‹ Le guide des égarés; (volume 3)Chapitre 73 sur 88 · CHAPITRE LXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXIII

Nous ferons d'abord une observation préliminaire. Au sujet de ces paroles (de Moïse) : S'ils me disent : quel est son nom? que leur répondrai'] e (Exode, III, 15)? (on peut demander d'abord :) comment la chose dont il s'agissait pouvait-elle amener une pareille question (de la part des Hébreux), pour que Moïse

(1) Le mot 7^p^ (r)lhV*)i H^^ signifie balance, s'emploie au figuré dans le sens à' intelligence ou de jugement. Ibn-Falaquera a lu \^'^12-, ou mieux î^D ( V:r*' discernemepi)\ voy. More ha-Moré, à la fin de la pag. 151. C'est cette même leçon qu'exprime la version d'Al-'Harizi , qui porte miDn , tandis que celle dlbn-Tibbon a D'^^tJ^Q, ce qui est d'accord avec la leçon que nous avons adoptée d'après huit manuscrits; un seul, l'un des manuscrits de Leyde, porte ]ti^''D, mot qui ne signifie rien et qui n'est qu'une faute de copiste, pour |^^î^D•

dût demander ce qu'il aurait à y répondre ? [Quant à ces paroles : Certes Us ne me croiront point et 7i obéiront point à ma voix; car ils diront: V Éternel ne t'est point apparu [IbicL, IV, I ), elles sont très claires ; car c'est là ce qu'on doit dire à quiconque prétend être prophète, afin qu'il en produise la preuve.] Ensuite (*), si, comme il semble (de prime abord), il s'agit là tout simplement d'un nom à prononcer, il faut nécessairement admettre, ou bien que les Israélites connaissaient déjà ce nom, ou bien qu'ils ne l'avaient jamais entendu. Or, s'il leur était connu, son énonciation ne pouvait pas servir d'argument à Moïse, puisqu'il n'en savait que ce qu'ils en savaient euK-mcmes ; si, au contraire, ils n'en avaient jamais entendu parler, qu'est-ce donc alors qui prouvait que ce fut là le nom de Dieu, en supposant même que la simple connaissance du nom put servir de preuve (en faveur de Moïse)? Enfin, Dieu , après lui avoir appris le nom en question,

lui dit : 7^a et assemble les anciens d'Israël et ils obéiront à

ta voix (Ibid., III, 16 et 18) ; puis Moïse lui répondit, en disant : Certes ils ne me croiront point et n'obéiront point à ma voix, quoique Dieu lui eût déjà dit : et ils obéiront à ta voix. Et là-dessus Dieu lui dit : Qu'est ce que tu as dans ta main? et il répondit : Une verge {Ibid,, IV, 2).

Ce qu'il faut savoir, pour que toutes ces obscurités te soient éclaircies, c'est ce que je vais te dire. Tu sais combien étaient répandues en ces temps- là les opinions des Sabiens (2), et que tous

(1) La phrase précédente doit être considérée comme une parenthèse, où l'auteur, pour mieux faire ressortir robscurilé des paroles de Moïse citées au commencement du chapitre, leur oppose la clarté d'autres paroles rapportées dans le même récit biblique. Ici i! reprend les difficultés qu'offrent les paroles citées en premier lieu.

(2) Par le mot H^î^li (ÏjLo), Sabiens ou Sabccns, noire auteur, à l'exemple d'autres écrivains arabes, désigne les adoiateurs des astres, et en général les idolâtres; on trouvera dos détails sur les Sabiens dans la 111^ partie de cet ouvrage, chap. XXIX, où l'auteur dit que la religion des Sabiens embrassait toute la terre.

les hommes alors, à l'exception de quelques uns, étaient livrés à l'idolâtrie, je veux dire qu'ils croyaient aux esprits (des astres) et aux conjurations, et qu'ils faisaient des talismans (*). La prétention (^) de quiconque s'arrogeait (une mission divine) s'était de tout temps bornée à ceci : ou bien il soutenait qu'en méditant et en cherchant des preuves il lui avait été démontré qu'un seul Dieu présidait à l'univers entier, ^ — et c'est ainsi que fit Abraham, — ou bien il prétendait que l'esprit d'un astre, ou un ange, ou un autre être semblable, s'était révélé à hii. Mais que quelqu'un se prétendît prophète, (disant) que Dieu lui avait parlé et l'avait envoyé, c'est ce qu'on n'avait jamais entendu avant Moïse, notre maître. 11 ne faut pas te laisser induire en erreur par ce qu'on raconte des patriarches, en disant que Dieu leur adressait la parole et qu'il se manifestait à eux ; car tu ne trouveras pas ce genre de mission prophétique (qui consiste) à faire un appel aux hommes ou à guider les autres, de sorte qu'Abraham, ou Isaac, ou Jacob, ou ceux qui les précédaient, aient dit aux hommes : « Dieu m'a dit que vous devez faire ou ne pas faire (telle chose) '», ou bien : « il m'a envoyé vers vous » . Jamais pareille chose n'a eu lieu; au contraire, il ne leur fut parlé d'autre chose que de ce qui les concernait particulièrement, je veux dire, (qu'il s'agissait) de les rendre parfaits, de les diriger dans ce qu'ils devaient faire et de leur annoncer quel serait l'avenir de leur race, mais pas d'autre chose; et eux, ils

(1) Par à-lJLa.jj , on entend Vesprit qui préside a un astre ou aune constellation, ainsi que l'apparition de cet esprit; la faculté de faire descendre les esprits des astres dans les idoles ou dans les talismans s'appelle O^LJla.j) Jl JljJ^-Xwt ou simplement ji^-wl. Les talismans (t£ inao.Tu^ sont dcs figures gravées sur une pierre ou sur une plaque, et représentant certaines constellations sous Tintluence desquelles on désire se placer.

(2) Dans la version d'Ibn-Tibbon il faut lire im, et non pas i^D, comme l'ont la plupart des éditions; il faut aussi lire D7D D^2DO et effacer le pronom W^\7^^

282 PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. LXIIl.

appelaient les hommes au moyen deTétudeet de l'enseignement (^), ce qui, selon nous, est clairement indiqué dans ces mots: et le personnel qu'ils s'étaient fait à Haran (Genèse, XII, 5) (2).

Lors donc que Dieu se manifesta à Moïse , notre maître, et lui ordonna d'appeler ces hommes (à la foi) et de leur apporter le message en question : « Mais, répliqua celui-ci , ce qu'ils me demanderont tout d'abord, c'est de leur établir qu'il existe un Dieu pour l'univers, et ensuite je pourrai soutenir qu'il m'a envoyé. » En effet, tous les hommes alors, à l'exception de quelques uns, ignoraient l'existence de Dieu, et leur plus haute méditation n'allait pas au delà de la sphère céleste, de ses forces et de ses effets ; car ils ne se détachaient pas des choses sensibles et ne possédaient aucune perfection intellectuelle. Dieu donc lui donna alors une connaissance qu'il devait leur communiquer, afin d'établir pour eux l'existence de Dieu, et c'est (ce qu'expriment les mots) ehyé ascher ehyé (Je suis celui qui suis); c'est là un nom dérivé de HAYA (rrri), qui désigne Vexistence, car haya signifie i/ fut, et, dans la langue hébraïque, on ne dislingue pas entre être et exister. Tout le mystère est dans la répétition, sous forme d'attribut, de ce

(1) C'est-a-dire : pour appeler les hommes a eux et leur faire partager leur propre conviction, ils employaient les moyens de Tétude et de renseignement. Au lieu de ^I^HN Ibn-Tibbon a peut-être lu ]'nî!n\ car sa traduction porte D"'"llî^^D VT\ , i^s dirigeaient. Al-'Harizi traduit: Dnn^D Vn , ce qui n'offre pas de sens convenable ; on peut présumer qu'il y a ici une faute de copislo dans le manuscrit unique de la version d'Al-'Harizi.

(2) L'auteur entend par ces mots les personnes qu'Abraham et Sara avaient instruites et converties à leur croyance. La version chaldaï(|uo d'Onkelos dit de môme : pn:: i^nniN^ *n2yj^1 NP'JT: D^I , et les personnes qu'ils avaient soumises à la Loi religieuse à 'Haran. C'est dans Je même sens que ce passage a été expliqué par les anciens i-abbins; voy.Talmud de Babylone, Synhedri'n, fol. 99 /^.- M2n ]2 r\ii IdS^H h'D

]in2 iiry '^z*^ tfDin ^^<^ ir^i^y^:; M<:iy iVnid :]in::n v^y nbv^ nnn

Cf. Bcrcschith rahha , section 39, vers la tin.

mot même qui désigne V existence; car le mot ascher (irrbî, qui), étant un nom incomplet qui a besoin d'une adjonction et ayant le sens des mots a/Za^i^î (^jJ!) et «//ft^/ f^U ^" arabe, exige qu'on exprime l'attribut qui lui est conjoint (^) ; et, en exprimant le premier nom , qui est le sujet, par ehyé, et le second nom, qui lui sert d'attribut, par ce même mot ehyé, on a, pour ainsi dire, déclaré que le sujet est identiquement la même chose que l'attribut. C'est donc là une explication de cette idée : que Dieu existe, mais non par l'existence (^) ; de sorte que cette idée est ainsi résumée et interprétée : VÊtre qui est l'Être, c'est-à-dire, F Être nécessaire. Et c'est en effet ce qu'on peut rigoureusement établir par la voie démonstrative (^), (savoir) qu'il y a quelque chose dont l'existence est nécessaire, qui n'a jamais été non-existant et qui ne le sera jamais, ainsi que j'en exposerai (ailleurs) la démonstration.

Dieu donc ayant fait connaître à 3]oïse les preuves par lesquelles son existence pouvait être établie pour leurs hommes instruits [car on dit plus loin : Va et assemble les anciens d' Israël] , et lui ayant promis qu'ils comprendraient ce qu'il lui avait enseigné v'^)

(1) Dans le système des grammairiens arabes, le pronom relatif est une espèce de conjonction ou à' adjectif conjonctif (^jj^j^ A**'')' H"* exige nécessairement après lui, pour complément, une proposition conjonctive, appelée en arabe àLo, adjonction; voy. Silv. de Sacy, Grammaire arabe, t. I, pag. 443 et Ui (2« édition). Dans les mots n*n^^ 'Wï< H^Hî^, le second T\^7^.\^ forme Vadjonction de Tadjeclif conjonctif llt^^.

(2) Voy. ci-dessus, chap. LVII, pag. 232.

(3) Littéralement : et c'est ce à quoi la démonstration conduit nécessairement.

(4) Le texte arabe dit : ^^^ nn^^t^ W2, ce que je t'ai enseigné, et de même la version d'Ibn-Tibbon : -)^ Vnynnï^* HO ; sur cette construction irrégulière, où la conjonction ^1 sert a introduire un discours direct, et où elle remplace le verbe en disant, voy Silv. de Sacy, Gram-

et qu'ils raccepleraient [ce qui est exprimé par ces mots : et ils obéiront à ta voix] : « S'il est vrai, répliqua Moïse, que, par ces démonstrations ressortant de l'intelligence, ils admettront qu'il existe un Dieu, par quoi prouverai-je que ce Dieu qui existe m'a envoyé ?>) Et là-dessus il fut mis en possession d'un miracle O. — Il est donc clair que les mots quel est son nom ne signifient autre chose si ce n'est : quel est celui par qui tu prétends être envoyé? S'il a dit : quel est son nom? ce n'était que pour s'exprimer d'une manière respectueuse en adressant la parole à Dieu ('^); c'est comme s'il eût dit : ton essence réelle, personne ne peut l'ignorer, mais si l'on me demande (3) ton nom, quelle est l'idée indiquée par ce nom ? C'est que, trouvant inconvenant de dire, en adressant la parole (à Dieu), qu'il pourrait y avoir quelqu'un à qui cet être fût inconnu, il appliquait leur ignorance à son nom, et non pas à celui qui était désigné par ce nom.

De même le nom de yah (n^ implique l'idée de l'existence éternelle W. — Schadday (nir) est dérivé de day (n), qui signifie

maire arabe (2^ édition), t. I, p. 568, et t. II, p. 468 (n° 843). On trouve la même construction un peu plus loin : "inp"'pm "ln^<"^ î^< h^\)^ ^:^<:D nnx Nn7ni^ N^- La conjonction grecque oVt est quelquefois employée de la même manière, surtout dans le Nouveau-Testament, et de même la conjonction syriaque ^ ou i.

(1) C'est le miracle de la transformation de la verge, auquel l'auteur a fait allusion plus haut.

(2) Littéralement : pour exalter et glorifier (Dieii) en lui parlant.

(3) Tous les manuscrits portent ^7^ÎD; mais, ce verbe étant évidemment au passif, nous avons écrit plus correctement n'7^D (vJUaIw).

(4) L'auteur, qui ne s'explique pas clairement, paraît indiquer ici que le nom de yah (n^) est, comme ehyé (n^rihî), dérivé du verbe n^H , être; ailleurs, cependant, il déclare que T\> est une partie du nom tétragrammate (îr^lCûn D'^ nîipD , voy. Abrégé du Talmud, traité Yesôdé ha-Tôrây chap. VI, § 4). Quoi qu'il en soit, ce nom, dit l'auteur, indique l'existence éternelle et exprime l'idée de Vctre nécessaire que l'auteur trouve dans le nom d'EHVÉ; c'est ce même sens que l'auteur, a la

suffisance, — p. ex. : la matière était on suffisante pour eux (Exode, XXVÏ, 7) — ; le schîn a le sens (ïascher (-l:^♦«), comme, p. ex., dans sche-kebar (12^^ -, q^ii déjà, Ecdés., IV, 2), de sorte que le sens (duditnom) est n -i:rt^, qui est suffisant, ce qui veut dire qu'il n'a besoin d'aucun (être) en dehors de lui pour que ce qu'il produit arrive à l'existence et continue d'exister (^), mais que la seule existence de Dieu suffit pour cela. 'Hâsîn (]'>Dn), de même, est un nom dérivé, (ayant le sens) de force, p. ex., et il est fort (]bn) comme les chênes (Amos, II, 9). De même cour ("11!:) ^^^ est un homonyme, ainsi que nous l'avons exphqué.

Il est donc clair que tous les noms (de Dieu) ou sont dérivés, ou bien se disent par homonymie comme çour (-112) et ses pareils (3). Enfin, il n'y a point de no'mdeDieu qui ne soit pas dérivé, à l'exception du nom tétragrammale, qui est le schem ha-mephorasch^ car celui-ci ne désigne point un attribut, mais une simple existence y et pas autre chose. L'existence absolue renferme l'idée de ce qui est toujours y je veux dire de Vêtre nécessaire.

Pénètre- toi bien de tout ce que nous avons dit jusqu'ici.

fin de ce chapitre, attribue expressément au schem ha-mephorasch, quoique plus haut (chap. LXI) il ne se soit prononcé à cet égard que d'une manière dubitative (voy. ci-dessus, pag. 269 et 270). Sur ces différents noms, cf. Khozarij liv. IV, § 3.

(1) Au lieu de mfc^lDHD^^î plusieurs manuscrits portent niNIÛHD^ (avec rescK), ce qui est a peu près îa même chose; cf. ci-après, à la fin du chap. LXIX.

(2) C'est-a-dire : le mot llli , qui signifie rocher, et qu'on emploie quelquefois pour désigner Dieu. Voy. ci-dessus, chap. XVI.

(3) Dans la version d'Ibn-Tibbon , on lit nDt^l "1")!^; niais le mot DOi^ 1 "vérité, ne s'emploie jamais comme nom de Dieu. Il est vrai que quelques manuscrits arabes ont également HDXI llî^î mais HDNI ne paraît être qu'une abréviation du mot arabe H^NriDNI» qu'on lit dans plusieurs manuscrits arabes. Âl-'Harizi n'a pas rendu ce mot.

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