CHAPITRE LXXI
Sache que les nombreuses sciences que possédait notre nation pour approfondir ces sujets (3) se sont perdues tant par la longueur des temps que par la domination que les peuples barbares exerçaient sur nous, et aussi parce que ces sujets, ainsi que
(1) Plusieurs manuscrits portent nn^p^ll avec le suffixe masculin; de même Ïbn-Tibbon et Ibn-Falaquera (J/ore ha-Moré, pag. 41): ^n^"l^<•w^*V Il faut lire t^nnTOI, comme l'ont en effet quelques manuscrits, et traduire, en hébreu, Dn^"l^îîi^^.
(2) Voir la II« partie, chap. 1.
(3) C'esl-a-dire , les sujets métaphysiques dont il a élé question dans les chapitres précédents, et qui ont été désignés par les rabbins sous la dénomination de Ma'asé mercabâ (voirie chapitre précédent, et ci-dessus, pag. 9). — Avant d'exposer, dans la II*' partie de cet ouvrage, les doctrines des philosophes sur l'existence de Dieu, son unilé et son incorporante, l'auteur va donner, dans les derniers chapitres de cette repartie, un exposé du système des Motécallemîn. Le présent chapitre, servant d'introduction a cet exposé, renferme quelques indications historiques sur l'origine dudit système, dont l'influence se fait sentir chez certains théologiens juifs d'Orient. L'auteur fiiil entendre, au commencemenl de
nous l'avons exposé (^), n'étaient point livrés à tout le monde, les textes des Écritures étant la seule chose qui fût abordable pour tous. Tu sais que même la Loi traditionnelle (^) n'était point autrefois rédigée par écrit, à cause de ce dicton si répandu dans notre communion : c Les paroles que je t'ai dites de vive voix, il ne t'est pas permis de les transmettre par écrit (3). » Et c'était là une mesure extrêmement sage à l'égard de la loi; car on évitait par là les inconvénients dans lesquels on tomba plus
ce chapitre, que les sciences philosophiques avaient été cultivées par les juifs anciens, et que les sujets métaphysiques en question ne leur étaient pas familiers seulement par la tradition religieuse. Quelle que puisse être la valeur de celte assertion, elle est conforme a l'opinion de plusieurs auteurs anciens, et j'ai fait voir ailleurs que cette opinion a été soutenue par des écrivains païens, chrétiens et musulmans. Voy. mon article Juifs^ dans le Dictionnaire des sciences philosophiques, t. III, pag. 352, et les notes que j'y ai jointes dans les Archives israélites, cahier de mars 1848 (le tout publié a part en allemand, avec des additions, par le D'^ B. Béer, sous le titre de : Philosophie und philosophische Schriftsteller der Juden, Leipzig, 1852, in-8o, pag. 7 et 96). Du temps de Maïmonide, ladite opinion était généralement accréditée, comme on le voit dans le passage suivant dlbn-Roschd, vers la fin de sa Destruction de la Destruction (vers, hébr.):
n"y D^fc^^Din Dm nt<i:Din "^mi^n ^)im r^V « Personne ne doute qu'il n'y ait eu parmi les Israélites beaucoup de philosophes, et cela est évident par les livres qu'on trouve chez les Israélites et qu'on attribue à Salomon. La science a continuellement existé parmi les hommes inspirés, qui sont les prophètes. »
(1) Voy. ci-dessus, chap. XXXIV, pag. 127 et suiv.
(2) Sur le mot npS (j^)-, que les deux traducteurs hébreux rendent par mûSn (Talmud), voy. ci-dessus, pag. 7, note 1.
(3) Voy. Talmud de Babylone, traité Guittîn, fol. 60 b, où le verset: Écris-toi ces paroles, etc. (Exode, XXXIV, 27), est interprété dans ce sens qu'il n'est point permis ni d'enseigner verbalement la Loi écrite, ni de transmettre par écrit la Loi orale.
331 PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. tXXT.
tard(*), je veux dire, les nombreuses manières de voir, la division des opinions, les obscurités qui régnaient dans l'expression du rédacteur, l'erreur à laquelle celui-ci était sujet (-) , la désunion survenue parmi les bommes, qui se partageaient en sectes, et enfin l'incertitude au sujet des pratiques. Loin de là, la chose resta confiée à tous égards au grand tribunal^ comme nous l'avons exposé dans nos ouvrages talmudiques et comme l'indique le texte de la Loi (3). Or, si à l'égard de la Loi traditionnelle on a usé de tant de réserves (^), pour ne pas la perpétuer dans un recueil prodigué à tout le monde, (et cela) à cause des inconvénients qui pouvaient en résulter, à plus forte raison ne pouvait-on rien mettre par écrit de ces secrets de la Tord pour être livré à tout le monde ; ces derniers, au contraire, ne se transmettaient
(1) Lilléralement : car c'était éviter ce dans quoi on tomba plus tard. Il faut considérer le mot ^in comme un nom d'action (*w^) et m") comme un verbe passif impersonnel (^-^j). La traduction d'Ibn-Tibbon, qui rend ces deux mots comme des prétérits actifs, n'e.st pas bien claire.
(2) La version d'Ibn-Tibbon porte 131 nO H ]wb2 m^Sia mpÈDI 1^ "innnn n:iW) n^On. On voit que le traducteur a pris piD^X pour un participe passif C^j^^il) signifiant ce qui a été rédigé par écrit; c'est dans le même sens que ce mot a été rendu par Al-'Harizi. Les mots 1? *l3nnn n:;:itn (l'erreur qui s'y joignait) signifieraient d'après plusieurs commentateurs: les fautes des copistes qui se joignaient à l'obscurité de la rédaction ; mais le mot arabe ^*»» désigne plutôt une erreur de pensée ou à'opinion, une méprise. Il nous paraît préférable de considérer piD^i^ comme un participe actif (ijj^t), signifiant rédacteur; les mots nnnîi'' iriDI signifient littéralement et la méprise ou l'erreur qui Vaccompagnait, c'est-à-dire, qui était dans l'esprit du rédacteur.
(3) Voy. Deutéronome, cliap. XVII (v. 8-12), et Maïmonïde, Mischné Tara, préface.
(1) Le mot linni^lt^D^i^ (comme on lit dans tous les manuscrits), ou mieux inn^^tt^ûSN (i^L^I), est le nom d'action de la III^ forme de .^, ayant le sens de être avare de quelque chose, s'abstenir avec soin.
que par quelques hommes d'élite à quelques autres hommes d'élite, ainsi que je te l'ai exposé en citant ce passage : « On ne transmet les secrets de la Tara qu'à un homme de conseil, savant penseur, etc. (*). » Et c'est là la cause qui fit disparaître dans notre nation ces principes fondamentaux si importants, au sujet desquels on ne trouve que quelques légères remarques et quelques indications qui se présentent dans le Talmud et dans les Midi^aschôlh^ et qui ne sont qu'un petit nombre de noyaux entourés de nombreuses écorces ; de sorte que les hommes se sont occupés de ces écorces, ne soupçonnant pas qu'il y eût quelque noyau caché dessous.
Quant à ce peu de choses que tu trouves du caJâm ^2) chez
(1) Voy. ci-dessus, chap. XXXI V, page 127.
(2) Le mot calâm (j^), qui signifie parole, discours, désigne aussi une science qui se forma chez les musulmans dès le W siècle de Thégire, et qui avait pour but de combattre les doctrines des sectes hétérodoxes et plus tard celle des philosophes, en employant contre ses adversaires les armes de la dialectique et les raisonnements empruntés aux é'coles philosophiques. On peut donner a cette science le nom de dogmatique, ou de théologie rationnelle, et elle a beaucoup d'analogie avec \ai scolastique chrétienne. Le calâm se développa surtout depuis Tintroduclion, parmi les Arabes, de la philosophie péripatéticienne, et on v.erra plus loin (chap. LXXIII et suiv.) quelles furent les doctrines établies par cette science et comment elles s'y prenaient pour démontrer la vérité des principaux dogmes religieux, notamment de ceux qui établissent Tunité et rimmatérialité de Dieu et la Création. Quant au nom de calâm, les Arabes eux-mêmes ne sont pas d'accord sur son origine ; selon les uns, on appelait ainsi ladite science parce qu'on y avait d'abord discuté principalement sur ce qu'il fallait entendre par parole divine ou par la parole {calâm) attribuée a Dieu (cf. ci-après, pag. 343, note 3); selon les autres, le mot calâm ne serait qu'une imitation du mot 7r^an^^/c (^^^iai»), qui signifie également paro/e^ ou discours, et par lequel les philosophes désignaient une des principales branches de leur doctrine, savoir, la logique. Voy. Schahrestâni, Histoire des sectes religieuses et philosophiques j texte ar., pag. 18(lrad.all.,t. I,pag. 26); cf. Pococke, Spécimen hist.ar.,i^3ig. 195. Du mot calâvi vient le verbe técallam (/J-C*), ayant le sens de professer le
quelques Gueônîm et chez les Karaïtes (*), au sujet de l'unité de Dieu et de ce qui s'y rattache, ce sont des choses qu'ils ont empruntées aux Motécallemm des musulmans, et c'est très peu en comparaison de ce que les musulmans ont écrit là-dessus. Il arriva aussi que , dès que les musulmans eurent commencé (à embrasser) cette méthode, il se forma une certaine secte, celle
calâm, et dont le participe molécallem, au pluriel motécallémin, désigne les partisans du calâm. Ayant égard au sens de parole qu'a le mot calâm, les traducteurs hébreux ont appelé cette science 1^"in PlDlSn et ont désigné les Motécallémin sous le nom de Medahherim (jy^y^^'d)^ que les traducteurs latins? a leur tour, ont rendu par loquentes. On peut voir aussi ce que j'ai dit sur le calâm ôs-usle Dictionnaire des sciences philosophiques ,i. I, ari. Arabes (pag. 169 et 174), et dansmaiVoiice sur R. Saadia Gabn, pag. 16 et suiv. (Bible de M. Cahen, t. IX, pag. 88 et suiv.). — Les deux traducteurs hébreux ne se sont pas bien rendu compte du sens que le mot Dfe^?^/^^ a dans notre passage, et ils l'ont pris dans son sens primitif de parole ou discours; Ibn-Tibbon traduit: Tin^n ]^^]^ "iinD, et Al-'Harizi : liriTl ]^^]^2 DH^inD. A la suite des mots que nous venons de citer, il faut lire, dans la version d'Ibn-Tibbon : pyn Ht:} n^Hitt^ nt2"l, comme l'ont les manuscrits et l'édition princeps; dans les autres éditions, on a mis par erreur : |^ij;n ntQ n'?:iniC^ nûV
(1) On sait que le titre de Gaôn ]1t^:i (au plur. Gueônîm) est celui que portaient les chefs des académies juives de Babylone, sous la domination arabe, depuis la fin du VII^ jusque vers le milieu du XI® siècle. La période des Gueônîm coïncide avec celle du développement du calâm chez les Arabes; l'exemple donné par les théologiens musulmans fut suivi par certains docteurs juifs d'Orient, qui, comme les Motécallemîn, cherchèrent a soutenir les dogmes religieux par la spéculation philosophique, et jetèrent les bases d'une théologie systématique et rationnelle. Ce furent les docteurs de la secte des Karaïtes qui les premiers entrèrent dans cette voie et adoptèrent eux-mêmes le nom de Motécallemîn (voy. le Khozari, liv. V, § 15), sans toutefois admettre toutes les hypothèses du calâm musulman, qui seront exposées plus loin (ch. LXXIII). Quelques docteurs rabbanites parmi les Gueônîm imitèrent l'exemple des Karaïtes (cf. ci-dessus, pag. 286, note 3, et pag. 290, note 2). Il nous reste, dans \e Livre des Croyances et des Opinions de Rabbi Saadia Gaôn, un monument important de ce qu'on peut appeler le calâm juif, et c'est à ce célèbre docteur que Maïmonide paraît ici faire allusion, comme le fait observer
des \ïo'ta%ales O, et nos coreligionnaires leur firent maints emprunts et suivirent leur méthode. Beaucoup plus tard, il naquit
Moïse de Narbonne dans son commentaire à notre passage. Dans le t. III du Bictionnaire des sciences 'philosophiques , art. Juifs (pag. 355-357), j'ai donné quelques autres détails sur ce sujet. J'ajouterai encore que des auteurs arabes du X® siècle parlent expressément des Motécallemin juifs. Al-Mas'oudi en cite plusieurs qu'il avait personnellement connus (voy. Silv. de Sacy, Notices et Extraits des manuscrits^ t. YIII, pag. 167). 'Isa ibn-Zara'a , auteur arabe chrétien de Bagdad, en parlant, dans ses opuscules théologiques, d'un certain Abou'l-KhéirDaoud ibn-Mouschadj, dit que c'était un des principaux Motécallemin juifs et un profond penseur (LLJâi A^ Uj.XZa ^Ojj ^^^î ^^^^ (J^'")- ^<^y- lïis. ar. de la Biblioth. imp., ancien fonds, n° 98, fol. 40 b et 42 a.
(1) La secte des Mo'tazales (X3^11), dont le nom signifie séparés ou dissidents, eut pour fondateur Wâcil ibn-'Atâ (né Tan 80 de l'hégire, ou 699-700 de l'ère chrét., et mort l'an 131 , ou 748-749 de l'ère chrét.). Wâcil, disciple d'Al-'Hasan al-Baçri (de Bassora), s'étant séparé (Jyxcl) de l'école au sujet de quelque dogme religieux, se fit lui-même chef d'école, et établit une doctrine dont les éléments étaient empruntés à différentes sectes précédentes (cf. Schahrestâni, pag. ISetsuiv.; trad. ail., t. I, pag. 25 et suiv.; Pococke, Spécimen hist. ar.^ pag. 211 el suiv.). Les Mo'tazales, subdivisés en plusieurs branches, s'accordent tous sur les deux points suivants : 1° L'bomme a une liberté parfaite dans ses actions; il fait de son propre mouvement le bien et le mal, et il a ainsi des mérites ou des démérites. 2° Dieu, absolument un, n'a point d'attributs distincts de son essence (cf. ci-dessus, pag. 209, note 1). C'est à cause de ces deux points principaux de leur doctrine, ayant pour but d'établir la justice et l'unité absolues de Dieu, que les Mo'tazales se désignent eux-mêmes par la dénomination de J^^l^ J^l v^Lsr^t (partisans de la justice et de Vunité). Ce sont précisément ces mêmes expressions que l'historien arabe Al-Mas'oudi emploie pour désigner la doctrine des disciples de 'Anân (voir de Sâcy^ Notices et Extraits,], c; • Chrest, ar.^ t. I, pag. 349-351), ce qui prouve que les théologiens karaïles prirent surtout pour modèle les docteurs musulmans de la secte des Mo'tazales. D'accord avec Maïmonide , l'auteur karaïte Ahron ben- Élie dit expressément que les savants karaïtes et une partie des rabbanites suivaient les doctrines des Mo'tazales (voy. D^^pl W ou Arbre de la iev, édit. de Leipzig, pag. 4).
parmi les musulmans une autre secte, celle des Ascii ariyija (*\ professant d'autres opinions, dont on ne trouve rien chez nos coreligionnaires; non pas que ceux-ci aient choisi de préférence la première opinion plutôt que la seconde, mais parce qu'il leur était arrivé par hasard de recevoir la première opinion, et qu'ils l'avaient adoptée en la croyant fondée sur des preuves démonstratives (^). Quant aux Andalousiens de notre communion, ils sont tous attachés aux paroles des philosophes et penchent vers leurs opinions, en tant qu'elles ne sont pas en contradiction avec un article fondamental de la rehgion ; et tu ne trouveras point qu'ils marchent, sous un rapport quelconque, dans les voies des Motécallemîn. C'est pourquoi, dans ce peu de choses qui nous
(1) Les Asch'ariyya oa Ascharites sont les disciples d'AbouVHasan 'Ali ben-Isma'îl sl-Asch'ari, de Bassora (né vers Tan 880 de Père chrét., et mort en 9-iO). Celui-ci, élevé dans les principes des Mo'tazales, et déjà un de leurs principaux docteurs, déclara publiquement, un jour de vendredi, dans la grande mosquée de Bassora, qu'il se repentait d'avoir professé des doctrines hérétiques, et qu'il reconnaissait la préexistence du Korân, les attributs de Dieu et la prédestination des actions humaines. Les Ascharites admettaient donc, sans détour, des attributs de Dieu distincts de son essence et niaient le libre arbitre de l'homme. On voit que leur doctrine était diamétralement opposée à celle des Mo'tazales; ils faisaient néanmoins quelques réserves pour éviter de tomber dans l'anthropomorphisme et pour ne pas nier toute espèce de mérite et de démérite dans les actions humaines (voy. l'art. Arabes ô?Lns\e Dictionnaire des se. philos.., t. I, pag. 176, et cf. ci-dessus, pag. 186, note 1). Plusieurs détails de la doctrine des Ascharites seront exposés plus loin, ch. LXXIII (Propos. 6, 7 etc.); sur le fatalisme absolu que professait celte secte, voy. la III*^ partie de cet ouvi-age, chap. XVII (3*^ opinion).
(^2) Littéralement : et qu'ils la croyaient une chose démonstrative, c'està-dire, qu'ils croyaient que les opinions des Mo'tazales étaient des vérités qui pouvaient être rigoureusement démontrées.
reste de leurs (auteurs) modernes, ils suivent, sous beaucoup de rapports, à peu près notre système (adopté) dans ce traité (*).
(1) 11 semble résulter de ce que dit ici Maïmonide qu'il avait existé avant lui en Andalousie ou dans TEspagne musulmane un certain nombre de théologiens ou de philosophes juifs (cf. ci-dessus, ch. XLII, pag. 149, et ibid.^ note 1), mais que déjà de son temps on ne possédait plus de la littérature philosophique des juifs d'Espagne qu'un petit nombre d'ouvrages énjanés de quelques écrivains récents. Ceux qui nous restent encore aujourd'hui justifient en général le jugement porté par notre auteur, a l'exception de deux qui ont fait divers emprunts aux Motécallemîn. Salomon ibn-Gebirol, de Malaga, nous a laissé, dans sa Source de vie, un document important qui prouve que dès le XI« siècle, et avant que la philosophie péripatéticienne eût trouvé un digne représentant parmi les musulmans d'Espagne, les juifs de ce pays s'étaient livrés avec succès aux études philosophiques et avaient abordé les plus hautes questions métaphysiques ; et dès cette même époque il y eut aussi en Espagne des écrivains qui crurent devoir défendre la religion contre les envahissements de la philosophie. Cf. ma Notice sur Abou'l-Waiid Merwân ibn-Djanahy pag. 81 et suiv. (Journal asiatique, juillet 1850, pag. 45 et suiv.). Vers 1160, Abraham ben-David, de Tolède, adversaire d'Ibn-Gebirol, entreprit, dans son ouvrage intitulé la Foi sublime, de concilier ensemble la religion et la philosophie, et on reconnaît en lui un grand admirateur de la philosophie d'Aristote, qu'il fait intervenir dans les questions religieuses a peu près dans la même mesure que Maïmonide. Vers la même époque Juda ha-Lévi, de Caslille, avait, dans son célèbre Khozari, déclaré la guerre à la philosophie, dans laquelle il était profondément versé ; mais en même temps il avait rejeté les raisonnements du calàm, qu'il regardait comme des subtilités inutiles (voy. son dit ou\rage, liv. V, § 16). Parmi ses contemporains. Moïse ben-Jacob ibn-Ezra paraît appartenir à l'école philosophique, tandis que Joseph ibn-Çaddîk se trouvait a divers égards sous l'influence du calàm (cf. cidessus, pag. 209, note 1). Cette même influence se fait remarquer, a la fin du XI« siècle, dans le célèbre ouvrage de Ba'hya ben-Joseph, de Saragosse, intitulé Devoirs des cœurs; dans le livre I*^^, qui traite de Vunité de Dieu, nous trouvons plusieurs arguments empruntés aux Motécallemîn (voir notamment le chap. V), quoique, sous le rapport des attributs divins, Ba'hya se montre entièrement d'accord avec les philosophes (cf. ci-dessus, pag. 238, note 1).
340 PREMIÈKK PARTIE. — ClIAP. LXXI.
Il faut savoir que tout ce que les musulmans, tant Mo'tazales qu'Ascharites, ont dit sur les sujets en question, ce sont des opinions basées sur certaines propositions, lesquelles sont empruntées aux écrits des Grecs et des Syriens, qui cherchaient à contredire les opinions des philosophes et à critiquer leurs paroles '^^). Et cela pour la raison que voici : Lorsque l'Église chrétienne, dont on connaît la profession de foi, eut reçu dans son sein ces nations ^'^\ parmi lesquelles les opinions des philosophes étaient répandues, — car c'est d'elles qu'est émanée la philosophie, — et qu'il eut surgi des rois qui protégeaient la religion , les savants de ces siècles, parmi les Grecs et les Syriens, virent
(t) L'auteur fait allusion aux écrivains ecclésiastiques, grecs et syriens, qui, a partir du VI^ siècle, durent défendre les dogmes chrétiens contre la philosophie péripatéticienne de plus en plus dominante et contre les nombreuses hérésies issues de cette même pliilosophie. Les défenseurs de la religion se servirent des armes de la dialectique que l'étude de la philosophie d'Aristote leur avait mises entre les mains. Cf. Brucker, Hist. crit. philos.^ t. III, pag. 534; Rilter, Geschichte der Philosophie, t.YI, pag. 458 et suiv. (^Philos, chrét.^ liv. VII, chap. 1). La même méthode, comme l'auteur va l'expliquer, fut suivie par les Motccallemîn musulmans, qui connaissaient les écrits de plusieurs écrivains de l'Église grecque, tels que Jean Philopone, Jean Damascène et autres, et qui étaient encore plus à même de puiser dans les écrits des théologiens chrétiens de Syrie et de Mésopotamie. Des savants chrétiens, tant nestoriens que jacobites, vivaient en grand nombre au milieu des musulmans, qui leur devaient la connaissance de la philosophie et des sciences des Grecs. Cf.\yenrich, De auctorum Grœcorum versionibus et commentariis syriacis arabicis etc.^ pag. 7-22; E. Renan, De Philosophia peripatetica apud Syros, Paris 1852.
(2) Littéralement : lorsque la nation chréHenne eut embrassé (ilans son sein) ces nations \et l'assertion des chrétiens est ce qu'on sait~\ etc. Le mot n7D (^)^ nation, désigne surtout une grande communauté religieuse. Au lieu de ^lyi (assertion), quelques manuscrits ont le verbe t^iyn^S ('^^51); de même Ibn-Tibbon: );-ni -]:}y^ nt: Dn!i13n li^DI, et les chrétiens affirmaient (ou soutenaient) ce qu'on sait. L'auteur veut parler des mystères de l'Incarnation et de la Trinité.
qu'il y avait là des assertions avec lesquelles les opinions philosophiques se trouvaient dans une grande et manifeste contradiction. Alors naquit parmi eux cette science du calâm, et ils commencèrent à établir des propositions, profitables pour leur croyance, et à réfuter ces opinions qui renversaient les bases de leur religion. Et lorsque les sectateurs de l'islamisme eurent paru et qu'on leur transmit les écrits des philosophes, on leur transmit aussi ces réfutations qui avaient été écrites contre les livres des philosophes. Ils trouvèrent donc les discours de Jean le grammairien (*), d'Ibn-'Adi (^) et d'autres encore, traitant de ces matières; et ils s'en emparèrent dans l'opinion d'avoir fait une importante trouvaille. Ils choisirent aussi dans les opinions des philosophes anciens tout ce qu'ils croyaient leur être utile (3), bien
(1) Cet auteur est Jean Philopone , surnommé le grammairien, qui florissait à Alexandrie dans les VI^ et VIl^ siècles; son commentaire sur \diPhysique d'Aristote porte la date de l'an 333 de l'ère de Dioclélien, ou des Martyrs, qui correspond a l'an 617 de l'ère chrét. (voy. Fabricius, Biblioth. gr., t. X, pag. 6i0, A"^ édition). Les discours de Philopone, auxquels Maïmonide fait ici allusion, sont, sans doute, ^di Réfutation du traité de Proclus sur rélernité du monde, et sa Cosmogonie de Moïse.
(2) Abou-Zacariyya Ya'hya ibn-'Adi, chrétien jacobite, de Tecrît en Mésopotamie, vivait à Bagdad au X^ siècle. Il était disciple d'Al-Farâbi, et se rendit célèbre par ses traductions arabes de plusieurs ouvrages d'Aristote et de ses commentateurs. Selon le Tarîkh al-'hocamâ d'Al-Kifti, il mourut le 13 août de l'an 1285 des Séleucides (974 de l'ère chrét.), âgé de 81 ans. Cf. Abou'l-Faradj, Hist. dynast., texte ar., pag. 317, vers, lat., pag. 209. Ibn-'Adi composa aussi des écrits théologiques, où il cherchait à mettre d'accord la philosophie avec les dogmes chrétiens; ainsi, par exemple, il voyait dans la Trinité Tunité de l'intellect, de l'intelligent et de l'intelligible (cf. ci-dessus, chap. LXVIII), qui sont le Père, le Fils et le Saint-Esprit (voy. Hammer, Encyklopœdische Ubersicht der Wissenschaften des Orients, pag. 423). Il paraîtrait que Maïmonide ne connaissait pas bien l'épocjue a laquelle avait vécu Ibn-'Adi et qu'il le croyait plus ancien, puisqu'il semble supposer que les premiers Motécallemîn musulmans avaient puisé dans ses écrits.
(3) Littéralement : tout ce que celui qui choisissait croyait lui être utile.
342 PREMIÈRE PARTIE. — CïlAP. LXXl.
que les philosophes plus récents en eussent démontré la fausseté, comme, par exemple, l'hypothèse des atomes et du vide (^); et ils s'imaginaient que c'étaient là des choses d'un intérêt commun et des propositions dont avaient besoin tous ceux qui professaient une religion positive. Ensuite le calâm s'étendit et on entra dans d'autres voies extraordinaires, dans lesquelles les Motécallemin grecs et autres ne s'étaient jamais engagés (^); car ceux-ci étaient plus rapprochés des philosophes '^3). Puis il surgit encore, parmi les musulmans, des doctrines religieuses qui leur étaient particulières et dont il fallait nécessairement prendre la
(1) Voir ci-après, chap. LXXIII, propos. 1 et 2.
(2) La plupart des manuscrits d'Oxford portent D?^? et ce mot a été pris par Ibn-Tibbon dans le sens de souffrir, être malade ou affecté de quelque chose (vt), car il le traduit par T)r\l (c.-a-d. Y}r\l-> niph'al de n7n)- Dans les deux manuscrits de Leyde on lit D/^ (^)i et c'est cette leçon qu'exprime Âl-'Harizi, qui a lyii;! ; dans un manuscrit de la version d'Ibn-Tibbon (fonds de l'Oratoire, n° 46), on lit de même ly*!'' au lieu de y?ni' Aucune des deux versions n'exprime le vrai sens du texte arabe, où il faut lire J] (IV® forme de J), verbe qui signifie entrer, aborder, s'engager dans quelque chose; cf. ci-dessus, chap. XXVIIl, ^ ^^i^Ô "'JJ^Q ?b< ^^■^^^ D / "* ^ c'est 'pourquoi il ne s'engage pas dans cette question (fol. 31 h de notre texte et pag. 96 de la traduction), où Ibn-Tibbon rend le verbe 6^'' par yû)l)) D^i^H.
(3) C'est-à-dire, leur temps était plus rapproché de celui des philosophes anciens, auxquels ils se rattachaient par plusieurs liens. C'est du moins ainsi que ce passage a été entendu par Al-'Harizi qui traduit:
D''£iDiVBn yrh yr\\> d^dî n^n onn n^^^nr] o. Cependant, selon
quelques commentateurs, le sens serait que les théologiens grecs se tenaient plus près des philosophes, c'est-à-dire, ne s'écartaient pas tant de leurs doctrines; le texte arabe, ainsi que la version d'Ibn-Tibbon, admet en effet cette interprétation, et elle est aussi favorisée par une variante de quelques manuscrits arabes qui portent nÊD?^^^? de la philosophie, au lieu de nÈD^Ss^î*^, des philosophes.
défense; et, la division ayant encore éclaté parmi eux à cet égard, chaque secte établit des hypothèses qui pussent lui servir à défendre son opinion .
Il n'y a pas de doute qu'il n'y ait là des choses qui intéressent également les trois (communions) , je veux dire, les juifs, les chrétiens et les musulmans, comme, par exemple (*), le dogme de la nouveauté du monde, [de la vérité duquel dépend celle des miracles,] et d'autres encore (^). Mais les autres questions dans lesquelles les sectateurs des deux religions (chrétienne et musulmane) ont pris la peine de s'engager, comme, par exemple, ceuxci dans la question de la Trinité et quelques sectes de ceux-là dans celle de la parole (^) [de sorte qu'ils ont eu besoin d'établir certaines hypothèses de leur choix, afin de soutenir les questions
(1) Tous les manuscrits arabes portent ipll au féminin, se rapportant à ^^^tîf^^ ; les deux versions hébraïques ont ^)T\'].
(2) XriT^n ne peut grammaticalement se rapporter qu'au mot n^^dyD*7^< , et il en est de même du mot Dri7lt1 dans les versions hébraïques ; mais nous croyons que Tauteur a mis par inadvertance ^{m''JI% au lieu de m^^ll , et que ce mot se rapporte à 7lp7^<. De cette manière se justifie aussi Temploi du féminin TII dont nous avons parlé dans la note précédente.
(3) L'auteur fait allusion à la discussion qui s'éleva entre les théologiens musulmans sur la parole divine adressée aux prophètes, et notamment aMo'hammed. Selon les uns, la parole de Dieu est éternelle, et le Korân, dans lequel elle est déposée, a existé de toute éternité ; selon les autres, elle est créée dans le sujet dans lequel elle se révèle, et qui la revêt de lettres et de sons. Voy. Pococke, Spécimen hist. ar.^ pag. 217 et suiv.; Schahrestâni, pag. 30 et 156 (trad. ail., t. I, pag. 42 et 236); cf. ci-dessus, pag. 290, note 2. C'est dans ce sens aussi qu'Ibn-Tibbon explique le mot y\y^ , par lequel il rend ici le mot arabe DN?^ ; dans quelques manuscrits de sa version on lit cette note du traducteur :
C^nnû "1^^ « Il veut parler de la parole de Dieu (adressée) aux prophètes; car ils (les musulmans) ont discuté longuement sur la question de savoir si elle est éternelle ou créée. »
dans lesquelles ils s'étaient engagés O], ainsi que tout ce qui est particulier à chacune des deux communions et a été posé en principe par elle ('^\ (de tout cela, dis-je,) nous n'en avons besoin en aucune façon.
En somme, tous les anciens (3) Motécallemin^ tant parmi les Grecs devenus chrétiens que parmi les musulmans, ne s'attachèrent pas d'abord, dans leurs propositions, à ce qui est manifeste dans l'être , mais ils considéraient comment l'être devait exister pour qu'il pût servir de preuve de la vérité de leur opinion, ou du moins ne pas la renverser. Cet être imaginaire une fois établi, ils déclarèrent que l'être est de telle manière; ils se mirent à argumenter pour confirmer ces hypothèses d'où ils devaient prendre les propositions par lesquelles leur système pût se confirmer ou être à l'abri des attaques. Ainsi firent même les hommes intelligents qui, les premiers, suivirent ce procédé; ils consignèrent cela dans des livres et prétendirent que la seule spéculation les y avait amenés sans qu'ils eussent eu égard à un système ou à une opinion quelconque du passé. Ceux qui plus tard lisaient ces Uvres ne savaient rien de ce qui s'était passé ; de sorte qu'en trouvant dans ces livres anciens de graves argumentations et de grands efforts pour établir ou pour nier une certaine chose, ils s'imaginaient que ce n'était nullement dans l'intérêt des principes fondamentaux de la religion qu'on avait besoin d'étabUr ou de nier cette chose (^\ et que les anciens
(1) Littéralement : certaines hypothèses, au moyen desquelles hypothèses, qu*ils avaient choisies, ils soutenaient les choses dans lesquelles ils s'étaient engagés.
(2) Littéral.: de ce qui a été posé chez elle. Les mots ^<^•'fî yi?n^< Nt2^ sont rendus dans la version d'Ibn-Tibbon (selon les éditions) par n^ Dnn "imnti^ n^tD, de ce qui a été composé à cet égard par elle, c'est-à-dire, de ce qui a été consigné dans des écrits; nous préférons la leçon de plusieurs manuscrits qui portent n? 3^îiinti^ nJ2J2'
(3) Tous les manuscrits ont 7l^7N au singulier, ce qui est irrégulier.
(4) Littéralement : qu'on n'avait nullement besoin d'établir ou de nier cette chose, pour ce qui est nécessaire des bases de la religion.
n'avaient fait cela que pour montrer ce qu'il y avait de confus dans les opinions des philosophes et pour élever des doutes sur ce que ceux-ci avaient pris pour une démonstration. Ceux qui raisonnaient ainsi ne se doutaient pas qu'il en était tout autrement (^); car, au contraire, si les anciens se sont donné tant de peine pour chercher à établir telle chose et en nier telle autre (2), ce n'était qu'à cause du danger qui pouvait en résulter, fût-ce même au bout (d'une série) de cent prémisses, pour l'opinion qu'on voulait avérer, de sorte que ces anciens Motécallemîii coupèrent la maladie dès son principe ^^). Mais je te dirai en thèse générale que la chose est comme Ta dit Thémistius, savoir : que l'être ne s'accommode pas aux opinions, mais que les opinions vraies s'accommodent à l'être (^).
Ayant étudié les écrits de ces Motécallemîn^ selon que j'en
(1) LiUéralement * ne s'apercevaient pas et ne savaient pas que la chose n'était pas comme ils croyaient.
(2) Littéralement : pour établir ce qu'on cherchait à établir, et pour nier ce qu'on cherchait à nier.
(3) C'est-a-dire : Ils nièrent même des propositions inoffensives, dès qu'ils s'aperçurent que, de conséquence en conséquence, elles pouvaient aboutir a une proposition dangereuse pour la religion.
(i) Moïse de Narbonne exprime son étonnement de ce que l'auteur cite ici Thémistius (commentateur d'Aristote du IV^ siècle), au lieu do citer Aristote lui-même, qui, dit-il, a longuement traité ce sujet dans la lettre r (le liv. IV) de la Métaphysique, où il s'exprime ainsi: «Si toute pensée et toute opinion étaient vraies, tout serait nécessairement vrai et faux à la fois; car beaucoup d'hommes pensent le contraire de ce que pensent d'autres, et croient que ceux qui ne pensent pas comme eux sont dans Terreur.)) Ce qui veut dire (ajoute Moïse de Narbonne) qu'il faudrait que les choses fussent vraies et fausses a la fois, si elles s'accommodaient aux opinions des hommes ; car souvent les hommes ont sur une seule et même chose des opinions opposées. Le passage auquel il est fait allusion se trouve au liv. IV, chap. 6, de la Métaphysique, où Aristote, combattant la doctrine de Protagoras (qui disait que l'homme ou l'opinion individuelle est la mesure de toutes choses), s'exprime en
avais la facilité, comme j'ai aussi étudié, selon mon pouvoir, les écrits des philosophes, j'ai trouvé que la méthode de tous les Motécallemin est d'une seule et même espèce, quoique présentant diverses variétés. En effet, ils ont tous pour principe qu'il ne faut pas avoir égard à Vêtre tel qu'il est, car ce n'est là qu'une habitude, dont le contraire est toujours possible dans notre raison. Aussi, dans beaucoup d'endroits, suivent-ils Vimagination, qu'ils décorent du nom de raison. Après avoir donc établi les propositions que nous te ferons connaître, ils ont péremptoirement décidé, au moyen de leurs démonstrations, que le monde est créé; or, dès qu'il est établi que le monde est créé, il est indubitablement établi qu'il y a un ouvrier qui Ta créé. Ils démontrent ensuite que cet ouvrier est un, et enfin ils établissent qu'étant im, il n'est point un corps. Telle est la méthode de tout Motécallem d'entre les musulmans dans ce genre de questions ; et il en est de môme de ceux qui les ont imités parmi nos coreligionnaires et qui ont marché dans leurs voies. Quant à leurs manières d'argumenter et aux propositions par lesquelles ils établissent la nouveauté du monde ou en nient l'éternité, il y en a de variées ; mais la chose qui leur est commune à tous, c'est d'établir tout d'abord la nouveauté du monde, au moyen de laquelle il est avéré que Dieu existe. Quand donc j'ai examiné cette méthode, mon âme en a
ces termes : uzz yà^ rà f)o-/.oûvTa rc/.vT« l(7TÎv ùlr.'îri v.vi rà ^atvôprvy, àvay-z/j Trâvra àaa à'XvjRyj xat 'i^z-jZri stvui, tzoWol yùp 'zùvot.vritx. v7ro).au|3zvo'JO'ty àÀ).rilotÇy y.vX Toùç V.-Ï) Tavrà SoHaÇovras- éavTOtî Stcvl/sOTOxt vouiÇovo-tv, v.. t. ).. Après avoir fait quelques autres citations du même chapitre , Moïse de Narbonne ajoute : « Il me semble que Tauteur (Maïmonide), en composant ce traité, consultait particulièrement les modernes. « H paraît en effet que Maïmonide, en étudiant la philosophie péripatéticienne, ne remontait pas toujours aux sources, et se bornait a lire les analyses des commentateurs; parmi ces derniers, Thémistius était un des plus accrédités chez les Arabes, et c'est surtout dans les ouvrages de ce commentateur et dans ceux dlbn-Sînâ que beaucoup de savants arabes étudiaient la philosophie d'Aristote. Cf. Schahrestâni, 1. c, pag. 312 et 326 (trad. ail., t. II, pag. 160 et 181).
éprouvé une très grande répugnance, et elle mérite en effet d'être repoussée; car tout ce qu'on prétend être une preuve de la nouveauté du monde est sujet aux doutes, et ce ne sont là des preuves décisives que pour celui qui ne sait point distinguer entre la démonstration, la dialectique et la sophistique (^). Mais pour celui qui connaît ces différents arts, il est clair et évident que toutes ces démonstrations sont douteuses, et qu'on y a employé des prémisses qui ne sont pas démontrées.
Le terme jusqu'où pourrait aller, selon moi, le théologien (2) qui cherche la vérité, ce serait de montrer la nullité des démonstrations alléguées parles philosophes pour V éternité (du monde); et combien ce serait magnifique si l'on y réussissait ! En effet, tout penseur pénétrant qui cherche la vérité et ne s'abuse pas lui-même sait bien que cette question, je veux dire (celle de savoir) si le monde est éternel ou créé, ne saurait être résolue par une démonstration décisive, et que c'est un point où l'intelligence s'arrête. Nous en parlerons longuement; mais qu'il te suffise (maintenant de savoir), pour ce qui concerne cette question, que depuis trois mille ans, et jusqu'à notre temps, les philosophes de tous les siècles ont été divisés là-dessus, (comme on peut le voir) dans ce que nous trouvons de leurs ouvrages et de leur histoire ^3). Or, puisqu'il en est ainsi de cette question, comment donc la
(1) La dialectique et la sophistique s'occupent du même genre de questions que traite la philosophie et elles ont pour objet Vêtre. Mais, dit Aristote, la dialectique ne fait (ivC examiner là où la philosophie reconnaît; la sophistique pam?^ (la science), sans Tètre: k'axL Ik -h lioàzv.xiv.'h Trstpaa-Tt-
Métaph., liv. IV, chap. 2.
(2) pi;^li^nD7t^ (proprement: ceux qui s'occupent de la Loi) signifie la même chose que ('ij;^"!'^:^^^ ^im ; voy. ci-dessus, pag. 68, note 3.
(3) Dans la version d'Ibn-Tibbon il faut ajouter, après Dn"'"l13nO, le mot Dn^imr qu'on trouve dans les manuscrits de cette version et dans celle d'Al-'Harizi ; le sens est, qu'on peut s'en convaincre, soit par leurs propres ouvrages, soit par ce qui est rapporté sur leur compte.
prendrioiis-noiis comme prémisse pour construire (la preuve de) l'existence de Dieu? Celle-ci serait alors douteuse : Si le monde est créé (dirait-on% il y a un Dieu; mais s'il est éternel^ il n'y a pas de Dieu. Voilà où nous en serions, à moins que nous ne prétendions avoir une preuve pour la nouveauté du monde et que nous ne l'imposions de vive force (^), afin de pouvoir prétendre que nous connaissons Dieu au moyen de la démonstration. Mais tout cela serait loin de la vérité ; selon moi, au contraire, la manière véritable, c'est-à-dire la méthode démonstrative dans laquelle il n'y a point de doute, consiste à établir l'existence de Dieu, son unité et son incorporalité par les procédés des philosophes, lesquels procédés sont basés sur l'éternité du monde. Ce n'est pas que je croie l'éternité du monde, ou que je leur fasse une concession à cet égard ; mais c'est que, par cette méthode, la démonstration devient sûre et. on obtient une parfaite certitude" sur ces trois choses, savoir, que Dieu existe, qu'il est un et qu'il est incorporel, sans qu'il importe de rien décider à l'égard du monde, (savoir) s'il est éternel ou créé. Ces trois questions graves et importantes étant résolues par une véritable démonstration, nous reviendrons ensuite sur la nouveauté du monde et nous produirons à cet égard toutes les argumentations possibles ^-L
Si donc tu es de ceux qui se contentent de ce qu'ont dit les MolécaUemin et que tu croies qu'il y a une démonstration solide pour la nouveauté du monde , certes c'est fort bien ; et si la chose ne te paraît pas démontrée, mais que lu acceptes traditionnellement des prophètes que le monde est créé, il n'y a pas de mal à
(1) Littéralement : et que nous ne combattions pour cela par le glaive. Il y a peut-être ici une allusion ironique a la manière dont Tislamisme chercha a propager ses doctrines.
(2) Littéralement : et nous dirons là-dessus tout ce par quoi il est possible d'argumenter, c'est-à-dire, nous produirons tous les arguments qu'on peut alléguer en faveur de la nouveauté du monde, ou du moins contre son éternité. Voy. la 11^ partie, cliap. XV et suiv.
PRE3I1ÈRE PAUTIE. — ClIAl». LXXl. 349
cela. Cependant, il ne faut pas demander (dès à présent) : Comment le prophétisme peut-il subsister, si le monde est éternel ? (et il faut attendre) jusqu'à ce que tu aies entendu ce que nous dirons sur le prophétisme dans le présent traité; car nous ne nous occupons pas maintenant de ce sujet. Mais ce qu'il faut savoir, c'est que dans les propositions que les hommes des racines (0, je veux dire les Motécallemîn, ont établies pour aftirmer la nouveauté du monde, il y a renversement du inonde et altération des lois de la nature (^^ comme tu vas l'entendre ; car je ne puis me dispenser de te parler de leurs propositions et de leur manière d'argumenter.
Quant à ma méthode, elle est telle que je vais te la décrire sommairement. Le monde, dis-je, est nécessairement ou éternel ou créé. Or, s'il est créé, il a indubitablement un créateur, car c'est une notion première que ce qui est né ne s'est pas fait naîtra lui-même, mais ce qui l'a fait naître est autre chose que lui; donc (dit-on), ce qui a fait naître le monde, c'est Dieu. Si (au contraire) le monde est éternel, il s'ensuit nécessairement, en vertu de telle et telle preuve, qu'il existe un être, autre que tous les corps de l'univers, qu'il n'est ni un corps, ni une faculté dans un corps, qu'il est un, permanent, éternel , qu'il n'a pas de cause et qu'il est immuable; cet être est Dieu. Il est donc clair que les preuves
(1) Le mot xjJy^\ désigne ceux qui s'occupent des racines (J^l) ou des doctrines fondamentales de la religion ; ce sont ces racines qui forment le sujet du calâm, tandis que les branches (Ç'^^i) , c'est-a-dire, tout ce qui est secondaire, et notamment les pratiques, sont du domaine de la jurisprudence (^). Voy. Pococke, Spécimen hist. ar.^ texte d'Abou'l- Faradj, pag. 16; Schahrestâni, pag. 28 (tr. ail., t. 1, pag. 38 et 39).
(2) Les expressions hébraïques D^l); *T]1Dn et n^Ii^i^"!! "'IID ''W» dont se sert ici l'auteur, sont empruntées à des locutions talmudiques fort connues; p. ex. : ^n^i^l HISH ch)]^-, Talm. de Bab., traité Pesaliîm, fol. 50 ft/ n'iti^i^i:} 11*10 lS "iJntri, iMd., traité Schahhâth, fol. 53 &/
}r\y\^ y:irr:î n^rrN-in mo T\y^^ n"^pnsr Ssiri^^ ^^ ]rùVi n^n:;
Schemôth rabbâj sect. 38.
350 PREMlÈRli PAIITIE. — CHAP. LXXI.
de l'existence de Dieu, de son unité et de son incorporalité, il faut les obtenir uniquement par l'hypothèse de l'éternité (du monde), et ce n'est qu'ainsi que la démonstration sera parfaite, n'importe que (réellement) le monde soit éternel ou qu'il soit créé (^). C'est pourquoi tu trouveras que toutes les fois que, dans mes ouvrages talmudiques, il m'arrive de parler des dogmes fondamentaux ('^) et que j'entreprends d'établir l'existence de
(1) Voici quel est le raisonnement de l'auteur : Si on admet que le monde est créé, il s'ensuit sans doute qu'il existe un créateur; mais on ne parvient ainsi a établir autre chose que la simple existence de Dieu, tandis qu'en didmeiiainiV éternité du monde, on aura des démonstrations rigoureuses pour établir en même temps l'immatérialité, l'unité et l'immutabilité de Dieu, ainsi qu'on le verra dans les premiers chapitres de la II® partie de cet ouvrage. Il faut donc emprunter tout d'abord les arguments de ceux qui professent l'éternité de la matière première, afin qu'il ne reste point de doute sur la véritable nature de l'Etre suprême, sauf a réfuter ensuite l'hypothèse de l'éternité de la matière. On sent facilement ce que ce raisonnement a de vicieux; il renferme Taveu implicite que le croyant qui admet le dogme de la Création ex nihilo doit admettre l'unité et l'incorporalité de Dieu comme objets de la foi religieuse et renoncer a toute démonstration à cet égard. Voici comment Ibn-Falaquéra (il/oré ha-Moré, pag. 43) s'exprime sur notre passage : (( On peut ici objecter: Comment veut-on démontrer un sujet aussi important au moyen d'une chose douteuse, et a plus forte raison si cette chose n'est pas vraie? car, si les prémisses de la démonstration ne sont pas vraies, comment la conclusion peut-elle être vraie, et comment peuton avec de telles prémisses former une démonstration qui ne soit point douteuse?... Sans doute, cela n'a pu échapper à notre maître, qui a sagement disposé toutes ses paroles. » Cf. ci-dessus, pag. 29, note 1.
(2) Littéralement : C'est pourquoi tu trouveras toujours dans ce que j'ai composé sur les livres du Fikh (ou du Talmiid)^ lorsqu'il m'arrive de parler de bases (ou de principes fondamentaux^^ etc. Au lieu de lyj^ip un des manuscrits d'Oxford (catal. d'Uri, n« 359) porte nyn'iT^^i^ -^y^^^p , des bases de lareligion. CVst cette leçon qui a été suivie dans les deux versions hébraïques; celle d'Ibn-Tibbon a rnn nmON et celle d'Al-'Harizi nilDi^^n niTlD''. Ibn-Falaquéra (^Moré ha-Moré , pag. 43) a mis minn ni^SQ n:S, ce qui serait en arabe : H^n'^'^N lyi^ip (0 HIV^p'
Dieu, je le fais dans des termes inclinant vers Y éternité (de la matière). Ce n'est pas que je professe V éternité; mais je veux aftermir Texistence de Dieu dans notre croyance par une méthode démonstrative sur laquelle il ne puisse y avoir aucune contestation, afin de ne pas appuyer ce dogme vrai, d'une si grande importance, sur une base que chacun puisse ébranler et chercher à démohr, et que tel autre puisse même considérer comme non avenue (^). Et d'autant plus ('^) que les preuves philosophiques sur ces trois questions (^) sont prises dans la nature visible de l'être, qui ne saurait être niée qu'à la faveur de certaines opinions préconçues , tandis que les preuves des Motécallemîn sont puisées dans des propositions contraires à la nature visible de l'être , de sorte qu'ils sont obhgés (^) d'établir qu'aucune chose n'a une nature (fixe).
Je te donnerai dans ce traité, en parlant de la nouveauté du monde, un chapitre particulier dans lequel je t'exposerai une certaine démonstration sur cette question (^), et j'arriverai au terme auquel tout Motécallem a aspiré, sans que pour cela je nie la nature de l'être, ni que je contredise Aristote dans rien de ce qu'il a démontré. En effet, tandis que la preuve que certains Motécallemîn ont alléguée pour la nouveauté du monde, et qui
(1) Littéralement : et qu'un autre puisse prétendre n'avoir jamais été construite.
(2) C'est-a-dire , j'ai d'autant plus de raisons pour en agir ainsi.
(3) C'est-a-dire, celles de l'existence, de l'unité et de l'incorporalité de Dieu.
(4) Les manuscrits portent pinV et plus loin ni^j^^nS î^l^nS^Ê; nous avons cru devoir écrire, dans les deux passages, ]VJn^^ , car la construction indique que ce verbe vient de la racine Lsr^, qui signifie avoir recours, être réduit à quelque chose. Dans les manuscrits, le 1 et le •> hamzés sont souvent supprimés. Cf. ci-dessus, pag. 50, note 3.
(5) Voy. la 1I« parfie, chap. XIX.
est la plus forte de leurs preuves ^^\ n'a pu être établie par eux sans qu'ils eussent nié la nature de tout l'être et contredit tout ce que les philosophes ont exposé, j'arriverai, moi, à une preuve analogue, sans être en contradiction avec la nature de l'être, ni avoir besoin de contester les choses sensibles (^).
Je crois devoir te rapporter les propositions générales au moyen desquelles les Motécallemîn établissent la nouveauté du monde, ainsi que l'existence, l'unité et l'incorporalilé de Dieu; je te ferai voir quelle est leur méthode à cet égard, et je t'exposerai ce qui résulte de chacune desdites propositions. Ensuite je le rapporterai les propositions des philosophes directement relatives à ce sujet, et je te ferai voir la méthode de ces derniers. Tu ne me demanderas pas que, dans ce traité, je démontre la vérité de ces propositions philosophiques que je te rapporterai sommairement ; car il y a là la plus grande pactie de la physique et de la métaphysique. De même tu ne désireras pas que je te fasse entendre, dans ce traité, les arguments allégués par les Motécallemîn pour démontrer la vérité de leurs propositions ; car ils ont passé à cela leur vie, comme l'y passeront encore ceux qui viendront, et leurs livres se sont multipliés. En effet, chacune de ces propositions, à Texception d'un petit nombre, est réfutée par ce qui se voit dans la nature de l'être, et les doutes surviennent; de sorte qu'ils ont besoin de faire des livres et des controverses pour affermir chaque proposition, résoudre les doutes qui y surviennent et repousser même l'évidence qui la réfute, s'il n'y a
(1) L'auteur paraît ici faire allusion à la V*' des preuves des Motécallemîn énumérées plus loin, chap. LXXIV.
(2) C'est-a-dire, de nier les choses évidentes. Le mot *ï\j°*^ désigne une négation obstinée, une discussion qui a pour but, non pas la vérité, mais la dispute et la contradiction. Yoy. l'Appendice du More ha-Moré, chap. III (pag. 152); les hommes de science, dit Ibn-Falaquéra, appellent celui qui nie févidence ^L^t jol*. Cf. le livre Tarifât, cité dans le Dictionnaire de Freytag, a la racine j^S^.
PREMIÈIIE PARTIE. — CIIAP. LXXl. 353
pas d'autres moyens possibles (^). Mais, pour ce qui est des propositions philosophiques que je te rapporterai sommairement pour servir à la démonstration desdites trois questions, je veux dire, de l'existence, de Tunité et de TincorporaUté deDieu, ce sont, pour la plupart, des propositions qui te donneront la certitude dès que tu les auras entendues et que tu en auras compris le sens. Quelques unes t'indiqueront en elles-mêmes les endroits des livres de la Physique ou de la Métaphysique où elles sont démontrées ; tu pourras donc en chercher l'endroit et vérifier ce qui peut avoir besoin d'être vérifié.
Je t'ai déjà fait savoir qu'il n'existe autre chose que Dieu et cet univers . Dieu ne peut être démontré que par cet univers (considéré) dans son ensemble et dans ses détails ; il faut donc nécessairement examiner cet univers tel qu'il est, et prendre les prémisses (des preuves) dans sa nature visible. Par conséquent il faut connaître sa forme et sa nature visibles , et ce n'est qu'alors qu'on pourra en induire des preuves sur ce qui est en dehors de lui. J'ai donc cru nécessaire de donner d'abord un chapitre où je t'expose l'ensemble de l'univers, sous forme d'une simple relation de ce qui a été démontré (ailleurs) et dont la vérité est hors de doute. Ensuite je donnerai d'autres chapitres, où je rapporterai les propositions des Motécallemîn et où j 'exposerai les méthodes dont ils se servent pour résoudre les quatre questions dont il s'agit (^). Puis, dans d'autres chapitres encore, je t'exposerai les propositions des philosophes et leurs méthodes d'argumentation à l'égard desdites questions. Enfin je t'exposerai la méthode que je suis moi-même, comme je te l'ai annoncé, à l'égard de ces quatre questions.
(1) La version d'Ibn-Tibbon porte: '^y\ 1M^^ ''i^ Dt^l, QU0iQu't7 n'y ail pas de moyen possible pour cela; celte version est conforme à l'un des manuscrits de Leyde, qui porte 1i^)., au lieu de ]^.
C'est-a-dirc, les questions de Texislence, de Tunité et de Tincor-
poralité de Dieu et celle de la création du monde.