‹ Le guide des égarés; (volume 3)Chapitre 72 sur 88 · CHAPITRE LXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXII

On nous a prescrit la bénédiction sacerdotale , dans laquelle le nom de l'Éternel (se prononce) tel qu'il est écrit, et c'est là le schem ha-mephorasch. Il n'était pas su de tout le monde comment on devait le prononcer et par quelle voyelle devait être mue chacune de ses lettres, ni si une de ses lettres devait être redoublée, d'entre celles qui sont susceptibles de l'être (^) ; les hommes instruits se transmettaient cela les uns aux autres, je veux dire, la manière de prononcer ce nom, qu'ils n'enseignaient à personne, excepté au disciple d'élite, une fois par semaine ('^). Je crois que lorsque les docteurs disent (3) : <( le nom de quatre lettres, les sages le transmettent à leurs fils et à leurs disciples une fois par semaine,» il ne s'agit pas là seulement de la manière de le prononcer, mais aussi de l'enseignement de l'idée en vue de laquelle ce nom a été improvisé '^), et dans laquelle il y a également un mystère divin.

(1) Littéralement : si c'est une lettre recevant le teschdîd. Dans le nom de niH^ , il n'y a que les leUres "^ et 1 qui puissent recevoir le teschdîd ou daghesch; car le H ne le reçoit jamais.

(2) Ces derniers mots, écrits en hébreu, se rapportent au passage talmudique que Tauleur va citer.

(3) Voy. Talmud deBabylone, traité Kiddouschïn, fol. 71 a.

(4) Voy. le chapitre précédent, pag. 267, note 2.

274 PREMiÈRi: PARTIE. — CHAP. LXll.

On possédait aussi un nom qui renfermait (/om:^^ lettres(^\ et qui était inférieur en sainteté au nom de quatre lettres; ce qu'il y a de plus probable, selon moi, c'est que ce n'était pas là un seul nom, mais deux ou trois, qui réunis ensemble avaient douze lettres. C'est celui qu'on substituait toutes les fois que le nom de quatre lettres se présentait dans la lecture, ainsi que nous substituons aujourd'hui (celui qui commence par) aleph^ daleth. Ce nom de douze lettres avait sans doute aussi un sens plus particulier que celui qu'indique le nom d'Adônaï; il n'était point interdit (de l'enseigner), et on n'en faisait mystère (^) à aucun des hommes de science , mais (au contraire) on l'enseignait à quiconque désirait l'apprendre. Il n'en était pas ainsi du nom tétragrammate ; car aucun de ceux qui le savaient ne l'enseignait jamais qu'à son fils et à son disciple une fois par semaine. Mais depuis que des hommes relâchés, ayant appris ce nom de douze lettres, professèrent par suite de cela des croyances mauvaises ^^\ — comme il arrive à tout homme non parfait, lorsqu'il apprend que la chose n'est pas telle qu'il se l'était imaginée d'abord, — on cachait aussi ce nom, et on ne l'enseignait qu'«wj2 plus pieux de la classe sacerdotale, pour s'en servir en bénissant le peuple dans le sanctuaire; car

(1) Le Talmud, comme on le verra plus loin, parle d'un nom divin composé de </oMze lettres et d'un autre de quarante -deux lettres, sans s'expliquer ni sur le sens de ces noms ni sur les lettres dont ils se composaient.

(T) Les mots n^ h^i13H):j ^^S^ 1 fl^i signifient liUéralement et on n'en était pas ai^are (cf. ci-dessus, au commencement du chap. XVII), ont été omis dans la version d'Ibn-Tibbon , qui porte : ]^1'0^ n^H ^{^^ 'yy\ in^D dSi^D; le mot a'^iyo est la traduction du mot arabe tOp, que nous trouvons en effet dans l'un des manuscrits de Leyde, où l'on lit: ^^^1212 Dp ]t<D ^^Ql.

(3) Littéralement : perdirent ou corrompirent des croyances ; le sens est, que ces hommes, n'ayant pas bien saisi les profonds mystères métaphysiques cachés dans ce nom, furent troublés dans leur foi et arrivèrent à de fausses croyances.

déjà, à cause de la corruption des hommes, on avait cessé de i^rononcerksche?nha'7nephoraschymèmedans\esixuciu3iïre:aAp\Qs]aL mort de Siméon-le-Juste, disent les docteurs, les prêtres, ses frères, cessèrent de bénir par le nom (tétragrammate) (^) » ; mais ils bénirent par ce nofn de douze lettres. «D'abord, disent-ils (ailleurs) (^\ on le transmettait à tout homme; mais depuis que les hommes téméraires se muUiplièrent, on ne le transmettait qu'aux plus pieux de la classe sacerdotale, et ceux-ci le faisaient absorber par les mélodies des prêtres, leurs frères. Rabbi Tarphon dit : Un jour je suivis mon aïeul maternel (^) sur l'estrade, et, ayant penché mon oreille vers un prêtre, j'entendis qu'il faisait absorber (le nom en question) par les mélodies des prêtres ses frères. »

On possédait aussi un nom de quarante-deux lettres. Or, tout homme capable d'une idée sait bien qu'il est absolument impossible que quarante-deux lettres forment un seul mot; ce ne pouvaient donc être que plusieurs mots, qui formaient un ensemble de quarante-deux lettres. Ces mots, on ne saurait en douter, indiquaient nécessairement certaines idées qui devaient rapprocher (l'homme) de la véritable conception de l'essence divine , par le procédé dont nous avons parlé W. Si ces mots, composés de

(1) L'auteur relate ce fait, a peu près dans les mêmes termes, dans son Abrégé du Talmud, liv. II, traité Tephillâ, chap. XIV, § 10; je doute cependant que la citation soit textuelle. Le fait est rapporté dans leTalmud de Babylone, Yomâ, fol. 39 b, et Mena'hdthj fol 109 b, et ce sont ces deux passages que Tauteur paraît avoir eus en vue, et où il avait peut-être une leçon différente de celle de nos éditions.

(2) Voy. Talmud de Babylone, Kiddouschin^ fol. 71 a.

(3) Au lieu de i«î?2t^ ^^^<, le père de la mère, nos éditions du Talmud portent : ''^Dî^ ^Pl^î •> le frère de ma mère.

(4) C'est-a-dire , en niant de Dieu toute espèce d'imperfection ; car c'est là, selon Tauleur, la seule manière de concevoir approximativement l'essence divine. On voit, du reste, a la manière dont s'exprime ici l'auteur, qu'il ne connaissait pas, ou qu'il ne croyait pas authentique, le nom de quarante-deux lettres qui figure dans les livres des cabbalisles,

lettres nombreuses, ont été désignés comme un seul nom, ce n'est que parce qu'ils indiquent une seule chose, comme tous les noms (propres) improvisés; et, pour faire comprendre cette chose, on s'est servi de plusieurs mots , car on emploie quelquefois beaucoup de paroles pour faire comprendre une seule chose.

Il faut te bien pénétrer de cela, et savoir aussi que ce qu'on enseignait, c'étaient les idées indiquées par ces (deux) noms, et non pas la simple prononciation des lettres, dénuée O de toute idée. On n'a jamais appliqué audit nom de douze lettres ni à celui de quarante- deux lettres (-) la dénomination de schem ha-mephorasch; celle-ci ne désigne que le nom particulier (tétragrammate), ainsi que nous l'avons exposé. Quant à ces deux autres (noms), ils renfermaient nécessairement un certain enseignement métaphysique, et la preuve que l'un renfermait un enseignement 'de ce genre), c'est que les docteurs disent à cet égard (^) : « Le nom.

el qui commence par les lettres VH"^^^^ > bien que ce nom fût connu déjà, deux siècles avant Maïmonide, a R. Hâya Gaôn. qui en parle dans une de ses Consultations, relative aux noms divins et adressée à l'école de Kairawân. R. Hâya, parlant expressément du nom de rn^^^i^^ dit que, bien que ses lettres soient connues, on n'est pas d'accord sur la manière de le prononcer, qu'on ne connaît que par tradition:

'^y\ n'^^p^ N?fc<- ^'oy. le recueil de pièces inédites publié récemment sous le litre de D^^pt DpD, par M. Éhézer Ascbkenazi (Francfort s. le Mein, 1854, in-8«) , fol. 57 «. — Certains cabbalistes ont vu dans les quarante deux lettres, commençant par }^n"'J^^ , les initiales d'autant d'attributs de Dieu; on en trouve l'énuméralion dans le commentaire de Moïse de Narbonne , a notre passage.

(î) L'adjectif ^^7^^, qui est au singulier masculin, se rapporte à ptOi7^< Qa prononciation)^ et c'est à tort que les deux traducteurs hébreux l'ont rendu au pluriel, comme s'il se rapportait à n"inNSî< (Jcs lettres).

(2) Dans tous les manuscrits, tant arabes qu'bébreux, le nom de m^/^c /r/z/r* précède celui i\e quarante-deux , et c'est à tort que, dans toutes les éditions de la version d'Ibn-Tibbon, l'ordre a été interverti.

(3) Voy. Talmud de Rabylonc, 1. c.

de quarante-deux lettres est très saint, et on ne le transmet qu'à l'homme pieux se trouvant dans l'âge moyen, qui ne se met pas en colère, ni ne s'enivre, ni ne persiste dans ses mœurs (mauvaises), et qui parle avec douceur aux créatures. Quiconque connaît ce nom et le garde avec attention et avec pureté est aimé là-haut et chéri ici-bas ; il est un objet de respect pour les créatures , son instruction se conserve dans lui, et il a en partage deux mondes, ce monde-ci et le monde futur. » Tel est le texte du Talmud; mais combien le sens qu'on attache à ces paroles est loin de l'intention de leur auteur! En elYet, la plupart croient qu'il .n'y a là autre chose que des lettres qu'on prononce, mais auxquelles ne s'attache aucune idée , de sorte que ce serait par ces lettres qu'on obtiendrait lesdites choses sublimes, et que ce serait pour elles qu'on aurait besoin de ces dispositions morales et de celte grande préparation dont il a été question, tandis qu'il est clair qu'il ne s'agit dans tout cela que de faire connaître des sujets métaphysiques, de ces sujets qui font partie des mystères de la Torâ, comme nous l'avons exposé (0. Dans les livres qui ont été composés ('^) sur la science métaphysique, il a été exposé qu'il est impossible d'oublier cette science, je veux parler de la perception de Vintellect actif (3) ; et c'est là le sens de ces mots : son

(1) Cf. ci-dessus, chap. XXXV, pag. 132. Au lieu de «:n^1«, quelques manuscrits portenl ^<j^^.

(2) Dans quelques manuscrits, on lit nyi^lD'?^^, au lieu de H^noSb^. (3 ) La doctrine d'Aristote sur V intelligence, qu'il divise en actii^e et

passive (voy. Traité de l'Ame, liv. III, chap. 5), a reçu chez les Arabes de grands développements ; on a discuté sur la nature de Vintellect matériel on passif ei sur la manière dont cet intellect passe de la puissance a Vacte, et ce qui a surtout occupé les philosophes arabes, c'est la question de savoir si et comment l'intellect en acte peut s'unir a Vintellect actif universel, émané de Dieu, et qui, dans le système des philosophes arabes, est une des intelligences séparées, celle qui préside a Torbite de la lune. Voir aux endroits indiqués ci-dessus, pag. 146, noie 2. Los mots ^i><];DSi< ^pySi»^ l^lli^ {la perception de l'intellect actif) admeUent

instruction se conserve dans lui. Mais des hommes pervers et ignorants, ayant trouvé ces textes (talmudiques), y virent un vaste champ pour le mensonge, se disant (*) qu'ils pouvaient rassembler telles lettres qu'ils voudraient et dire que c'était un schem (ou nom sacré) qui agirait et opérerait s'il était écrit ou prononcé de telle ou telle manière. Ensuite ces mensonges, inventés (-) par un premier homme pervers et ignorant, furent mis par écrit; les écrits ayant été transmis entre les mains d'hommes de bien, pieux

un double sens : on pourrait entendre par la la perception dont est capable rintellect humain, devenu intellect en acte, ou bien la perception qui a pour objet rintellect actif universel, et qui consiste à le comprendre et à s'identifier avec lui. C'est évidemment ce dernier sens qu'il faut admettre, et c'est aussi dans ce sens que notre passage a été expliqué par Moïse de Narbonne : NIH NIH y\'^''Z^ ^2 Hî^T h)^^^r\ ^DiTH n^CT Nin D:i^lt^"'tr ]^^^2 mt^l^ûin TZ^^^'^ « La perception de l'intellect actif, c'est de devenir lui, et de percevoir les êtres de la manière dont il les perçoit, lui.» Cette perception sublime, résultat de la spéculation métaphysique, et dans laquelle l'intelligent et l'intelligible sont complètement identifiés, n'est point sujette à l'oubli, parce que les facultés inférieures de l'âme, telles que l'imagination et la mémoire, n'y ont aucune part. Abou-Becr ibn-al-Çâyeg, ou Ibn-Bâdja, traitant le même sujet dans sa Lettre d'adieux, dit également (vers, hébr.) :

<( La science dernière, qui est la pure conception intelligible et l'existence même de Vintellect émané, ne saurait être oubliée, a moins que ce ne soit par une exception de la nature, etc. )> Voy. le commentaire de Moïse de Narbonne, à notre passage, et l'Appendice du More ha-Moré, p. 112 (où, au lieu de nî^ai^î^ :jnDl , il faut lire -lD:ji:]h^ lîn^l), ft cf. la 1I1« partie de cet ouvrage, chap. LI. Sur l'ensemble de la théorie de Vintellect, on trouvera (juelques détails ci-après, au chap. LXVIII.

(i) Littéralement : // s'élargit pour eux (la faculté^ de mentir et de dire, etc.

(2) Au lieu de i^nyin^X, quelques manuscrits portent J^nyinit^, ce qui ne fait pas de différence pour le sens.

mais bornés, et qui n'avaient pas de jugement (^) pour discerner le vrai d'avec le faux, ceux-ci en firent mystère, et, quand (ces écrits) furent retrouvés dans leur succession, on les prit pour de la pure vérité. Bref, le sot croit à toute chose (Prov., XIV, 15). Nous nous sommes écartés de notre sujet sublime et de notre spéculation subtile pour nous ingénier à réfuter une folie dont l'absurdité est manifeste pour quiconque a seulement commencé les études; mais nous y avons été amenés nécessairement en parlant des noms (de Dieu), de leur signification et des opinions répandues à leur égard parmi le vulgaire Je reviens donc à mon sujet, et, après avoir fait remarquer que tous les noms de Dieu sont dérivés^ à l'exception du schem ha-mephorasch, il faut que nous parlions, dans un chapitre particulier, du nom (renfermé dans ces mots :) rrriK t^'*j< n^riH-, Je suis celui qui suis (Exode, III, 14); car cela se rapporte au sujet subtil dont nous nous occupons ici, je veux parler de la négation des attributs.

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