CHAPITRE LXIX
Les philosophes, comme tu le sais, appellent Dieu la cause première (*) ; mais ceux qu'on connaît sous le nom de Motécallemîn (^) évitent cette dénomination avec grand soin et appellent Dieu y agent. Ils croient qu'il y a une grande différence entre dire cause et dire agent: car, disent-ils, si nous disions qu'il (Dieu) est une cause, il s'ensuivrait nécessairement que l'effet existe, ce qui conduirait à V éternité du monde et (à admettre) que le
(1) Le texte arabe exprime ici et plus loin le mot cause par deux mots différents, i^ et w^^, que les deux versions hébraïques rendent par n?]; et n2D; ces deux mois, dans la terminologie philosophique des Arabes, correspondent au mot grec «ÎTta ou «i't/ov (Arist., Métapk.^\^ 2, eipassini), et sont complètement synonymes, comme le dit Ibn-Roschd dans son Abrégé de la Métaphysique, liv. I (vers, hébr.) : n'^ym n^DH
n''^Dnm nni^m "1?2inni « Sebeb et 'Ula sont deux noms synonymes qui se disent des quatre causes, savoir: Tefficient, la matière, la forme et la fin. » — La dénomination de cause première, dont parle ici l'auteur, très familière aux philosophes arabes et aux scolasliques, se lie intimement au système d'Aristote, qui nous fait voir dans le premier moteur, ou dans Dieu, le dernier terme auquel noire intelligence arrive nécessairement en remontant la série des êtres et des causes. Cette cause première est, selon Arislote, une condition nécessaire de la science, qui serait impossible si les causes s'étendaient à l'infini ; car l'illimité échappe à la science. Voy. Physique, liv. VIII, chap. 5 ; Métaphysique, liv. II, chap. 2; liv. XII, chap. 7 et suiv. — Ce chapitre, comme le précédent, sert de complément à ce que l'auteur a dit sur les attributs; on y montre que Dieu est en même temps la cause efficiente, la cause formelle et la cause finale de l'univers, et que ces trois causes, dans lui, sont complètement identiques et ne désignent qu'une seule chose, c'est-à-dire, son essence même.
(2) Voy. ci-dessus, pag. 5, note \ et plus loin, chap, LXXL
su PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. LXIX.
monde lui est (coexistant) d'une manière nécessaire (*); mais si nous disons agent, il ne s'ensuit pas nécessairement que l'objet de l'action existe ensemble avec lui , car V agent peut être antérieur à son action; et ils vont môme jusqu'à se figurer que l'agent ne peut être dit agent qu'à la condition d'être antérieur à son action (^). .
Mais c'est là le raisonnement de celui qui ne sait pas distinguer entre ce qui est en puissance et ce qui est en acte; car il faut savoir qu'il n'y a pas de différence à cet égard entre les mots cause et agent. En effet, la cause aussi, si tu la prends en puissance, préxîède son effet dans le temps, tandis que, si c'est une
(1) L'existence de la cause comme telle implique nécessairement celle de Veffet, et, dès qu'on appelle Dieu la cause première , on déclare par là même que le monde, qui est Veffet de ceUe cause, a toujours existé. Ce raisonnement des Motécallemin est a peu près le même que fait Plotin quand il dit qu'en appelant Dieu la cause, nous disons quelque chose qui ne convient pas a lui, mais à nous, parce que nous tenons quelque chose de lui, tandis que lui, il reste en lui-même : i-nzl y.uï rô «tTtov liyevj où y.aT/jyo/ostv so-tI (TUJ/SîS/jy.ô? rt aùrw, au! ïiutv, ozt eyou.é'j 7t TTUp* aÙTOû, izctvoTj hroç ev «jtw (Ennéades, Vî, 9, 3). Cf. Rilter, Geachichte der Philosophie, t. IV, pag. 579. — Les mots n^ DS^<V^^^ J^^l 7 qui se trouvent dans la plupart des manuscrits d'Oxford, signitient: et que le monde est à lai, c'est-à-dire, qu'il est dans un rapport nécessaire avec Dieu, et que son existence est une condition de celle de Dieu. Ibn-Tibbon traduit : MT^'^'Ù D 71^5115^1 , et que le monde vient de lui, ce qui n'est pas tout à fait exact. Al-'Harizi fait un vrai contre-sens en traduisant: n?^ D/iyn **y\-, et que Ic monde est une cause. Il a peut-être suivi une leçon incorrecte (il^y D^t^y^^^ ]i^l), qu'on trouve en effet dans l'un des deux manuscrits de Leyde, tandis que l'autre porte : n^y D'^J^y'?^ |t<1<. et que le monde a une cause. Cette dernière leçon, quoique moins en désaccord avec l'ensemble du passage, est également incorrecte.
(2) Plus littéralement : bien plus, ils ne se figurent même l'idée d'agent comme agent que par là qu'il est antérieur à son action; c'est-à-dire, ils croient que l'idée même qu'on aUache au mol agent implique l'antériorité.
PREiMlÈRK PARTIE. — ClIAP. LXIX. 315
cause en acte, TefTct coexiste nécessairement avec cette cause en acte (*). De même, si tu prends V agent comme agent en acte, il s'ensuit nécessairement que l'objet de son action existe; car l'architecte, avant de bâtir la maison, n'est point architecte en acte, mais architecte en pnissancf ('^) [de même que la matière de la maison, avant que celle-ci soit bâtie, est une maison en puissance] ; mais lorsqu'il bâtit, il devient architecte (3) en acte, et il s'ensuit alors nécessairement qu'il existe (en même temps) quel-
(1) Littéralement : son effet existe nécessairement par son existence comme cause en acte. Dans la version d'Ibn-Tibbon , au lieu de
n^yn m^<^2iD:3, il faut lire nSy nmi^^iio^.
(2) Les éditions de la version d'Ibn-Tibbon ajoutent ici les mots ^i?D:3 r\^)2 t^in tX nj^^irDI , et lorsqu'il bâtit il est architecte en acte. Ces mois ne se trouvent ni dans le texte arabe, ni dans les manuscrits de la version d'Ibn-Tibbon ; ils ont élé évidemment ajoutés par les copistes, et cela a cause d'un malentendu auquel a donné lieu cette même version, qui, un peu plus loin, porte ni23 i^lH tt< i au lieu de T\l^Z \X\7\ X^ , de sorte que, sans les mots ajoutés, il manquerait quelque chose dans l'ensemble de ce passage, puisqu'il n'y serait pas fait mention de X architecte en acte. Cf. la note suivante.
(3) La version d'Ibn-Tibbon porte niD3 (hâti ou construit^ ; il paraît que le traducteur hébreu a lu ici tj^Q au lieu de t^iD , ou bien qu'il a cru devoir prononcer ce dernier mot pLa-j (construction), et non pas p'-;..^ (architecte). Il ne s'est pas aperçu que les mots ^•^^^0 ]t< t^DD nip'^î^a r\^1 ^yr^ y^ ^np n^n^i^ "j^i devaient être considérés comme une parenthèse, et il s'imaginait que les mots ^^^^ t^D IJ^D en étaient la suite , de sorte qu'il a considéré ce dernier verbe ^^2^ comme un verbe passif ( ,;V.Oi s^ rapportant a la maison, tandis que c'est un verbe actif (^;-o), se rapportant a Varchitecte. A la vérité, un manuscrit de Leyde est favorable à la version dTbn-Tibbon , car il porte n*3 (maison), au lieu de i^j^ ; mais ce n'est la qu'une correction arbitraire et inintelligente. — Al-'Harizi a été ici plus exact, en rendant ^^3^ par architecte (^t<J3); mais il a entièrement supprimé, dans sa version, les mots que nous considérons comme une parenthèse.
316 i>p.F,Mii:r.F. partie. — chap. l\i\.
que chose de bâti. Nous ne gagnerions donc rien en préférant la dénomination d'agent à celle de cause. Et (en effet) on a ici uniquement pour but d'établir l'égalité entre ces deux dénominations, et (démontrer) que, de même que nous appelons Dieu agent, quand bien même l'objet de son action n'existerait pas encore, — et cela parce qu'il n'y a rien qui puisse le retenir et l'empêcher d'agir quand il le veut, — de même il nous est permis de l'appeler cause, absolument dans le même sens, quand bien même Veffet n'( xislerait pas encore.
Ce qui a engagé les philosophes à appeler Dieu cause et à ne point l'appeler agent, ce n'était pas leur opinion bien connue concernant réternilé du monde; mais ils avaient pour cela d'autres raisons que je vais te récapituler. Il a été exposé dans la Physique qu'il existe différentes causes pour tout ce qui a une cause (^), qu'elles sont au nombre de quatre, savoir : la matière, la forme, l'agent (ou l'efficient) et la tin (2), et qu'il y en a de prochaines et de lointaines (^) ; chacune de ces quatre est appelée cause. Parmi leurs opinions, une de celles que je ne conteste pas est celle-ci , que Dieu est en mêrne temps V efficient, la forme et la fin; c'est dans ce sens qu'ils disent que Dieu est la cause, ce qui embrasse à la fois ces trois causes et ce qui veut dire que
(i) C'est-a-dire, pour tout être, hornns le premier moteur, ou Dieu.
(2) Cf. Aristoie, Physique, liv. II, chap. 7, où ces quatre causes sont désignées ainsi qu'il suit : ri u).yî(la matière), to ziZo; (la forme), rô y.ui.ox-j (ce qui meut, ou la cause motrice), tô ou hiv.u. (le pourquoi ou la cause finale). La cause formelle, qui fait qu'une chose est ce quelle est et qui forme Vessence de la chose, est aussi appelée rô ri hj tl-^on et ojgI'j. (voy. Derniers Analytiques, II, 11; Physique, II, 3; Mcfaph.^ I, 3); la cause motrice s'appelle aussi tô TroroOv, c'est-a-dire l'efficient, cl la cause finale s'appelle tô tî/oç, le but (Jtïctaph..,^^ 2 oA passim)^ el c'est à ces deux mots que correspondent les termes arabes J^U^i et 3ojjUÎ.
(3) Cf. Aristote, Dem. Anal.., liv. I, chap. 13 (édit. de Bekker); Mctaph.^ liv. VIII, chap. 4.
1»REM1ÊKE PARTIE. — CHAP. LXIX. 3i7
Dieu est reffîcient du monde, sa forme et sa fin (0. J'ai donc pour but, dans ce chapitre, de t'expliquer dans quel sens il a été dit de Dieu qu'il est Vefficient (ou Vagent) et qu'il est aussi la forme du monde et sa fin. Il ne faut pas ici te préoccuper de la question de savoir si Dieu a (librement) produit le monde^ ou si celui-ci, comme ils (les philosophes) le pensent, coexiste nécessairement avec lui (2) ; car on entrera là-dessus dans de longs détails, comme il convient à un pareil sujet (^). Ici on a seulement pour but (d'établir) que Dieu est l'efficient des faits particuliers qui surviennent dans le monde, comme il est l'efficient du monde dans son ensemble. Voici donc ce que je dis : Il a été exposé dans la Physique que, pour chacune de ces quatre espèces de causes, il faut chercher une autre cause, de sorte qu'on trouvera d'abord, pour la chose qui naît, ses quatre causes immédiates, et qu'ensuite on trouvera pour celles-ci d'autres causes, et, pour ces causes (secondaires), d'autres causes encore, jusqu'à ce qu'on arrive aux causes premières; ainsi, par exemple, telle chose est
(1) Cest-a-dire, que Dieu est en même temps la cause efficiente, la cause formelle et la cause finale du monde. L'idée du premier moteur, qui n'est pas mue et qui est pure énergie, exclut la cause matérielle ; cette dernière est souvent présentée par Arislote comme ce qui est par nécessité (to il ùvy.yy.nç)^ et Opposée aux trois autres causes, représentant le mouvement et le véritable être, et qui se résume dans une seule cause, laquelle est la fin (rb oj h-y.c^). Voy. Physique, liv. II, chap. 7-9, et cf. le traité des Parties des animaux, liv. I, chap. 1. De même l'idée de Yâme, qui est entéléchie, exclut la cause matérielle ; c'est pourquoi Aristote dit que l'âme est la cause suivant les tfois modes de cause (Traité de l'Ame, liv. II, chap. 4).
(2) Littéralement : ou s'il (le monde) en résulte nécessairement, c'est-adire, si l'existence du monde est une conséquence nécessaire de celle de Dieu, de sorte que le monde serait éternel, et non pas créé par la libre volonté de Dieu.
(3) La question dont il s'agit ici est longuement traitée dans la W partie de cet ouvrage.
Teffet produit par tel efficient, qui, à son tour, aura son efficient, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on arrive à un premier moteur qui sera le véritable efficient de toutes ces choses intermédiaires (^). En effet, soit A mu par B, B par C, C par D et D par E ; cela ne pouvant s'étendre à l'infini, arrêtons-nous, par exemple, à E, et il n'y aura pas de doute que E ne soit le moteur de A, de B, de G et de D, et c'est à juste titre qu'on pourra dire du mouvement de A que c'est E qui l'a fait. C'est de cette manière que chaque fait dans l'univers, quel que soit d'ailleurs l'efficient immédiat qui l'ait produit (2), est attribué à Dieu, ainsi que nous l'exposerons (ailleurs) ; c'est donc lui qui en est la cause la plus éloignée, en tant qu'efficient.
De même, si nous poursuivons les formes physiques, qui naissent et périssent, nous trouverons qu'elles doivent nécessairement être précédées (chacune) d'une autre forme qui prépare telle matière à recevoir telle forme (immédiate) ; cette seconde forme, à son tour, sera précédée d'une autre, (et ainsi de suite,) jusqu'à ce que nous arrivions à la dernière forme qui est nécessaire pour l'existence de ces formes intermédiaires, lesquelles sont la cause de ladite forme immédiate. Cette forme dernière de tout l'être est Dieu. Si nous disons de lui qu'il est la forme dernière de tout l'univers, il ne faut pas croire que ce soit là une allusion à cette forme dernière (3) dont Aristote dit, dans la Métaphysique, qu'elle ne naît ni ne périt; car la forme dont il s'agit là est physique, et
(1) Voy. les passages d'Arislole indiqués ci-dessus, pag. 313, noie 1.
(2) Littéralement : quand même l'aurait fait quiconque l'a fait d'entre les efficients prochains.
(3) La version d'AI- Harizi porte riiinnt^n Tiy^^'n NTI , que ce soit là cette forme dernière; on lit de même dans Tun des manuscrits de Leyde : linî^St^ Tl, au lieu de nilli^S JÏ"li<ir« TI. Ibn-Falaquera {More ha- More, pag. 37) supprime également le mot »"i'^^<tîf^< , allusion; mais la version d'Ibn-Tibbon est conforme a la leçon que nous avons adoptée.
non pas une intelligence séparée (^). En effet, quand nous disons de Dieu qu'il est la forme dernière du monde, ce n'est pas comme la forme ayant matière est une forme pour cette matière, de sorte
(1) Aristole montre, dans plusieurs endroits de S3i Métaphysique, que la matière première et la forme première ne naissent ni ne périssent. Dans tout l'être, la naissance (yh-friç^ et la destruction ou corruption (yÇiojoâ) ne sont autre chose que le changement ; ce qui naît, naît de quelque chose (qui est la matière), en recevant la forme (par laquelle seul il est ce qu'il est), et il périt en perdant sa forme. Il est donc clair que l'idée de la matière, comme celle de la forme, exclut la naissance et la destruction ; car, pour que la matière ou la forme pût naître ou périr, il faudrait que chacune des deux fût composée, a son tour, de matière et de forme, ce qui s'étendrait à l'infini, si l'on ne s'arrêtait pas à une première matière et a une première forme, lesquelles, par conséquent, ne peu\ent ni naître ni périr. — Maïmonide paraît avoir ici particulièrement en vue un passage du VII® livre de la Métaphysique (chap. 8), où Aristote dit, en résumé, ceci : Puisque ce qui naît, naît/>ar quelque chose (la cause efficiente) eXde quelque chose (la matière), et devient quelque chose (par la /brmc), la cause efficiente ne fait ni la matière seule ni la forme seule. Celui, par exemple, qui fait une sphère de bronze ne fait ni le bronze ni la forme sphérique en elle-même, mais il donne celte forme au bronze, qui en est le substratum. Si la cause efficiente faisait réellement cette forme en ellemême, celle-ci a son tour naîtrait de quelque chose et se composerait également de matière et de forme, et les naissances (yeMzaeiç^ se continueraient à l'infini. Il est donc clair que la forme, ou ce que dans les choses sensibles on peut appeler la fig-ure, ne naît pas; il n'y a donc pas de naissance pour celle-ci ni pour le quoi en lui-même (to rt :^v slvar), qui naît toujours dans autre chose, soit par l'art, soit par la nature ou par une faculté. Voici les propres termes d'Aristote : st ouv y.al toûto TtOLÛ aÙTÔ (sCt TÔ sISoç), o-^)>ov oTt wGTaTJTwç TrotvjTSt • x«t |3a5toOvTai al yîvio-ctf sic aTTStpov. ifxvzpo-j apoc oTt oOSè to slSog", n ÔtiSïjttots y^^ri Y.a.lùv tïjv èv rw KtffQyjTw iiopfiiVf •ytyvîTKt^ oOS £(7Tcj aOroO yivztriçj oùSè to tÎ ïîv slvat. toûto yap g(TTtv ô èv v.Wm yiyvîrcx.i rj Ûtto riyvnç ri vtzo fôaswç ïj Svvâfzî&j?. Vov.
aussi Métaph.^ VII, 15; VIII, 3, 5; XII, 3. On voit qu'il s'agit ici en effet, comme le dit Maïmonide, de toute forme en général, ou de la forme physique, inséparable de la matière, et non pas seulement de la forme première absolue, ou du premier moteur.
que Dieu soit une forme pour un corps (*). Ce n'est pas ainsi qu'il faut Tentendre , mais de la manière que voici : de même que la forme est ce qui constitue le véritable être de tout ce qui a forme, de sorte que, la forme périssant, l'être périt également, de même Dieu se trouve dans un rapport absolument semblable avec tous les principes de l'être les plus éloignés ('^) ; car c'est par l'existence du Créateur que tout existe , et c'est lui qui en perpétue la durée par quelque chose qu'on nomme V épanchement y coaime nous l'exposerons dans l'un des chapitres de ce traité (3). Si donc la non-existence du Créateur était admissible, l'univers entier n'existerait plus , car ce qui constitue ses causes éloignées disparaîtrait, ainsi que les derniers effets et ce qui est intermédiaire ; et, par conséquent, Dieu est à l'univers ce qu'est la forme à la chose qui a forme et qui par là est ce qu'elle est, la forme constituant son véritable être. Tel est donc le rapport de Dieu au monde, et c'est à ce point de vue qu'on a dit de lui qu'il est la forme dernière et la forme des formes y ce qui veut dire qu'il est celui sur lequel s'appuie en dernier lieu l'existence et le maintien de toutes les formes dans le monde, et que c'est par lui qu'elles
(1) Dieu, tout en mettant en mouvement la sphère céleste, à laquelle il donne la forme, est pourtant entièrement distinct de cette sphère, ainsi que notre auteur Texposera dans d'autres endroits. Voy. le chapitre suivant, et 11^ partie, chap. IV.
(2) Nous avons dû, dans ce passage, nous écarter un peu du texte arabe, dont la construction est peu régulière et même peu logique. Voici la traduction littérale : Ce n'est pas de cette manière que cela a été dit; mais, de même que tout être doué de forme n'est ce qu'il est que par sa forme, et quand sa forme périt son être périt et cesse , de même Xin rapport absolument semblable à celui-ci est le rapport de Dieu à tous les principes de l'être les plus éloignés. Le sens est que Dieu est appelé la forme dernière, parce qu'il fait exister les principes de tout ce qui est, lesquels sont éloignés des causes que nous reconnaissons comme immédiates.
(3) Voy. la II* partie, chap. XII. Sur le mot |>^d (^j^) que nous rendons par cy^ancAcwe/jO voy. ci-dessus, pag. !2ii, note 1.
subsistent , de même que les choses douées de formes subsistent par leurs formes. Et c'est à cause de cela qu'il a été appelé, dans notre langue, D^D^l^î^ "'H? ce qui signifie qu'il est la vie du monde, ainsi qu'on l'exposera (plus loin) (^).
Il en est de même aussi pour toute fm (2) , car lorsqu'une chose a une certaine fm, tu dois chercher pour cette fin une autre fin. Si, par exemple, tu dis que la matière de ce trône est le bois, son efficient le menuisier, sa forme carrée et de telle ou telle figure, et sa fin de s'asseoir dessus, tu dois ensuite demander : A quelle fin s'assied-on sur le trône? C'est, répondra-t-on, afin que celui qui s'assied dessus soit élevé au dessus du sol. Mais, demanderastu encore, à quelle fin doit-il être élevé au dessus du sol ? et on te répondra : C'est afin qu'ainsi assis, il grandisse aux yeux de ceux qui le voient. Et à quelle fin, poursuivras- tu, doit-il paraître grand à ceux qui le voient? C'est, répondra-t-on, afin qu'il soit craint et respecté. Mais, demanderas-tu de nouveau, à quelle fin doit- il être craint? C'est, dira-t-on^ afin qu'on obéisse à son ordre. Et à quelle fin, poursuivras-tu encore, doit-on obéir à son ordre? C'est, répondra-t-on, afin qu'il empêche les hommes de se faire du mal les uns aux autres. Et si tu demandes encore : A quelle fin? on te répondra : C'est afin que leur existence se continue en bon ordre. — Il en sera nécessairement de même de chaque fm nouvelle, jusqu'à ce qu'on arrive enfin, — selon une certaine opinion qui sera exposée (ailleurs^ — à la simple volonté de Dieu, de sorte qu'on répondra à la fin : C'est ainsi que Dieu l'a voulu ; ou bien (on aboutira) , — selon une autre opinion, — à
(1) Voy. ci-après, vers la fin du chap. LXXIÏ (fol. 1 03 3 de notre texte), où Pauteur cite ces mots du livre de Daniel (XÏI, 7): D^iyn ^H^ y^îi^^l. Les mots D^D7l^n Tl ne se trouvent point dans TÉcriture sainte, mais dans le rituel des prières; Ibn-Falaquera paraît avoir lu aussi dans notre passage : D^iyn "Tl (voy. More ha-Moré, pag. 37).
(2) C'est-a-dire, pour toute cause finale; l'auteur va montrer que les causes finales, aussi bien que les causes efficientes et formelles, aboutis sent à une dernière cause, ou à une fin dernière, qui est Dieu.
322 PUEMIÈRE PARTIE. — ClIAP. LXIX.
Texigence de la sagesse divine, ainsi que je l'exposerai , de sorte qu'on répondra à la fin : C'est ainsi que sa sagesse Ta exigé O. La série de toutes les fins aboutira donc, selon ces deux opinions^ à la volonté et à la sagesse de Dieu. Mais celles-ci, selon notre opinion, sont son essence; car il a été exposé que l'intention, la volonté et la sagesse de Dieu ne sont point des choses en dehors de son essence, je veux dire, autres que son essence (-). Par conséquent, Dieu est la fin dernière de toute chose ; tout aussi a pour fin de lui devenir semblable en perfection, autant que cela se peut, et c'est là ce qu'il faut entendre par sa volonté, qui est son essence y ainsi qu'on l'exposera (^). C'est donc à ce point de vue qu'il a été appelé la fin des fins.
Ainsi je t'ai exposé dans quel sens il a été dit de Dieu qu'il est efficient, fœme et fin; c'est pourquoi ils (les philosophes) l'ont appelé cause, et non pas seulement agent (ou efficient). Sache que certains penseurs (^) parmi ces motécallemin ont poussé l'ignorance et Taudace jusqu'à soutenir que, quand même on admettrait que le Créateur put ne plus exister, il ne s'ensuivrait point que la chose que le Créateur a produite, c'est-à-dire le inonde, dut également cesser d'^exister ; car (disent-ils) il ne faut
(1) Voy. la IIP partie de cet ouvrage, chap. XIII, où Tautenr s^'étenJ plus longuement sur celte matière; sur les deux opinions auxquelles on fait ici allusion, voy. ibid.y chap. XVII (2^ et S^ opinions),, et ef. W partie, chap. XVIII.
(2) Voy. ci-dessus, chap. LIII^ pag. 213 et surv. — Nous n'avons pu suivre exactement la construction du texte, dont voici le mot à mot : c'est pourquoi la série de toute fin aboutira, selon ces deux opinions, à sa volonté et à sa sagesse, dont il a été exposé, fielon notre opinion, quelles: sont son essence, et que son intention, sa volonté, ou sa sagesse, ne sont point des choses qui sortent de son essence, je veux dire, qui soient autres que son essence,
(3) Voy. III*^ partie, chap. XIII, et cf. ibid.^ chap. XXVII et LUI, et ci-dessusy vers la fin du chap. LIV, ce que Tauteur dit de la perfection humaine.
(4) Voy. ci-dessus, pag. i8i, note 3.
pas nécessairement que ce qui a été fait périsse parce que l'auteur, après l'avoir fait, a cessé d'exister. Ce qu'ils ont dit là serait vrai si Dieu était uniquement efficient^ et que cette chose faite n'eût pas besoin de lui pour prolonger (^) sa durée; de même que, lorsque le menuisier meurt, le coffre (qu'il a fait) n'en périt pas pour cela , car ce n'est pas lui qui en prolonge la durée. Mais, puisque Dieu est en môme temps la forme du monde, ainsi que nous l'avons exposé, et que c'est lui qui en prolonge la permanence et la durée, il est impossible (de supposer) que celui qui donne la durée puisse disparaître, et que néanmoins la chose qui n'a de durée que par lui puisse continuer d'exister (2).
Voilà donc à quelle grande erreur donnerait lieu cette assertion : que Dieu est seulement efficient, et qu'il n'est ni fin ni forme.