CHAPITRE LXI
Tous les noms de Dieu qu'on trouve dans les livres (sacrés) sont généralement dérivés des actions (^) , ce qui n'est point inconnu. Un seul nom doit être excepté, c'est (celui qui s'écrit par) yod, hé, wâWy hé; car c'est un nom improvisé (^) pour (^désigner) Dieu, et qui, à cause de cela, est appelé schem mephorasch C^),
(1) L'auteur, après avoir montré qu'il faut écarter de Dieu toute espèce d'attributs, ajoute, dans ce chapitre et dans les trois suivants, quelques considérations sur différents noms de Dieu qu'on trouve dans l'Ecriture sainte, et qui pourraient être considérés comme des attributs. 11 montre que tous les noms sont dérivés des actions de Dieu, à l'exception d'un seul, qui désigne l'essence divine elle-même. Cf. le Khozari, liv. II, § 2. Déjà, dans un écrit attiibué à Aristote, et qui peut-être faisait partie de ses livres exotériques, nous trouvons un essai analogue d'expliquer les noms des divinités grecques en les appliquant tous a un être unique , conformément aux doctrines philosophiques. Voy. le traité du Monde, chap. 7 I Etç 3e wv Tro)i-Jwvju.ô; J(7Tt, -/aTovoaa^ô|Xîvoç xùq iz^^int iz'/.acj (x-'p (/.\jzô; vo/aot, y., t. ) »
(2) Les Arabes appellent ^om improvisé (Js^^ ^*-!) celui qui a été, dès son origine, le nom propre d'un individu, el qui n'est pas dérivé d'un nom appellatif ou d'un verbe. Voy. Silv. de Sacy, Grammaire arabe, t. l, pag. 268 (2« édition).
(3) Les mots trilDDH Dli^ Qlischnd, II« partie, traité Yorn^/chap. \T, § 2) signifient sans doute : le nom de Dieu distinctement prononcé, c'està-dire, le nom tétragrammate^ écrit et lu par les quatre lettre jo«/^ hé, wâw, hé, et qu'on appelle aussi "inVûn Dlt^îl, ou le nom particulier (Talm . de Bab., Srnhedrin, fol. 56 a; Schebou'ôth, fol. 36 a). Les mots V'-i ^'^ :}pii ( Lév., XXIV, 16 ) sont rendus, dans la version chaldaïque d'Onkelos, par V'i-) ^f2^ ^-)r) ^-T), et celui qui prononce le nom de l'Éternel; cf. le commentaire d'Ibn-EzrainD*!'' Dirn ITID'' D^ ^^p^'lT HV^ D^^^n Hini « Le sens est : si, en blasphémant, il prononce le nom de Dieu, il sera mis à mort. )) Notre auteur entend le mot iniDÛ dans ce sens que ce nom
ce qui veut dire qu'il indique expressément Tessence de Dieu, et qu'il n'y a pas là d'homonymie. Quanta ses autres noms glorieux, ils le désignent par homonymie ; car ils sont dérivés de certaines actions comme on en trouve de semblables chez nous , ainsi que nous l'avons exposé (^). Le nom même (ù'Adônaï) , qu'on substitue à celui de ijod, hé, wâw^ hé (^) , est également dérivé^ (renfermant l'idée) de seigneurie; (on Ut par exemple :) L'homme, le Seigneur {^r\^) du pays, a parlé y etc. (Genèse, XLÏI, 50). La différence entre Adônî {*>t\^ , mon seigneur) , le noun ayant la voyelle i, et Adônaï (^iii^) , le noun ayant un a long, est la même que celle qui existe entre Saii (ntr) , signifiant monpnnce, et Saraï (n^) , nom de la femme d'Abr'âm {Ibid. , XII , 1 7 ; XVI, 1 ) ; car ce sont là des noms emphatiques et qui embrassent aussi d'autres êtres (^), et on a dit aussi (en parlant) à un ange : Adônaï
désigne expressément l'essence divine, el n'est point un homonyme, c'està-dire, qu'il ne s'applique pas a la fois à Dieu et à d'autres êtres. Cette interprétation du mot ÎTIIDID , adoptée généralement parles théologiens qui ont suivi Maïmonide (cf. Albo, Ikkarîm, II, 28), n'était certainement pas dans la pensée des anciens rabbins.
(1) Voy. ci-dessus, chap LIV, pag. 219 et suiv.
(2) On sait que, dès les temps les plus anciens, les Juifs, par un pieux respect pour le nom propre de Dieu, n'osaient pas prononcer ce nom, et lisaient toujours i^ix à la place de niH ■ ; c'est pourquoi déjà les Septante mettent pour ce dernier nom ô x^fur, le Seigneur. Les Masorcthes lui ont donné, pour la même raison, les voyelles du mot ^^-i^ , de sorte qu'on lit lého^'a, ce qui n'est pas la vraie prononciation du nom de T\MV' C'est par le même scrupule que l'auteur, au lieu d'écrire ce nom sous sa véritable forme, en épelle les lettres, et écrit toujours : yod, hé, wâw, hé.
(3) Littéralement : car il y a en cela emphase et généralité ; c'est-àdire, les noms tels qu'^rfoVmi' et Saraï sont des mots emphatiques, ou, comme disent les grammairiens, des pluriels de majesté, et leur forme même indique que ce ne sont pas primitivement des noms propres appartenant à un seul individu, mais des noms communs s'appliquant à une généralité d'individus. Ainsi, le nom à' Adônaï, qui signifie mes seigneurs,\ieni nécessairement d'un nom appellatif appartenant à plusieurs individus.
(monseigneur)... ne 'passe 'point outre {Ibid., XVIII, 5). Si je t'ai donné cette explication , particulièrement au sujet (du nom) d'Adônaï^ employé par substitution, c'est parce que, de tous les noms de Dieu les plus répandus, c'est celui-là qui lui est le plus propre. Quant aux autres, comme Dayyân (juge), Çaddîk (juste), 'Hannoun (gracieux, clément), Ra'houm (miséricordieux) , Élôhîm (*) , ce sont évidemment des noms communs et dérivés. Mais le nom qui est épelé yod, hé, ivâw, hé, n'a pas d'étymologie connue v^) , et ne s'applique à aucun autre être (^). Il n'est pas douteux que ce nom glorieux, qui , comme tu le sais, ne devait être prononcé que dans le sanctuaire , et particulièrement par les prêtres sanctifiés à r Éternel (^), dans la bénédiction sacerdotale (^), et par le grand-prêtre au jour du jeûne (^) , n'indique une certaine idée à l'égard de laquelle il n'y a rien de commun entre Dieu et ce qui est en dehors de lui; peut-être indique-t-il , — selon la
(4) Sur ce dernier nom, voy. ci-dessus, chap. Il, pag. 37.
(2) L'auteur, à l'exemple d'autres théologiens (cf. Khozari, llv. IV, § 3), croit devoir isoler le nom tétragrammate de tous les autres noms de Dieu, et y voir un nom propre, sans étymologie connue, quoiqu'il soit évident que le nom de niH^ renferme le sens ^être (du verbe niH ou 7\^T\)-, comme celui de HTI^^, que l'auteur lui-même fait venir du verbe n^Hî comme on le verra au chap. LXIll.
(3) Littéralement : Et il (Dieu) ne Va point de commun avec un autre,
(i) Ces mots, que l'auteur met en hébreu, paraissent se rapporter a un passage du 2^ liv. des Chroniques, chap. XXVI, v. 18.
(5) Dans le sanctuaire de Jérusalem, les prêtres, en donnant au peuple la bénédiction prescrite par la Loi (Nombres, chap. VI, v. 2^-26), prononçaient le nom tétragrammate tel qu'il est écrit, tandis que, hors du sanctuaire, ils substituaient le nom à^Adonaï, Voy. Mischnâj III*' partie, traité Sotâ, chap. VII, § 6.
(6) C'est-a-dire : a.ujouj' des expiations, où le grand-prêtre, dans la confession des péchés, prononçait également le nom de niH^ par ses propres consonnes. Voy. Mischnâ, traité Yomâ, 1. c; Talmud de Bab., même traité, fol. 39^.
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langue (hébraïque), dont il ne nous reste (^) aujourd'hui que très peu de chose , et selon la manière dont il était prononcé , — l'idée de V existence nécessaire. En somme, ce qui fait que ce nom a une si haute importance et qu'on se garde de le prononcer, c'est qu'il indique l'essence même de Dieu , de sorte qu'aucun être créé ne participe à ce qu'il indique (^) , comme l'ont dit les docteurs , ,au sujet de ce nom : mon nom, qui m'est particulier (^L
Quant aux autres noms, ils indiquent tous des attributs, (je veux dire qu'ils n'indiquent) pas seulement une essence , mais une essence ayant des attributs (^), car ils sont dérivés; et par cela même ils font croire à la multiplicité (dans Dieu) , je veux dire , qu'ils font croire qu'il existe des attributs et qu'il y a là une essence et quelque chose qui est ajouté à l'essence. En effet, c'est là la signitication de tout nom dérivé; car il indique une certaine idée et un sujet non exprimé auquel se joint cette idée (^). Or, comme il a été démontré que Dieu n'est point un sujet auquel certaines idées soient venues se joindre, on sait que les noms dérivés sont (donnés à Dieu) , soit pour lui attribuer V action^ soit pour
(1) Les manuscrits portent i^yi^]) HD^^» ce qui est incorrect; il faut écrire Dv-
Ql) Les manuscrits portent généralement nnfc< *]")&<îî^^ N ? ; il faut peut-être lire i^"int<, a l'accusatif, de sorte que la traduction littérale serait: en tant qu'il (Dieu) n'a point de communauté, avec aucune des créatures, dans cette indication. Dans un manuscrit, nous lisons nDIt^îi'^ avec le suffixe. D'après cette leçon il faudrait traduire : ...qu'aucune des créatures n'a de communauté avec lui, etc.
(3) L'auteur citera plus loin le passage talmudique qu'il a ici en vue. Voy. pag. 27-2.
(4) Au lieu de nt^D!i ni^i, quelques manuscrits portent t^n? rit^T Hi^Dîiî ce qui est peut-être préférable.
(5) Ainsi, par exemple, les mots clément, juste, tout- puissant, indiquent les idées de clémence, de justice et de puissance, et un sujet auquel se rattachent ces idées, et qui est sous-entendu; par conséquent, ces mots, employés comme noms do Dion, feraient de Dieu un être composé.
nous amener à (reconnaître) sa perfection. C'est pourquoi R. 'Hanîna aurait éprouvé de la répugnance à dire : « Le (Dieu) grand, puissant et redoutable, » s'il n'y avait pas eu les deux nécessilés dont il parle (0 ; car ces mots pourraient faire croire à des attributs essentiels, je veux dire , à des perfections qui existeraient dans Dieu. Ces noms de Dieu dérivés de ses actions, s'étant muU tipliés , faisaient croire à certains hommes qu'il avait des attributs nombreux, aussi nombreux que les actions dont ils sont dérivés; c'est pourquoi on a prédit que les hommes parviendront à une perception qui fera cesser pour eux cette erreur , et on a dit : En ce jour-là, r Éternel sera un et son nom sera un (Zacharie, XIV, 9), c'est-à-dire : de même qu'il est un, de même il sera invoqué alors sous un seul nom, celui qui indique uniquement l'essence (de Dieu) , et ce ne sera point un (nom) dérivé. Dans les Pirké R. Élié%er (chap. 5), on lit : n Avant la création du monde, Un y avait que le Très-Saint et son nom seul.y> Remarque bien comme il dit clairement que ces noms dérivés ne sont tous nés qu'après la naissance du monde ; et cela est vrai , car ce sont tous des noms qui ont été établis par rapport aux actions (de Dieu) qu'on trouve dans l'univers ; mais si Tou considère son essence, dénuée et dépouillée de toute action , il n'a absolument aucun nom dérivé, mais un seul nom improvisé ^onr indiquer son essence. Nous ne possédons pas de schem (nom) qui ne soit pas dérivé, si ce n'est celui-là, c'est-à-dire, yod, hé, wâvj, hé, qui est le schem ha-mephorasch (2) absolu; il ne faut pas croire autre chose , ni donner accès dans ton esprit à la folie de ceux qui écrivent des kami'ôth (3) et à ce que tu entendras d'eux ou que tu li-
(1) Voy. ci-dessus, chap. LIX, pag. 254 et 255.
(2) Voy. ci-dessus, pag. 267, note 3.
(3) C'est-à-dire : des amulettes, renfermant des formules magiques et des noms imaginaires de la divinité, et qu'on portait comme préservatifs contre les maladies. Voy. Mischnâ, n« partie, traité Schabbâih, chap. VI, § 2, et Talmiid de Babjlone, même traité, fol. Q\. a. b.
ras dans leurs écrits insensés, en fait de noms qu'ils forgent (^) sans offrir un sens quelconque, les appelant sc/i^md^/i (noms sacrés), et prétendant qu'ils exigent de la sainteté et de la pureté, et qu'ils opèrent des miracles. Toutes ces choses-là sont des fables (2) qu'un homme parfait ne devrait pas seulement écouter ; et comment donc pourrait-il y croire?
On n'appelle donc schem ha-mephorasch que ce seul nom tétragrammate, qui est écrit, mais qu'on ne lit pas selon ses lettres. On dit clairement dans le siphrî (à ce verset) : Ainsi (rl2)) vous hénive% les enfants d'Israël (Nombres , YI , 25) : « Ainsi, c'est-àdire, en ces termes; ainsi, c'est-à-dire, par le schem ha-mephorasch (^). » On y dit également : « Dans la ville sainte, (on prononce ce nom) tel qu'il est écrit; dans la province, par le nom substitué (^). » Et dans le Talmud, il est dit (^) : « Ainsi i^^) veut dire, parle schem ha-mephorasch ; si (doutant encore,) tu demandais: Est-ce réellement par le schem ha-mephorasah, ou seulement par le nom qui lui est substitué? il y aurait, pour te renseigner, ces mots : Et ils mettront mon nom {Ibid.yX. 27), c'est-à-dire, le nom qui m'est particulier. »
Il est donc clair que le schem ha-mephorasch est ce nom tétragrammate, et que c'est lui seul qui indique l'essence (de Dieu) sans
(1) Littéralement : qu'ils cousent ensemble. Au lieu de t^HilpDy » quelques manuscrits portent i^niD?^^^ qu'ils ont composés.
(2) Au lieu de "1X^;:^< ( jLâ.|), qui signifie ici des histoires inventées à plaisir, ou des fables, l'un des manuscrits porte Hî^Di^ir' (C-^L^t^), ce qui a le même sens; ce mot n'a été rendu dans aucune des deux versions hébraïques.
(3) C'est-a-dire : le mot ainsi (hd) signifie que les prêtres doivent réciter la bénédiction dans les termes prescrits, sans y rien changer, et en prononçant le nom tétragrammate tel qu'il est écrit.
(4) C'est-à-dire : dans le sanctuaire de Jérusalem, les prêtres, en récitant la bénédiction prescrite, prononcent le véritable nom tétragrammate; mais, hors du sanctuaire central, ils substituent le nom à'Àdânaï.
(5) Voy. Talmud de Babylone, traité S6tâ, fol. 38 ff.
association d'aucune autre idée ; c'est pourquoi on a dit à son égard : celui qui m'est particulier. Dans le chapitre suivant , je t'exposerai ce qui a amené les hommes à cette croyance relative aux schémôth (ou noms mystérieux) ; je t'expliquerai le fond de cette question et je t'en soulèverai le voile, afin qu'il ne reste point d'obscurité à cet égard, à moins que tu ne veuilles t' abuser toimême.