d'autres termes) , en formaient des ramifications et construisaient là-dessus des discours. Ce genre de licence est fréquent chez les poètes et les orateurs, ou chez ceux qui ont la prétention de faire des vers ; de sorte qu'il s'est composé des discours qui, en partie , sont de la pure irréligion , et en partie trahissent une faiblesse d'esprit et une corruption de l'imagination à faire naturellement rire un homme, quand il les écoute, et à le faire pleurer, quand il considère qu'un pareil langage a été tenu à l'égard de Dieu. S'il ne m'était pas pénible d'abaisser les auteurs, je t'en citerais quelque chose pour attirer ton attention sur ce qu'il y a là d'impie (^) ; mais ce sont des discours dont le vice est trop évident pour celui qui sait comprendre, et tu dois te dire en y réfléchissant : si c'est un grave péché de médire et de faire une mauvaise réputation à autrui (^), combien, à plus forte raison , (est-on coupable) de laisser un libre cours à sa langue quand il s'agit de Dieu , et de lui donner des attributs au dessus desquels il est élevé? Je n'appellerais pas cela un péché, mais une offense, et un blasphème commis inconsidéréme7it par la foule qui écoute et par ce sot qui dit (de telles paroles). Mais quant à celui qui comprend ce qu'il y a de vicieux dans de pareils discours, et qui (malgré cela) les prononce, il est, selon moi, du nombre de ceux dont il a été dit : et les enfants d'Israël imaginèrent sur Bien des paroles qui n étaient pas convenables (II Rois, XVII, 9) (3) , et ailleurs: et pour proférer sur Dieu V erreur (Isaïe, XXXII, 6).
(1) Littéralement : Sur le lieu de la transgression ou du péché. Quelques manuscrits ont y^i^lû , les lieux, et de même Al-'Harizi , ni)2")pD-
(2) L'auteur se sert ici avec intention des mots hébreux yin Tî^? (Ja mauvaise langue ou la médisance)^ et ];*) Dî£f HNliin (^propagation d'une mauifaise réputation)^ qui sont dans la bouche de tous les moralistes hébreux ; c'est ainsi qu'un peu plus loin il insère dans la phrase arabe les mots hébreux n:i:itî^^ ^MX) Wn, et d'autres encore.
(3) Nous nous écartons un peu du véritable sens de ce passage, et nous le traduisons comme le demande l'application qu'en fait ici Maïmonide.
2o8 PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. LIX.
Si donc tu es de ceux qui respectent la gloire de leur Créateur (^>, tu ue dois nullement y prêter l'oreille ; et comment alors oseraistu les prononcer, et comment (à plus forte raison) oserais-tu en faire de semblables ? Car tu sais combien est grand le péché de celui qui lance des paroles vers le ciel (^). Il ne faut aucunement t'engager dans des attriljuts de Dieu (exprimés) par affirmation, en croyant par là le glorifier, et il ne faut pas sortir de ce que les hommes du grand Synode ont fixé dans les prières et les bénédictions; il y en a là assez pour le besoin, et grandement assez, comme Ta dit R. 'Hanînâ. Pour ce qui se trouve en outre (en fait d'attribut) dans les livres des prophètes, on peut le lire en y passant, pourvu qu'on admette, comme nous l'avons exposé, que ce sont des attributs d'action^ ou qu'ils indiquent la négation de leur privatif (3). Et cela, il ne faut pas non plus le divulguer à la multitude ; au contraire, ce genre d'étude appartient aux hommes d'élite qui ne croient pas glorifier Dieu en disant ce qui ne convient pas, mais en comprenant comme il faut.
Je reviens maintenant achever mes remarques sur les paroles de R. 'Hanînâ et leur sage disposition (*). Il ne dit pas : (.< Pour
(1) Ces mois renferment une allusion a un passage de la Mischnâ; voy. ci-dessus, cliap. XXXII, pag. 113, note 2.
(2) L'auteur fait allusion aux paroles de R. Éléazar rapportées dans le Talmud de Babylone, Succâ, fol. 53 «^ et Taanith, fol. 25 a.
(3) Voy. au chapitre précédent, pag. 245, note 3.
(4) Le mot DXDnX, comme l'a fait remarquer Ibn-Falaquera (More ha-Moré, pag. 151), doit se prononcer >L^I (nom d'action de la IV® forme), et signifie arrangement, bon ordre; l'auteur veut parler de la manière sage dont R. 'Hanînâ avait disposé ses paroles, pour en faire ressortir plusieurs enseignements importants. Ibn-Tibbon traduit
n^^^^ni^l par VniO^m; on voit qu'il a prononcé JSL\ (pi. de /*^ , principe de sagesse). Selon Ibn-Falaquera, le mol □^5^^^< doit se rendre, en hébreu, par ppn, comme l'a rendu Ibn-Tibbon lui-même dans la III« partie de cet ouvrage, chap. XIX, où il est question de la sage disposition des organes de la vue, et où les mots Dt^^riN^i^ ]'0 ^H "^rh^
D^y np ND "'^i; sont traduits par ^-nr^ HD ppnn jD nr\i Tu»»^».—
Al-'Harizi a entièrement négligé, dans sa traduction, le mot nJDX^nhî').
faire une comparaison, un roi mortel, par exemple, qui posséderait des millions de pièces d'or, et qu'on vanterait pour (posséder) cent fjîèces ^y, car cette comparaison (ainsi conçue) indiquerait que les perfections de Dieu sont plus grandes que celles qu'on lui attribue, mais qu'elles sont pourtant de la même espèce, tandis que , comme nous l'avons démontré , il n'en est point ainsi. Mais
la sagesse de cette comparaison consiste dans ces mots : «
pièces d'oVy et qu'on vanterait pour (posséder des pièces) d'argent y>y qui indiquent que Dieu n'a rien qui soit de la même espèce que ces perfections qu'on nous trouve , et que celles-ci , au contraire, sont des imperfections à son égard, comme il l'explique en disant : « Ne serait-ce pas là une offense pour lui? »
Ainsi, je t'ai fait connaître que tous ces attributs que tu crois être une perfection (^) constituent une imperfection à l'égard de Dieu , s'ils sont de la même espèce que celles que nous possédons. Déjà Salomon nous a instruits à cet égard d'une manière suffisante, en disant: Car Bien est dans le ciely et toi sur la terre; que tes 'paroles donc soient peu nombreuses (Ecclésiaste , V, 1).