CHAPITRE LX
Dans ce chapitre, je veux te donner des exemples par lesquels tu pourras mieux concevoir combien il est nécessaire de donner à Dieu de nombreux attributs négatifs , et par lesquels aussi tu éviteras de plus en plus d'admettre à son égard des attributs affirmatifs. Suppose qu'un homme ait cette notion qu'il existe (quelque chose qu'on appelle) un navire , sans pourtant savoir si la chose à laquelle s'applique ce nom est une substance ou un accident ; qu'ensuite un autre individu ait reconnu que ce n'est
(1) Au lieu de i^^i^D^ , plusieurs manuscrits ont 7t^DD (ou XHi^^) T\li^ , ou ni^^i^^D Kn3^<; la leçon que nous avons adoptée, et qui est plus correcte, s'accorde avec la version d'Ibn-Tibbon.
point un accident; un autre ensuite, que ce n'est point un minéral ; un autre, que ce n'est pas non plus un animal; un autre, que ce n'est pas non plus un végétal encore attaché à la terre; un autre , que ce n'est pas non plus un seul corps formant un ensemble naturel ; un autre , que ce n'est pas non plus quelque chose qui ait une forme plate , comme les planches et les portes ; un autre , que ce n'est pas non plus une sphère ; un autre , que ce n'est pas non plus quelque chose de (forme) conique: un autre,, que ce n'est pas non plus quelque chose de circulaire , ni quelque chose qui ait des côtés plans (^) ; un autre enfin , que ce n'est pas non plus un solide plein ; — il est clair que ce dernier sera arrivé à peu près, au moyen de ces attributs négatifs, à se figurer le navire tel qu'il est, et qu'il se trouvera, en quelque sorte, au niveau de celui qui se le figure comme un corps de bois , creux , oblong et composé de nombreux morceaux de bois , et qui se le représente au moyen d'attributs afîîrmatifs. Quant aux précédents dont nous avons parlé dans notre exemple, chacun d'eux est plus loin de se faire une idée du navire que celui qui le suit, de sorte que le premier, dans notre exemple, n'en sait autre chose que le nom seul.
C'est ainsi que les attributs négatifs te rapprochent de la connaissance de Dieu et de sa perception ; mais il faut tâcher surtout que chaque nouvelle négation que tu ajoutes soit démontrée, et il ne faut pas te contenter de la prononcer seulement (2) ; car, à mesure qu'il te sera manifesté par une démonstration qu'une chose qu'on croyait exister dans Dieu doit être niée de lui , tu te seras indubitablement rapproché de lui d'un degré de plus. C'est de cette manière que certains hommes se trouvent très rapprochés
(1) Par ces derniers mots, l'auteur désigne différentes espèces de corps a base circulaire , tels que le cylindre, l'ellipsoïde , etc., et tous les corps ayant des surfaces planes , comme le cube et tous les prismes en général.
(2) Littéralement : ... que tu ajoutes la négation d'une chose au moyen de la démonstration ^ et que tu ne nies pas seulement par la parole.
de lui , tandis que d'autres en sont extrêmement éloignés ; mais non pas qu'il y ait là un rapprochement local (i) , de sorte qu'on puisse (matériellement) se rapprocher et s'éloigner de lui, comme le croient ceux qui sont privés de vue. Comprends bien cela, sachele, et tu t'en trouveras heureux. Tu connais maintenant la voie dans laquelle il faut marcher pour te rapprocher de Dieu, et il dépend de ta volonté d'y marcher (2).
Quant aux attributs de Dieu (exprimés) par des affirmations , ils renferment un grand danger; car on a déjà démontré que tout ce que nous pourrions prendre pour une perfection [quand même cette perfection existerait dans Dieu , conformément à l'opinion de ceux qui admettent les attributs] , ne serait pas la même espèce de perfection que nous nous imaginerions, mais serait seulement appelée ainsi par homonymie, comme nous l'avons exposé (3). Cela te ferait nécessairement aboutir à une idée négative : car, en disant qu'il sait d'une science unique, que, par cette science invariable et non multiple, il sait les choses multiples et variables qui se renouvellent sans cesse, sans qu'il lui survienne une nouvelle science , et que c'est d'une seule science invariable qu'il sait la chose , avant qu'elle naisse , après être arrivée à l'existence et après avoir cessé d'exister, tu déclares qu'il sait d'une science qui n'est pas comme la nôtre; et de même aussi, il faut attacher à son existence une autre idée qu'à la nôtre (^). Tu produis donc nécessairement des négations, et, loin de parvenir à constater un attribut essentiel^ tu arrives à (établir) la multiplicité et à admettre que Dieu est une essence ayant des attributs inconnus ; car ceux
(1) Ibn-Tibbon traduit : Dipû O^h ^^"(i^ i^h » ce qui n'est pas tout a fait exact; Ibn-Falaquera traduit plus exactement : DIpD n^"1p Dt^îi^ X*? (Moréha-Moré, p. 33). De même Al-'Harizi : Dipti ni^l p H^yûV ÎT^tT ^h^
(2) Littéralement : marches-y donc, si tu veuxi
(3) Voy. ci-dessus, chap. LVI, pag. 229.
(4) Littéralement : et de même, il faut quil existe, non dans le sens de r existence (jjui est) dans nous.
que tu prétends lui prêter affirmativement , tu refuses toi-même de les assimiler aux attributs connus chez nous , et, par consé- (luent, ils ne sont pas de la même espèce. Ainsi donc, admettre les attributs affirmatifs (*) n'aboutirait, en quelque sorte, qu'à dire : que Dieu est un sujet affecté de certains attributs , et que ce sujet u'est pas la même chose que ces attributs (^) , de sorte que le résultat final que nous obtiendrions par cette croyance ne serait d'autre chose que V association (^). En effet, tout sujet pos-
(1) Dans la version d'Ibn-Tibbon, il faut lire D"'"1i<nn ^VriD î''3j;r!, et non pas D^IÏ^HH DVn^ |Vyn, comme l'ont les éditions.
(2) Le moi J^^s"*, dont se sert ici Tauteur, désigne Vattribut logique (praedicatum) , tandis que *Isl^ désigne Vattribut métaphysique, ou la qualité réelle d'un sujet; il s'agit ici an sujet et de \ attribut, pris dans leur sens le plus général. Au lieu de ces mots : TVu\ ^HD i?1^1D^^< ^^i nS n^^SltDH^Si^ , on lit dans la plupart des manuscrits : pli:it2^t^ "l^i '^
nN^iDnû^N nin ^riD n^'t^iDnio^^ ^^n n^i nNi;i^iû^x nin ^hd,
et que ce sujet n'est pas comme ces autres sujets , ni ces attributs (jie sont^ comme ces autres attributs , c'est-à-dire , qu'il s'agit ici d'un sujet et d'attributs qui ne sauraient être comparés à rien de ce qui nous est familier en fait de sujets et d'attributs. La version d'Ibn-Tibbon confirme cette dernière leçon ; mais celle que nous avons cru devoir adopter est garantie par le meilleur des deux manuscrits de Leyde, ainsi que par la version d'Al-'Harizi, qui porte : D^NItT^n I^^D i^inn IDIDn ]^NV C'est à tort que l'éditeur de cette version a cru devoir compléter le passage dans b; sens de la version d'Ibn-Tibbon. Voir aussi la note suivante.
(3) C'est-a-dire : la croyance qui admet les attributs affirmatifs aboutirait, en dernier lieu, à admettre dans Dieu des idées diverses associées
J^ , cf. ci-dessus, cliap. LVIII , pag. 239, note 1.
Ce mot, rendu en hébreu par riinC^, a été généralement pris, par les commentateurs de la version d'Ibn-Tibbon, dans le sens d'homonymie {^^\j:iL\y^ ce qui paraît avoir donné lieu a cette erreur, c'est la variante dont nous avons parlé dans la note précédente, et qui a été reproduite par Ibn-Tibbon. Le sens que les commentateurs attribuent aux paroles de Maïmonide est celui-ci : avec les attributs affirmatifs, on arrive seulement à constater que Dieu est un sujet qui a des attributs, et que sujet et attribut, quand il s'agit de Dieu, ne doivent pas être pris dans le même sens qu'ailleurs, de sorte que nous n'aurions , pour tout résultat,
sède indubitablement des attributs, et, quoique un par l'existence, il est (divisé en) deux pour la définition , Tidée du sujet étant une autre que celle de l'attribut (*). Dans quelques chapitres de ce traité on te démontrera clairement que la composition est impossible dans Dieu , mais qu'il est la simplicité pure, au dernier degré.
Je ne dirai pas, du reste, que celui qui prête à Dieu des attributs affirmatifs le saisisse imparfaitement , ou lui associe (d'autres êtres), ouïe saisisse contrairement à ce qu'il est; mais je dirai plutôt que, sans s'en apercevoir, il élimine de sa croyance l'existence de Dieu (^). Je m'explique : celui qui saisit imparfaitement la réalité d'une chose, c'est celui qui en saisit une partie et en ignore une autre , comme , par exemple , celui qui , dans l'idée d'homme, saisit ce qui se rattache à la nature animale , sans saisir
que des mots employés par /«omo/zjmiV, et dontle vrai sens serait inconnu. Cette interprétation est très peu plausible, et le mot ^wi», pris dans le sens d'association j nous paraît pleinement confirmer la leçon que nous avons adoptée.
(1) C'est-a-dire : dès qu'une chose est désignée comme sujet\, elle a nécessairement un ou plusieurs attributs j et, quoique le sujet et Tattribut ne forment ensemble qu'un seul être, ce sont pourtant deux choses distinctes, dont chacune a sa définition. Si je dis, par exemple : cet homme est sa^^ant, je parle d'un seul être qui est a la fois homme et savant ^ mais aux mots homme et savant s'attachent deux idées distinctes, dont chacune a sa définition à part.
(2 j L'auteur veut dire qu'il ne se bornera pas a reprocher aux partisans des attributs affirmatifs d'avoir de Dieu une idée imparfaite , ou d'associer implicitement a Dieu d'autres êtres et d'admettre en quelque sorte une pluralité dans l'idée divine, ou enfin de se faire de Dieu une idée contraire a la vérité. D'un côté, ces reproches pourraient, a leur propre point de vue, ne pas leur paraître suffisamment fondés; d'un autre côté, notamment en ce qui concerne le troisième reproche, ce serait leur reconnaître sur l'existence de Dieu certaine notion qu'en réalité ils n'ont pas. Le grave reproche qu'on peut justement leur adresser, c'est de faire do Dieu un êlre imaginaire et de tomber dans ralhéismc.
26i PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. LX.
ce qui se rattache à la raison ; or, dans l'être réel de Dieu il n*y a pas de multiplicité, de manière qu'on puisse en comprendre telle chose et en ignorer telle autre. De même, celui qui associe à une chose (une autre chose) , c'est celui qui , tout en se représentant une certaine essence selon sa nature réelle , attribue une nature semblable à une autre essence; or, les attributs en question, selon l'opinion de ceux qui les admettent , ne sont pas l'essence de Dieu, mais des idées ajoutées à l'essence (^). Enfin, celui qui saisit une chose contrairement à ce qu'elle est doit nécessairement saisir quelque chose de ce qu'elle est réellement (^); car, si quelqu'un se figurait que le goût fût une quantité, je ne dirais pas qu'il se figure la chose contrairement à ce qu'elle est, mais je dirais qu'il ignore jusqu'à l'existence du goût et qu'il ne sait pas à quoi s'applique ce nom. Ce sont là des considérations très subtiles, qu'il faut bien comprendre.
Par cette explication tu sauras que celui-là seul saisit Dieu imparfaitement, et est loin de le connaître, qui ne reconnaît pas la non-existence (dans Dieu) de certaines choses que d'autres ont
(1) Les partisans des attributs, dit Tauteur, pourraient repousser le reproche &' association , en subtilisant sur le sens de ce mot et en montrant qu'ils n'associent a Dieu aucun autre être, puisqu'ils n'attribuent à aucun être une essence semblable a l'essence divine, et que les attributs qu'ils lui prêtent, tout en faisant partie de l'essence divine, ne sont pas cette essence même. Si, un peu plus haut, l'auteur n'a pas hésité à déclarer que les attributs affirmatifs aboutissent à Vassociadon, il a voulu parler de la multiplicité dans l'idée divine ou de l'association d'idées diverses formant ensemble l'essence de Dieu, tandis qu'ici il s'agit de \di pluralité, ou de l'opinion qui admettrait d'autres essences semblables à l'essence de Dieu. Cette distinction est essentielle. Cf. ci-dessus, chap. LVIII, pag. 245, note 2.
(2) Celui, par exemple, qui déclarerait amer CQ qui esidoux, conv'endrait toujours que c'est une chose qui affecte le goût, et qu'il s'agit d'une qualité; il aurait donc du goût une notion exacte, tandis que celui qui dirait que le goût est une quantité montrerait une complète ignorance de ce que c'est que le goût.
démontré devoir être niées de lui ; de sorte qu'à mesure que quelqu'un admet moins de négations, il le saisit moins parfaitement , comme nous Tavons exposé au commencement de ce chapitre. Quant à celui qui prête à Dieu un attribut affirmatif, il ne sait (de lui) rien que le simple nom , mais l'objet auquel , dans son imagination, ce nom s'applique, est quelque chose qui n'existe pas; c'est plutôt une invention et un mensonge, et c'est comme s'il appliquait ce nom à un non-être, car il n'y a dans l'être rien de pareil. Il en est comme de quelqu'un qui, ayant entendu le nom de l'éléphant et ayant su que c'est un animal , désirerait en connaître la figure et la véritable nature , et à qui un autre , trompé ou trompeur, dirait ceci : « C'est un animal avec un seul pied et trois ailes , demeurant dans les profondeurs de la mer ; il a le corps transparent , et une face large de la même forme et de la même figure que la face humaine; il parle comme l'homme, et tantôt vole dans l'air et tantôt nage comme un poisson. » Certes, je ne dirais pas que cet homme se figure l'éléphant contrairement à ce qu'il est en réaUté, ni qu'il a de l'éléphant une connaissance imparfaite; mais je dirais que la chose qu'il s'imagine être de cette façon est une invention et un mensonge, qu'il n'existe rien de semblable, et qu'au contraire, c'est un non-être auquel on a appliqué le nom d'un être, comme le griffon (*) , le cheval-homme (centaure), et d'autres figures ima-
(1) Les mots 3ij)D Hp!l]^ (v!/^ *U^) désignent, chez les Arabes, un oiseau fabuleux, comme notre griffon. Le mot ^j^ est une épithète sur le sens de laquelle les Arabes eux-même ne sont pas d'accord; mais on croit le plus généralement que cette épithète a été donnée à l'oiseau *an/câ parce que , dit-on , il emporte Bien loin toutes les proies qu'il saisit. Voy. Les oiseaux et les fleurs, par M. Garcin de Tassy, pag. Î218 et suiv., eUes Séances de Haririj édit. de MM. Reinaud etDerenbourg, pag. 678, et les notes françaises, ièid., pag. 202. — Les deux traducteurs hébreux ont mis ni^^Din TT'atyn, en prenant le mot ^j^ dans le sens de merveilleux, et en voyant dansToiseau 'anM une des espèces de l'aigle, celle qui.
ginaires auxquelles on a appliqué le nom de quelque être réel , soit un nom simple ou un nom composé. Il en est absolument de même ici : en etfet , Dieu — qu'il soit glorifié ! — est un être dont l'existence a été démontrée nécessaire , et de l'existence nécessaire résulte (comme conséquence) la simplicité pure, ainsi que je le démontrerai ; mais que cette essence simple , d'une existence nécessaire, ait des attributs et soit affectée d'autres choses, comme on l'a prétendu, c'est là ce qui ne peut nullement avoir lieu, comme on l'a démontré. Si donc nous disions que cette essence, par exemple , qu'on appelle Dieu, est une essence renfermant des idées nombreuses qui lui servent d'attributs, nous appliquerions ce nom à un pur non-être. Considère, par conséquent, combien il est dangereux de prêter à Dieu des attributs afïirmatifs.
Ainsi donc, ce qu'il faut croire à l'égard des attributs qu'on rencontre dans le Pentateuque et dans les livres des prophètes, c'est que tous ils n'ont pour but autre chose si ce n'est de nous amener à (reconnaître) la perfection de Dieu , ou bien qu'ils désignent des actions émanant de lui, comme nous l'avons exposé (*).
dans le Pentateuque (Lévit., XI, 13, et Deut., XIV, 12), est appelée îT'it^. En effet, Saadia, dans sa version arabe du Pentateuque, rend ce mot par *Lai& ; mais il a été critiqué par Ibn-Ezra, qui fait observer avec raison que l'oiseau 'an/câ, étant un être fabuleux, ne saurait figurer parmi les animaux dont la chair était défendue aux Hébreux. Il paraît néanmoins résulter de l'ensemble de notre passage que Maïmonide aussi croyait que le mot *Liùc désignait primitivement un être réel ; en effet, selon Damiri, cité par Bochart, ce mot désignerait une espèce; d'aigle, et serait synonyme de ^^U&. Voy. Bochart, Hierozoïcon, t. II, pag. 812 (édil de Hosenmuller, t. III, pag. 803).
(1) L'auteur, en terminant ici sa discussion sur les attributs, résume encore une fois, dans celte dernière phrase, sa théorie relative aux attributs qu'on rencontre dans l'Écriture sainte. Cf. ci-dessus , a la fin du chap. LUI. —Sur S''tJn^>^ :3Sn:î, voy. ci-dessus, pag. 206, note 1.