CHAPITRE LXXIIT
Les propositions générales que les Motécallemîn ont établies, malgré (3) leurs opinions diverses et leurs méthodes nombreuses, [propositions qui leur sont nécessaires pour affirmer ce qu'ils veulent affirmer au sujet des quatre questions dont il s'agit,] sont au nombre de douze. Je vais d'abord te les énoncer (sommairement) ; ensuite je t'exposerai le sens de chacune de ces propositions et ce qui en résuite :
La T' proposition affirme (l'existence de) la substance simple W;
la 11% l'existence du vide;
la 111% que le temps est composé d'instants (^) ;
(1) C'est-k-dire : pas même pour ce qui concerne la science physique, qui s'occupie des principes (^àpy^ai) de toute chose.
Q2) Littéralement : je commence à rapporter ce que j'ai promis de rapport ter et d'expliquer, c'est-a-dire , les propositions des Motécallemîn et leurs démonstrations relatives aux quatre questions dont il a été parlé a la fin du chapitre précédent.
(3) Les deuK traducteurs hébreux ont pris la préposition i^y C J^) dans le sens de selon (^S? » *È5) i qui est ici inadmissible; Tauteur veut dire que les propositions qu'il va énumérer sont communes k tous les Motécallemîn, quelle que soit d'ailleurs la diversité de leurs opinions et de leurs méthodes.
(4) C'est-a-dire , Texistence des atomes; voy. ci-dessus, pag. î85^ note 3.
(5) Le mot ^jt, dans le langage des Motécallemîn, désigne une parcelle indivisible de temps, qui est par rapport au temps ce que le point géométrique est par rapport a l'espace. C'est le moment ou le point idéal intermédiaire entre ce qui est avant et ce qui est après, et qu'Aristote appelle rô vùv; cf. ci-dessus, pag 199, note 1.
la IV% que la substance est inséparable d'accidents nombreux ;
la V% que dans la substance simple (ou V atome) résident les accidents sur lesquels je m'expliquerai, et qu'elle en est inséparable ;
la Vl% que l'accident ne dure pas deux temps (ou instants) ;
la VIP, que la raison d'être est la même pour les capacités et pour leurs privations (^), et que toutes elles sont des accidents réels qui ont besoin d'un efficient ;
la VIII% qu'il n'y a dans tout l'être [c'est-à-dire, dans toutes les choses créées,] autre chose que substance et accident, et que la forme physique est également un accident ;
la IX^, que les accidents ne se portent pas les uns les autres;
la X^, que le possible ne doit pas être considéré au point de vue de la conformité de l'être avec telle idée (2) ;
la XI% que, pour ce qui est de l'inadmissibilité de Vinfmi, il importe peu (3) que celui-ci le soit en acte ou en puissance^ ou accidentellement ; je veux dire, qu'il importe peu que les choses infinies existent simultanément, ou qu'elles soient réputées (être composées) de ce qui est et de ce qui n'est plus (^) [et c'est là ce qui est accidentellement]-, tout cela, disent-ils, est (également) inadmissible ;
la XIP enfin, c'est leur assertion : que les sens induisent en
(1) Littéralement : que la raison (ou la nature) des capacités est aussi celle de leurs yrivations; c'est-a-dire , que ce que nous considérons comme la privation d'une certaine qualité ou capacité (l^tc) est également une qualité réelle et positive.
(2) C'esl-à-dire , comme on le verra plus loin, qu'il suffit, pour qu'une chose soit possible, qu'on puisse s'en former une idée , et qu'il n'est pas nécessaire que l'être réel soit conforme a cette idée.
(3) Littéralement : il n'y a pas de différence entre etc.
(4) En d'autres termes : il importe peu qu'il s'agisse d'un nombre infini de choses existant simultanément, ou d'une série de choses existant successivement les unes après les autres.
erreur, beaucoup de choses échappant à leur perception (*\ et que par conséquent on ne saurait admettre leur jugement ni les prendre absohiment pour principes d'une démonstration.
Après les avoir énumérées , je vais en expliquer le sens et exposer ce qui en résulte, (en les abordant) une à une.
La PREMIÈRE PROPOSITION a le sens que voici : Ils soutenaient que l'univers entier, c'est-à-dire, chacun des corps qu'il renferme, est composé de très petites parcelles, qui, à cause de leur subtilité, ne se laissent point diviser (^\ Chacune de ces parcelles est absolument sans quantité; mais lorsqu'elles sont réunies les unes aux autres , cet ensemble a de la quantité et est alors un corps. Selon l'opinion de quelques uns, dès que deux de ces parcelles se réunissent, chacune d'elles devient un corps, ce qui fait deux corps (^). Toutes ces parcelles sont semblables et pa-
(1) Littéralement : et qu'il leur échappe beaucoup de leurs objets de perception.
(2) L'hypothèse des atomes, à laquelle se lie intimement celle du vide, fut empruntée par les Mutécallemîn aux anciens philosophes grecs, ainsi que l'auteur Ta fait observer plus haut (pag. 34-2). Mais, en restaurant les hypothèses de Démocrite et d'Épicure et en y joignant celle des atomes du temps, les Motécallemîn, loin d'en craindre les conséquences , cherchèrent à allier cette doctrine avec le dogme de la création ex nihilo, en ôtant aux atomes l'éternité et en les supposant créés par Dieu. Ce fut h peu près dans la même forme que Tatomisme se reproduisit plus tard dans la doctrine de Gassendi. — Voy. aussi, sur ces propositions des Motccallcinîn, Ahron ben-Élie, Arbre de la vie, chap. IV.
(3) Selon cette opinion, chaque atome en lui-même devient quantitatif par suite de la composition. On voulait sans doute expliquer par la comment les atomes, qui n'ont point de dimensions, peuvent en se composant former des corps, et on croyait ainsi échapper à une des plus graves objections faites contre l'atomisme. Cf. les objections de Saadia, Croyances et Opinions, liv. I, chap. A (édit. de Berlin, fol. 10 b) :
• pQii^ni nmini ^ni^^n ^:j2d n^rv^^ ^'j pit:y ^b^ nm n^i
reilles les unes aux autres, et il n'y a entre elles aucune espèce de différence. Il n'est pas possible, disent-ils, qu'il existe un corps quelconque qui ne soit pas composé de ces parcelles pareilles, ipar juxtaposition i^) : de sorte que, pour euK, \dinaissance^ c'est la réunion (des atomes) , et la destruction, c'est la séparation. Cependant ils ne donnent point à cette dernière le nom de destruction, mais ils disent : les naissances (^) sont réunion, séparation, mouvement et repos. Ils disent aussi que ces parcelles ne sont pas d'un nombre limité v3) dans l'univers, comme le croyaient Epicure et d'autres qui ont professé la doctrine des atomes ; ils soutiennent, au contraire, que Dieu crée perpétuellement ces substances quand il le veut, et qu'ils peuvent aussi ne pas exister. Je vais te faire connaître leurs opinions concernant la privation de la substance (^).
(1) C'est-a-dire : les atomes se joignent les uns aux autres, mais ne forment pas de mélange/ car, étant indivisibles, ils ne sont point susceptibles de se confondre par fusion.
(2) Le mot J^^IDK (m!^^) ^^'^ ^^^^ considéré comme pluriel de ]*1I3 ((J^O' génération, naissance (yivîc-jr); la version d'Ibn-Tibbon porte n^inn, au singulier; mais dans quelques manuscrits on lit ni^inrii au pluiiel. La version d'Al-'Harizi porte D^^^^^ , les frères; on voit que ce traducteur a prononcé ?5<1i:j<7t^ ( »laà.^t), ce qui est absurde. — L'auteur veut dire que les Motécallemîn évitent de se servir du mot ^L«3, corruption ou destruction (y^opx)^ parce que, dans toutes les transformations physiques, les atomes restent indestructibles; ils aiment donc mieux désigner, toutes les transformations par le mot ^y ^ naissance. Toutes les apparitions physiques sont ramenées par eux aces quatre phénomènes : réunion, séparation, mouvement et repos. Cf. Schmœlders, Essai sur les écoles philosophiques chez les Arabes, pag. 167 et suiv.
(3) C'est-à-dire , qu'elles ne sont pas les mêmes de toute éternité , de sorte que leur nombre ne puisse changer. Tous les manuscrits portent nilî^riD (^jj^^"*) 1 c'est-à-dire : renfermées dans un nombre, bornées ou limitées,' Iljn-Tibbon a traduit ici librement : lD^î»? D^p7nn Ty}\^ ^3 Tt^O D^i^îitDi, que. ces-parcelles n'existent pas de tout temps.
(4) C'est-à-dire, la privation de l'atome, ou le vide, et comment ils entendent en général la privation ou le non-être. Voir les propositions II et VU.
La DEUXIÈME PROPOSITION , c'est Tassertion du vide : — Les hommes des racines ^'^'^ croient aussi que le vide existe, c'est-à-dire (qu'il existe) un ou plusieurs espaces où il n'y a absolument rien, mais qui sont vides de tout corps et privés de toute substance. Cette proposition leur est nécessaire dès qu'ils admettent la première proposition. En effet, si l'univers était plein (-) de ces parcelles, comment donc pourrait se mouvoir ce qui se meut? car on ne peut pas se figurer que les corps entrent les uns dans les autres, et ces parcelles ne peuvent se réunir et se séparer que par le mouvement. Ils sont donc nécessairement obligés (^) d'admettre le vide, atin qu'il soit possible à ces parcelles de se réunir et de se séparer, et que le mouvement puisse s'opérer dans ce vide, dans lequel il n'y a point de corps ni aucune de ces substances (simples).
La TROiSiÈME PROPOSITION dit : « que le temps est composé d'instants; » c'est-à-dire, qu'il se compose de petits temps nombreux, qui, à cause de leur courte durée, ne se laissent point diviser. Cette proposition leur est également nécessaire, à cause
(1) Voy. ci-dessus, cliap. LXXÏ, pag. 349, note 1. Ibn-Tibbon , qui, dans le passage que nous venons d'indiquer, rend très bien le mot iJJ?-?^ par D^^ït^lïi^n 1 l'explique ici par cette paraphrase inexacte . Dnmn nC^n ip^y Vntr Dnnîon ^1^^1p. H paraît néanmoins que cette paraphrase ne se trouvait pas dans tous les manuscrits; les commentaires de Moïse de Narbonne et de Joseph Caspi ont ici également le
mot D"'-ii^"iîi^n.
(2) Le mot ^^^û C^)-, qu'on trouve dans tous les manuscrits, est une forme vulgaire, pour ^j^.
(3) Les manuscrits portent ^linS^; voy. ci-dessus, pag. 351, note 4.
de la première proposition; car, ayant vu sans doute les démonstrations par lesquelles Aristote a démontré que l'étendue, le temps et le mouvement local sont trois choses correspondantes dans l'être [c'est-à-dire qu'elles sont entre elles dans un même rapport mutuel, et que, lorsque l'une de ces choses se divise, Tautre se divise également et dans la même proportion], ils étaient forcés de reconnaître O que, si le temps était continu et susceptible de division jusqu'à l'infini, il s'ensuivrait que cette parcelle qu'ils posaient comme indivisible est nécessairement divisible, et que de même, si l'on admettait que retendue est continue, on serait forcé d'admettre la divisibilité de cet instant de temps que l'on posait comme indivisible , ainsi que Ta exposé Aristote dans VAcroasis (-). C'est pourquoi ils ont posé en principe que l'étendue n'est point continue, mais composée de parcelles auxquelles la divisibilité s'arrête, et que de même le temps aboutit à des instants qui n'admettent point la division. Ainsi, par exemple, une heure ayant soixante minutes, la minute soixante secondes, la seconde soixante tierces , la chose aboutira
(1) Littéralement : Ils savaient nécessairement. La tra<luction d'ibn- Tibbon est inexacte; au lieu de l^yi^l , il faut lire I^T-
(2) C'est-à-dire, dans la Physique; les Arabes désignent la Physique d'Aristote sous le titre de pU**»)! ou ^yJL^\ pl-^^JI, correspondant au titre grec: yu^r/./i àv^ôuTi; {^'physica auscultatio). — L'auteur veut parler du VI« livre de la Physique (chap. 1 et suiv.), où Aristote expose que ce qui est continu ne saurait être composé de parties indivisibles, et où, après avoir établi la continuité et la divisibilité de la grandeur ou de Vétendue (iJt-'yrOoc ou y./r/.o;) , du temps et du juouvcmcnl, il démontre que ces trois choses continues sont liées ensemble par un encbaînemcnt mutuel, et que ce qui se dit de Tune d'elles se dit nécessaiiement aussi des autres. iMaïmonide a surtout en vue le passage snivanl du chapitre II :
iXL oè y.u't ix Twv itwOôr&jv )6ywv /iyioGxi '^(/^jtrJj'i ô^ç :(.— :,o o ycrj-joç £7Tt (TV'J-yjQç , ort Y.ai tÔ ^iyzOoç , EtrrîO iv tw rtU.i<T'.i XpôvM rîuLKjv Stio^^îTai xac KTzlôiç £v Tw DdcTTOvt sly.TXOv ' 0.1 yàp aùraè 5t«f.o«'o-îtç éVovrai roït ypôvox) xat ToO usyéOovç. y.o.i et OTTOTspovoûv «Vc'jOov , v.ui Oxrspov, y,v.i wj Ouzîpo'J ^ •/.«£
CaT-pOV, Y.. T. >.
pour eux à des parcelles comme, par exemple, des dixièmes, ou d'autres plus petites encore, qui ne pourront aucunement se subdiviser et qui , comme (les atomes de) l'étendue, n'admettront plus la division. D'après cela, le temps serait une chose de position et d'ordre (*'; et en etîet ils n'ont nullement approfondi la véritable nature du temps. Et cela devait être; car, si les plus habiles philosophes ont été embarrassés à l'égard du temps et que plusieurs n'en ont pas compris l'idée, — de sorte que Galien dit que c'est quelque chose de divin dont on ne peut saisir la véritable nature, — à plus forte raison ceux-là, qui n'ont égard à la nature d'aucune chose.
Ecoule maintenant ce qu'il leur a fallu admettre comme conséquence de ces trois (premières) propositions : Le mouvement, disaient-ils, consiste en ce que chacune de ces parcelles indivisibles se transporte d'un atome (de l'étendue) à l'atome voisin (2), et il s'ensuit de cette hypothèse que les mouvements ne sont pas plus rapides les uns que les autres. En effet, disent-ils, quand tu vois que deux choses en mouvement parcourent dans le môme
(1) C/esl-a-dire : selon les hs])Oih.èses des Motécallemîn, le temps serait quelque chose de positif et de réel, composé d'éléments saisissables qui se succéderaient dans un certain ordre (Cf. Schmœlders, Essai, etc.^ pag. 163 et suiv.); mais en réalité , le temps n'a que deux parties dont l'une n'est plus et dont l'autre n'est pas encore, car le moment présent (tô vDv) n'est qu'une limite idéale entre le passé et l'avenir et ne saurait être considéré comme une partie du temps et pouvant servir à le mesurer. Voy. Aristote, Physique^ liv. IV, chap. 10, et cf. ci-dessus, pag. 199, note 1.
(2) Littéralement : Le mouvement, c'est la translation d'une substance simple d'entre ces parcelles (se transportant) d'une substance simple à une (autre) substance simple qui Vavoisine; c'est-a-dire : selon les Motécallemîn, quand un corps se meut, chacun des atomes de ce corps touche de proche en proche les atomes du chemin qu'il a a parcourir ; d'où il s'ensuit que tous les mouvements sont égaux, et que, s'ils nous paraissent plus lents ou plus rapides les uns que les autres, c'est par suite de plus ou moins d'intervalles de repos qui interrompent le mouvement.
temps deux distances différentes, la cause n'en est pas que le mouvement de ce qui parcourt la dislance plus longue soit plus rapide, mais la cause en est que dans ce mouvement que nous appelons lent , il entre plus d'intervalles de repos, tandis que dans celui que nous appelons rapide, il entre moins d'intervalles de repos. Quand on leur opposait (l'exemple de) la flèche lancée d'un arc fortement tendu (^ , ils répondaient : en effet, elle aussi a ses mouvements interrompus par des intervalles de repos , et, si tu crois qu'elle se meut d'un mouvement continu, c'est par l'erreur des sens; car beaucoup de choses échappent à la perception des sens, comme ils l'ont posé en principe dans la douzième proposition. On leur a dit ensuite: N'avez-vous pas vu que, lorsque la meule accomplit un mouvement circulaire parfait, la partie qui est à sa circonférence parcourt l'élendue du plus grand cercle absolument dans le môme temps pendant lequel la partie qui est près du centre parcourt le plus petit cercle ? le mouvement de la circonférence est donc plus rapide que celui du cercle intérieur ; et il ne vous est pas permis de dire que dans le mouvement de cette dernière partie il entre plus d'intervalles de repos, puisque tout le corps, je veux dire, le corps de la meule, est un et continu. Et là-dessus ils ont répondu que, dans la circonvolution, ses parties se séparent, et que les intervalles de repos qui entrent dans chaque partie tournant près du centre sont plus nombreux que ceux qui entrent dans la partie éloignée du centre. Mais alors, leur disait-on, comment se fait-il que la meule, dans laquelle nous reconnaissons un seul corps qui ne peut être brisé avec des marteaux, se rompe en tournant et puis se rejoigne, dès qu'elle est en repos, et redevienne telle qu'elle était? et comment
(1) C'osl-a-dire: si on leur objecte que, dans le mouvement rapide de la flèche, on ne saurait admettre des intervalles de repos, comme ils sont forcés de le faire. Car, s'ils prét(mdaient qu'en effet c'est la un mouvement continu sans aucun intervalle de repos, ils seraient obligés d'admettre que les mouvements de deux flèches sont toujours absolument égaux, ce qui est également inadmissible.
ne s'aperçoit-on pas que ses parties se soient séparées? Et pour y répondre, ils se sont servis précisémeut de cette douzième proposition, qui dit qu'il ne faut pas avoir égard à la perception des sens, mais au témoignage de l'intelligence.
Il ne faut pas croire du reste que ce que je viens de dire soit ce qu'il résulte de plus absurde de ces trois propositions ; car, certes, ce qui résulte de la croyance à l'existence du vide est encore plus extraordinaire et plus absurde ; et ce que je t'ai rapporté au sujet du mouvement (*) n'est pas une plus grande absurdité que d'admettre, comme ii le faut d'après ce système, que la diagonale du carré est égale à son côté('^) , de sorte qu'il y en avait parmi eux qui soutenaient que le carré est une chose qui n'existe pas. En somme, par suite de la P^ proposition, toutes les démonstrations de la géométrie tout entière se trouvent détruites. Celle-ci peut se diviser à cet égard en deux catégories (^j : Une
(1) L'auteur veut parler de ce qu'il a dit plus haut sur la manière dont les Motécallemîn expliquent ie mouvement.
(2) On arrive nécessairement a ce résultat, dès qu'on nie la continuité de l'étendue , comme le font les atomisles. En considérant le carré comme une quantité discrète, composée d'un nombre d'atomes = a ^ , le nombre des atomes renfermés dans chacun des côtés, ainsi que dans la diagonale, sera = a. Soit, par exemple, le carré composé de sehe atomes placés dans l'ordre suivant : \ on aura dans toutes les directions, tant en ligne horizontale et '• verticale qu'en diagonale, quatre atomes; et, comme les atomes sont tous égaux et également rapprochés les uns des autres, il s'ensuivra nécessairement que la diagonale est égale à chacun des côtés du carré, ce qui est absurde. C'est là un des principaux arguments allégués par les péripatéticiens arabes contre l'atomisme des Motécallemîn; Al-Gazâli, dans son Makâcid al-Falâsifa (au commencement de la section de Métaphysique), en énumère six, parmi lesquels figure, au quatrième rang, celui dont nous parlons. Deux des arguments d'Al-Gazâli sont cités par M. Schmœlders (Essai etc.^ pag. SSi); ce sont le premier et le sixième.
(3) Lilléralement : La chose se divise à son égard en deux parties. Je rapporte le suffixe dans i^n-B et dans i^ni*);i au mot ^D"li^S^< (la géométrie), et non pas au mot ?^rii^1I3 (les démonstrations), comme Ta fait
partie sera entièrement annulée, comme, par exemple, les propriétés d'incommensurabilité et de commensurabilité (*) dans les lignes et les plans , Texistence de lignes rationnelles et irrationnelles (2)j et (en général) tout ce que renferme le X^ livre d'Euclide , ainsi que d'autres choses semblables. Pour une autre partie, les démonstrations ne seront point absolues, comme, par exemple , pour le problème de la division d'une ligne en deux parties égales (3); car, si les atomes de la ligne sont d'un nombre impair, il ne sera pas possible, selon leur hypothèse, d'opérer la division (^). — Sache aussi que le célèbre Livre des Artifices^ par
Ibn-ïibbon, qui met le suffixe au pluriel (Dnn> DHlip); il est évident, par les mots niTIt^ll p^n Nn^V^I , que le suffixe dans NH^^n ne peut point se rapporter aux démonstrations.
(1) 11 ne peut y avoir de doute sur le sens qu'ont ici les mots ^J.J et ^Lxi.1 ; dans la version arabe des Éléments d'Euclide (liv. X, défin. I et II), les grandeurs commensurables (o-ûuptîTpa) sont appelées ï^j:±Ji\ et les incommensurables («ffOfxasrjoa) , ïjjLxJI. — On comprend facilement, par ce qui vient d'être dit au sujet de la diagonale du carré, qu'avec l'hypothèse des atomes il ne peut être question de démontrer les théories des grandeurs commensurables et incommensurables, des lignes rationnelles et irrationnelles, etc., et presque toutes les démonstrations géométriques deviennent impossibles.
(2) Le mot D"'p2nD ? tlans nos éditions de la version d'Ibn-Tibbon, est une faute d'impression ; il faut lire D^lUnD , comme l'ont les manuscrits et l'édition princeps. Du mot ll^l, employé dans le sens de raison, on a formé le mot imo , rationnel, à l'imitation du mot arabe j^la;^» (pVôf), dérivé de ^^îai, qui désigne a la ioisXdi parole et la rawon.
(3) Littéralement : Comme quand nous disons : nous voulons diviser etc. ^1 Jj J ou ^\ LJ est la formule usitée pour présenter un problème.
(4) C'ost-a-dire : selon l'bypothèse des parcelles indivisibles ou des atomes, il sera impossible de diviser une ligne en deux parties exactement égales, dès que le nombre des atomes qu'on lui attribue est supposé impair.
les Beni'Scbàkir (^), renferme au delà de cent artifices, qui tous sont appuyés de démonstrations et ont été mis en pratique; or, si Je vide pouvait exister, pas un seul (de ces procédés) ne pourrait s'effectuer, et bien des opérations hydrauliques ne pourraient avoir lieu. Cependant on a passé la vie à argumenter pour confirmer ces propositions et d'autres semblables. — Je reviens maintenant à l'explication des autres propositions que j'ai rapportées.
iV,
La QUATRiÈiME PROPOSITION dit : « que les accidents existent, que ce sont des idées ajoutées à l'idée de la substance^ et qu'il n'y a aucun corps qui en soit entièrement exempt (^). » Si cette proposition restait renfermée dans ces termes , ce serait là une proposition vraie, claire et évidente, qui ne renfermerait rien de douteux ni d'obscur ^3). Mais ils disent que, si une substance
(1) Ce sont les trois fils de Mousa Ibn-Schâkir, appelés Mo'hammed, A'hmed et Al-'Hasan, et qui florissaienlau milieu du ÏX« siècle. Ils favorisèrent de tous leurs moyens Tintroduclion des sciences grecques parmi les Arabes, et se rendirent célèbres eux-mêmes par des écrits sur différentes sciences mathématiques. Le livre connu sous le titre de J.^ ou Artifices renfermait, a ce qu'il paraît, des inventions ingénieuses relatives aux différentes branches de la science mécanique (j^=s-^l y^^) -> et notamment à rhydraulique et aux machines pneumatiques , et qui étaient basées sur rhypothèse de Vhorreur du vide. Cf. Hammer, Encyclopœdische Ubersicht der Wissenschaften des Orients, pag. 340 et 508. Sur les Beni-Schâkir, voy. la notice du Tarîkh al-'Hocamâ, dans la Biblioth. arab. hisp. de Casiri, t. I, pag. 418; Abou'l-Faradj , Hist. dynast.^ texte ar., pag. 280, vers, lat., pag. 183; Abou'1-Fedâ, Aiial. moslem.., t. II, pag. 241.
(2) Littéralement : et qu'aucun des corps ne peut être détaché (ou libre) de l'un d'eux, c'est-à-dire, que dans chaque corps la substance doit être accompagnée d'un accident quelconque.
(3) C'est-a-dire : si les Motécallemîn se bornaient à soutenir que la substance est nécessairement accompagnée d'accidents, ils diraient une chose vraie ; car, en effet, les accidents sont inhérents à toutes les substances soumises à la contingence.
(simple) n'a pas en elle Taccident de la vie , elle doit nécessairement avoir l'accident de la mort ; car, de deux (accidents) opposés, ce qui reçoit (les accidents) en a nécessairement un(*). Ainsi, disent-ils, elle a (par exemple) la couleur et le goût, et (en outre) le mouvement ou le repos , la réunion ou la séparation (^). Si elle a l'accident de la vie, elle a nécessairement aussi quelques autres espèces d'accidents, comme la science ou l'ignorance, la volonté ou son opposé, la puissance ou l'impuissance, la perception ou l'un de ses opposés (3) ; en somme, tout (accident) qui peut exister dans l'être vivant, elle doit nécessairement l'avoir lui-même, ou bien avoir un de ses opposés.
La CINQUIÈME PROPOSITION dit : « que c'est dans l'atome déjà que résident (^) ces accidents et qu'il en est inséparable. » Voici
' (1) C'est-a-dire : il faut que l'un des deux accidents opposés existe dans la substance simple, ou dans Tatome, d'une manière absolue, et il n'y a pas de substance simple qui soit exempte à la fois de Tun et de Taulre des deux opposés, ou qui ait un accident tenant le milieu entre les deux opposés. Les accidents en général, selon les 3Iotécallemrn, sont de deux sortes : 1^ accidents appartenant exclusivement aux objets animés; S'' accidents propres aussi à des objets inanimés (voy. Schmœlders, Essai etc.^ pag. 167). Dans les deux espèces d'êtres, il y a de ces accidents qui sont en opposition directe avec d'autres accidents, comme l'aflirmation est opposée à la négation. Cette proposition est en rapport avec la YII«, selon laquelle les qualités négatives sont également des accidents réels.
(!2) C/est-a-dirc : outre les accidents qui n'ont pas d'opposé, comme, par exemple, la couleur et le goût, la substance en a toujours qui sont la négation absolue d'autres accidents. Cf. pag. 378, eiibid.^ note 2.
(3) Cf. Schmœlders, 1. c, pag. 168 et suiv.
(4) La version d'Ibn-Tibbon porte 'l^l ^n*^^"'!iÛ DTIOV D^ltTl ; c'ost-a-dirc , que l'existence de l'atome est accomplie par ces accidents. Celte traduction, quoique conforme au sens ordinaire de aj ^U, peregit (cL cbap. LXXVI, fol. 125 b de notre texte, lig. 9 et suiv.), n'est pas ici tout
l'explication et le sens de cette proposition : Ils disent que chacun de ces atomes que Dieu crée a des accidents dont il est inséparable, comme, par exemple, la couleur et Todeur, le mouvement ou le repos; excepté toutefois la quantité, car chaque atome à part n'a point de quantité , et en effet, ils n'appellent point la quantité un accident, et ils n'y reconnaissent pas l'idée d'accident^*). Selon cette proposition, ils pensent qu'on ne peut dire d'aucun des accidents existants dans un corps quelconque qu'il soit propre à l'ensemble de ce corps ; cet accident , au contraire , existe , selon eux, dans chacun des atomes dont le corps est composé. Dans ce tas de neige, par exemple, la blancheur n'existe pas seulement dans tout l'ensemble, mais c'est chacun des atomes de cette neige qui est blanc, et c'est pour cela que la blancheur se trouve dans leur ensemble. De môme, ils soutiennent, à l égard du corps mû, que c'est chacun de ses atomes qui se meut, et que c'est pour cela que son ensemble se meut. C'est ainsi que la vie aussi existe , selon eux , dans chacun des atomes du corps vivant, et de même, pour ce qui est de la sensibilité, chaque atome dans cet ensemble sensitif est, selon eux , doué de sensibilité ; car la vie , la sensibilité , l'intelligence et la science sont, selon eux, des accidents comme la noirceur et la blancheur, ainsi que nous le montrerons par l'exposé de leurs opinions. Au sujet de l'âme, ils sont divisés : selon l'opinion dominante, elle est un accident existant dans un seul de tous les atomes dont l'homme, par exemple, est composé ; et, si l'ensemble s'appelle animé, c'est parce que cet atome en fait partie. Il
k fait exacte, comme le fait observer Ibn-Falaquéra dans l'Appendice du More ha-Moréj pag. 153. Il me semble que l'auteur a employé ici l'expression àj >>^iuj* pour A^3 ^ysJJ. Il est évident que cette expression a ici un sens différent de celui que l'auteur lui prête plus loin, dans la phrase :
(1) C'est-a-dire : ils n'y reconnaissent pas l'idée d'attribut réel, et ils n'y voient qu'une abstraction, une chose existant dans notre idée, et non pas dans les objets. Cf. Schmœlders, Essai, pag. 162 et suiv.
388 PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. LXXIIf.
y en a qui disent que l'âme est un corps (*) composé d'atomes sublils, atomes qui sans doute sont doués d'un certain accident qui leur est particulier et par lequel il devient une âme , et ces atomes, disent-ils, se mêlent aux atomes du corps; par conséquent, ils ne renoncent pas à voir dans l'âme un accident. Quant à l'intelligence, je les vois convenir d'un commun accord qu'elle est un accident (existant) dans l'un des atomes de l'ensemble intelligent. Au sujet de la science, il y a chez eux de l'indécision (sur la question de savoir) si elle existe comme accident dans chacun des atomes de l'ensemble doué de science , ou (si elle n'existe que) dans un seul atome ; mais les deux opinions ont des conséquences absurdes.
Quand on leur a objecté que les métaux et les pierres, nous les trouvons pour la plupart doués d'une couleur intense, laquelle pourtant s'en va dès qu'on les réduit en poudre — [car, quand nous réduisons en poudre l'émeraude, qui est d'un gros vert, elle se transforme en une poussière blanche , ce qui prouve que cet accident compète à l'ensemble (^), et non pas à chacune de ses parcelles ; et, ce qui est encore plus évident, quand on coupe des parties de l'être vivant, elles ne sont point vivantes, ce qui prouve que cette idée (de vie) compète à l'ensemble, et non pas à chacune de ses parties] — , ils ont répondu à cela que l'accidenl n'a pas de durée, mais qu'il est créé perpétuellement; et c'est cette opinion que j'exposerai dans la proposition suivante.
La SIXIÈME PROPOsrnoN dit : « que l'accident ne dure pas
(1) Le mol DDi, qui n'est point rendu dans les deux versions hébraïques, se trouve dans la plupart des manuscrits arabes; il manque dans les deux manuscrits de Leyde, qui néanmoins portent D^ID, au masculin , ce qui peut faire présumer que le mot UDi a été omis par les copistes.
(2) Littéralement : que par cet accident est constitué (ou subsiste^ l'enêcmble.
deux temps. » Le sens de cette proposition , le voici : Ils prétendent que Dieu, en créant la substance (simple), crée à la fois dans elle tout accident qu'il veut, et qu'on ne saurait attribuer à Dieu le pouvoir de créer une substance sans accident , parce que cela est impossible (*). La véritable idée de l'accident , c'est de ne point durer et de ne pas subsister deux temps, c'est-à-dire, deux instants (^); l'accident donc, aussitôt qu'il est créé, s'en va et ne reste pas, et Dieu crée un autre accident de la même espèce. Ce dernier s'en va également , et Dieu en crée un troisième de la même espèce ; et cela se contiuue ainsi, tant que Dieu veut faire durer cette espèce d'accident. Si Dieu veut créer une autre espèce d'accident dans cette substance, il le fait ; mais s'il s'abstient de créer, et qu'il ne crée plus d'accident, cette substance cesse d'être. Telle est l'opinion d'une partie (des Motécallemîn) , et c'est la majorité; et c'est là la création des accidents dont ils parlent (^). Cependant plusieurs d'entre les Mo'ta%ales soutiennent qu'il y a des accidents qui durent un certain temps et qu'il y en a d'autres qui ne durent pas deux instants ; mais ils n'ont point à cet égard de règle pour se guider, de manière à pouvoir dire : Telle espèce d'accidents dure et telle autre espèce ne dure pas.
Ce qui leur a fait adopter cette opinion , c'est qu'on n'admet point (chez eux) qu'il y ait une nature (des choses) ^^\ et que, par exemple, la nature de tel corps exige que celui-ci soit affecté
(1) C'est-a-dire , parce quil est dans Tidée même de la substance ou de l'atome d'être inséparable des accidents.
(2) Ou, pour mieux dire, deux atomes de temps. Voy. ci-dessus, pag. 375, note 5.
(3) Tous les manuscrits portent i-^nJl^lp'' Tl^b?, et il faut croire que l'auteur a écrit ainsi par inadvertance ; car ces mots ne peuvent grammaticalement se rapporter qu'au mot râiy^^^i^ (des accidents) , tandis qu'ils devraient se rapporter à p^t} (^création). Ibn-Tibbon a corrigé cette faute, en traduisant: nniN nDS^"" l^i^H DnpDH Ht^^S ; car le suffixe dans TUTïM^ se rapporte a DH*^12 (création).
(4) Voy. ci-dessus, pag. 351 et suiv.
de tel ou tel accident; car, au contraire, ils veulent soutenir que Dieu a créé ces accidents instantanément , sans l'intermédiaire d'une loi naturelle ou d'une autre chose quelconque. Or, en professant cette opinion , ils devaient nécessairement arriver à cette conclusion : que l'accident ne dure pas. En effet, si l'on admettait qu'il dure un certain temps et qu'ensuite il cesse d'être, cela donnerait lieu à demander quelle chose l'a fait cesser d'être ; et si l'on répondait que c'est Dieu qui le fait cesser d'être quand il veut, cela ne pourrait être vrai selon leur opinion (*); car V efficient ne fait pas le non-être, lequel n'a pas besoin d'efficient, mais c'est lorsque l'efficient s'abstient d'agir que l'effet cesse d'être [ce qui est vrai sous un certain rapport (2)]. C'est pourquoi, ayant voulu soutenir qu'il n'y a point de loi naturelle qui nécessite l'existence ou la non-existence de quoi que ce soit, ils ont été amenés par là à dire(^) que les accidents sont créés successivement. Selon les uns
(i) C'est-a-dire , selon cette opinion : qu'il n'existe aucune nature des choses, ni aucune causalité, et que tout ce que nous voyons arriver est le fait immédiat de la volonté divine. Dans ce système donc, si Ton accordait a l'accident une certaine durée, après laquelle il cessât d'être, cette disparition de Taccident n'étant point l'effet d'une cause naturelle, il faudrait que ce fût Dieu qui fît le non-être, lequel pourtant ne se fait pas. — Quelques commentateurs ont trouvé que ce raisonnement est en contradiction avec la VII^ proposition des Motécallemîn, d'après laquelle les privations sont également des accidents réels qui ont besoin d'un efficient; mais cette proposition parle de la privation de certaine qualité déterminée, ou, pour ainsi dire, des capacités (i';n.ç) négatives, et cellesci, selon les Motécatlemin , ne doivent point se confondre avec le non-être absolu. H n'est donc pas nécessaire de supposer, avec Ibn-Caspi, que l'auteur raisonne ici dans le sens de certains i>/of(.'Crt//e?«î/i qui n'admettent pas la VII*' proposition. Voir les commentaires d'Epbodi et de Schem-ïob.
(2) L'auteur veut dire probablement qu'en principe il est vrai de dire que le non-être n'a pas besoin d'efficient, mais qu'il ne faut pas, comme le font ici les Motécallemin, confondre le non-être absolu avec la nonexistence do ce qui a existé, car celle-ci a besoin d'un officient.
(3)* Les mots ^'hi^'p ]^ ^^ lient aux mots SlpSi< DH:: ':>*£t< ; lilléra-
PRE3IIÈRE PARTIE. — GHAP. LXXIII. 391
donc, lorsque Dieu veut que la substance cesse d'être, il n'y crée pas d'accident, et par là elle cesse d'être ; d'autres cependant disent que, si Dieu voulait détruire le monde, il créerait l'accident de la destruction sans que celui-ci eut un substratum ^^\ et cette destruction neutraliserait (^) V existence du monde.
En vertu de cette proposition , ils ont soutenu que cette étoffe que çious croyons avoir teinte en rouge , ce n'est point nous qui l'avons teinte , mais c'est Dieu qui a fait naître cette couleur dans Tétoffe, au moment où celle-ci s'est unie à la couleur rouge ; car, disent-ils, bien que nous croyions que cette couleur a (forcément) pénétré dans l'étoffe, il n'en est point ainsi (^). Au contraire (ajoutent-ils) W, c'est Dieu qui a établi comme une chose habi-
lement : la parole les a entraînés, (de manière) qu'ils ont dit. Le sens est : ayant eu. intérêt à soutenir qu'il n'existe ni loi naturelle, ni causalité, ils ont été obligés par la d'affirmer que les accidents ne durent pas, et qu'ils sont créés par Dieu successivement les uns après les autres.
(1) Selon cette dernière opinion, qui est celle des Mo'tazales, il ne suf. firait pas pour la destruction du monde que Dieu s'abstînt de créer des accidents dans les atomes, mais il faudrait que Dieu créât tout exprès l'accident de la destruction, sans pourtant que cet accident fût dans un sujet ou dans une substance; car, s'il était dans un sujet, ce serait la réunion de l'être et du non-être, ce qui est impossible. — Ibn-Roschd a fait ressortir tout ce qu'il y a d'absurde dans cette hypothèse, qui, dit-il, ne mérite pas de réfutation sérieuse. D'abord, destruction et non-être sont synonymes, et si Dieu ne crée pas le non-être, il ne crée pas non plus la destruction. Ensuite un accident sans substratum est en lui-même une chose absurde; et d'ailleurs comment peut-on se figurer que le non-être fasse le non- être? Voy. Destr. de la Destruction, II'^ question, où Ton trouve d'autres détails relatifs à cette Vl^ proposition des Motécallemîn.
(2) Littéralement : s'érigerait en adversaire, ou s'élèverait contre.
(3) Littéralement : laquelle couleur nous croyons avoir pénétré dans l'étoffe, tandis, disent-ils, qu'il n'en est point ainsi.
(4) La version d'Ibn-Tibbon ajoute ici ces mots : Y\)2^ ^^73 1t N? p D:i TlDi^ ^DX , et ils n'ont pas dit seulement cela, mais ils ont dit encore. De tous les manuscrits arabes que nous avons consultés, il n'y en a
tuelle^^^ que cette couleur noire, par exemple, ne naquit qu'au moment où l'étoffe s'unît à l'indigo (^); cependant ce noir, que Dieu a créé au moment où la chose à noircir s'unissait à la couleur noire, ne reste pas , mais s'en va à l'instant même, et Dieu crée un autre noir. De même. Dieu s'est fait Vhabitude de créer, après la disparition de ce noir, non pas une couleur rouge ou jaune, mais un noir semblable . Conformément à cettehypothèse, ils ont soutenu
qu'un seul (l'un des deux manuscrits de Leyde) qui ait celle addition : t^l^t^p bn ^pS i^)bi<p Nin C'b)' Ces mots ne se trouvent pas non plus dans la version d'Al- Harizi.
(1) Littéralement : qui a fait courir l'habitude; c'est-a-dire , Dieu a voulu que cela arrivât habituellement^ sans en faire une loi de la nature. Les Motécallemin prétendaient ainsi détruire toute espèce de causalité, afin d'attribuer directement à la seule volonté de Dieu tout ce qui arrive dans le monde. Celte opinion a trouvé un chaleureux champion dans Al-Gazâli (voy. mon article Gazâli dans le Dict. des se. philos. , t. lï, p. 511). Ibn-Roschd a montré que celle hypothèse de Vhabitude est une chose insaisissable et vide de sens. L'habitude, étant une capacité qu'on acquiert en répétant une action plusieurs fois, ne saurait être attribuée a Dieu, être immuable, dans lequel aucun changement ne peut avoir lieu. Mais elle ne peut pas non plus résider dans les êtres en général ; car l'habitude prise dans son véritable sens ne peut s'attribuer qu'à l'être animé, et, si on l'attribue a l'être inanimé, elle signifie la même chose que nature ou loi naturelle. Enfin, on ne saurait en faire quelque chose de subjeclif résidant dans noire jugement, qui aurait Vhabitude de juger les choses d'une certaine façon ; car ce jugement lui-même est l'action de l'intelligence soumise également à une loi naturelle. Voy. Destr. de la Destruction, XVII^ question, et cf. Ibn-Falaquéra, Morcha-Morè, pag. 57.
(2) Le mot jVj ( J^) est généralement employé en Orient pour désigner Vindigo, qui^donne la couleur bleue; si donc l'auteur parle ici de couleur 7îoirc, c'est peul-êlre dans le sens des Motccallemm, selon lesquels le bleu est une espèce de noir. Ils ne comptent en général que cinq couleurs : le blanc, le noir, le rouge, le jaune et le vert ; le blanc et le noir sont les couleurs fondamentales, les autres ne sont qu'une portion plus ou moins forte de noir sur un fond blanc. Voy. Schmœlders, Essais ctc.^ pag. 167.
que les connaissances que nous avons maintenant de certaine chose ne sauraient être les mêmes que celles que nous avions hier; que celles-ci, au contraire, se sont évanouies, et qu'il en a été créé d'autres semblables; et, s'il en est ainsi, disent-ils, c'est parce que la science est un accident. Et de même, celui qui croit que l'âme est un accident doit nécessairement admettre qu'il est créé dans chaque être animé cent mille âmes, par exemple, dans chaque minute; car, selon eux, comme tu le sais, le temps se compose d'instants indivisibles.
Ils soutiennent encore, en vertu de cette proposition, que, lorsque l'homme meut la plume (*), ce n'est pas l'homme qui la meut; car ce mouvement qui naît dans la plume est un accident que Dieu y a créé. De même, le mouvement de la main, qui dans notre opinion meut la plume, est un accident que Dieu a créé dans la main qui se meut(^); Dieu a seulement établi comme habitude que le mouvement de la main s'unît au mouvement de la plume , sans que pour cela la main ait une influence quelconque ou une causalité dans le mouvement de la plume, car, disentils, l'accident ne dépassse pas son siihstratum ^^\ Ils admettent donc d'un commun accord que cette étofl'e blanche qu'on a descendue dans la cuve d'indigo et qui a été teinte , ce n'est pas l'indigo qui l'a rendue noire ; car le noir est un accident dans le corps de l'indigo et ne saurait passer à un autre corps. Il n'y a absolument aucun corps qui exerce une action ; le dernier efficient n'est autre que Dieu, et c'est lui W qui a fait naître le noir dans
(1) Proprement, le roseau, dont les Orientaux se servent pour écrire.
(2) Tous les manuscrits portent «l^innD^^^ (participe delà V^ forme), ce que les deux traducteurs hébreux ont inexactement rendu par n^^^it^H ;
il faut mettre n^i;iint:n.
(3) C'est-à-dire : l'accident ne passe pas d'un substratum a un autre, et, par conséquent, l'accident de mouvement qui est dans la main ne saurait se communiquer a la plume.
(4) L'auteur veut dire que le dernier efficient, ou Dieu, est, selon les Motécallemîn, le seul et véritable efficient, agissant sans intermédiaire.
le corps de l'étoffe, quand celle-ci s'est unie à l'indigo , car telle est V habitude qu'il a établie. En somme, on ne peut dire aucunement : Telle chose est la cause de telle autre; c'est là l'opinion de la grande majorité (des Motécallemin). Il y en a quelques uns qui ont admis la causalité, mais on les en a blâmés. — Cependant, à l'égard des actions des hommes, ils sont divisés. La })hipart d'entre eux, et (notamment) lesAsch'ariijya en masse, sont d'avis que, pour le mouvement O de cette plume, Dieu a créé quatre accidents qui ne servent point de cause les uns aux autres, et qui ne font que coexister ensemble. Le premier accident, c'est ma volonté de mouvoir la plume; le deuxième accident, c'est la faculté que j'ai de la mouvoir; le troisième accident, c'est le mouvement humain lui-même, je veux dire, le mouvement de la main; enfin, le quatrième accident, c'est le mouvement de la plume. En effet, ils prétendent que, lorsque l'homme veut quelque chose et qu'ensuite il le fait [du moins à ce qu'il croit], il lui a été créé d'abord la volonté, ensuite la faculté de faire ce qu'il voulait faire, et enfin l'action elle-mcme ; car il n'agit point au moyen de la faculté créée dans lui , laquelle n'a point d'influence sur l'aclion. — Cependant les Mo'taudes disent qu'il agit au moyen de la faculté créée dans lui (^) ; et une partie des Âscliarïijija soutiennent que la faculté créée exerce une certaine
(1) Plusieurs manuscrits portent 'V'ynî^ "Ijy ^Ht<, ce qui est une construction irrégulière, pour 'ï^^inn "l^p Tî»^, que, lorsque '^e meus, etc. Ce qui parle en faveur de cette leçon, c'est le suflixe de la première personne dans les mots \niK1X et ^mip , auquel les traducteurs hébreux ont substitué la troisième personne : IJ^î^-i (A!-llarizi ]^^yûr\ pli"l), Thy-
(X) On a déjà vu plus haut (pag. 337, note 1) que le libre arbitre de riiommc est un point essentiel de la doctrine des Mo'taxales; ils devaient donc nécessairement reconnaître que Thomme agit lui-même volontairement, au moyen de la faculté d'agir que Dieu lui crée pour qu'il puisse exécuter sa volonté. Cf la III'" partie do cet ouvrage, cliap. XVII, 4*^ opinion.
influence sur Taclion et y concourt^*), opinion qui a été blâmée (2). Cette volonté créée, selon l'opinion de tous, et de même la faculté créée et l'action créée, selon l'opinion de quelques uns, sont toutes des accidents sans durée ; et c'est Dieu qui crée dans cette plume des mouvements les uns après les autres, ce qui se continue tant que la plume se meut. Pour qu'elle se repose, il faut que Dieu y crée également le repos (3), et il ne cesse d'y créer successivement le repos, tant que la plume reste en repos.
C'est ainsi que dans chacun de ces instants, je veux dire (dans chacun) de ces atomes du temps ^ Dieu crée un accident dans tout être individuel (^), soit ange, soit sphère céleste , etc., et cela se continue ainsi perpétuellement. C'est là, disent-ils, ce qui s'appelle véritablement croire que Dieu est efficient; et celui qui ne croit pas que Dieu agisse ainsi nie, selon eux, que Dieu soit efficient. Mais, selon moi et selon tout homme intelligent, c'est au sujet de pareilles croyances qu'on peut dire : Vous r ailler ez-vous de lui (Dieu) connue on se raille d\in mortel (Job, XIll, 9)? Car c'est là en vérité de la pure raillerie.
La SEPTIÈME PROPOSITION, c'cst qu'ils croient que les jmvations des capacités (^) sont des choses (réelles) existant dans le corps
(1) Plus littéralement : et qu'elle s'y rattache. L'auteur fait allusion a ce que les Ascharites appellent X acquisition. Voy. ci-dessus, pag. 186 et
(2) Littéral. : et ils (les Ascharites en général) ont blâmé cela. L'un des deux manuscrits de Leyde porte : "[^i ^^^ya:rnD^^ Dmn:3^< p S mais la plupart ont blâmé cela; cette leçon a été reproduite dans les deux versions hébraïques.
(3) Littéralement : et quand elle se repose^ elle ne se repose que lorsqu'il y a également créé le repos.
(4) C'est-a-dire , dans tous les atomes dont se compose chaque être individuel.
(5) Voy. ci-dessus, pag. 376, note 1, et cf. pag. 195, notes 1 cl 2.
et ajoutées à sa substance , que ce sont des accidents ayant également une existence (réelle) et qui, par conséquent, sont perpétuellement créés, de manière que, lorsque l'un disparaît, il en est créé un autre. En voici l'explication : Ils n'admettent pas que le repos soit la privation du mouvement , ni que la mort soit la privation de la vie, ni que la cécité soit la privation de la vue, ni (en général) qu'il y ait de semblables privations de capacités C*). Selon eux, au contraire, il en est du mouvement et du repos comme de la chaleur et du froid (-); et de même que la chaleur et le froid sont deux accidents existant dans deux sujets, celui qui est chaud et celui qui est froid , de même le mouvement est un accident créé dans ce qui se meut et le repos un accident que Dieu crée dans ce qui est en repos. Celui-ci non plus (3) ne dure pas deux temps, comme on Ta déjà vu dans la proposition précédente; donc, dans ce corps en repos, Dieu, selon eux, crée le repos pour chacun de ses atomes , et un repos ayant disparu, il en crée un autre, aussi long-temps que cette chose est en repos. Il en est absolument de même, selon eux, de la science et de l'ignorance; car l'ignorance, selon eux, est un accident positif, et elle ne cesse de disparaître et d'être créée de nouveau tant que celui qui ignore une certaine chose reste dans son ignorance W. Il en est encore absolument de même de la vie et de la mort. En
(1) Le texte s'exprime d'une manière irrégulière et tronquée; il dit, mot à mol : 7n rien qui ressemble à cela en fait de privations de capacitéSj et il faut sous-cntendre : n'est une véritable privation.
(2) C'est-a-dire : de même que la clialeur et le froid naissent de deux causes différentes, de même la seule absence de la cause du mouvement ne suffit pas pour qu'il y ait repos, et il faut pour le mouvement et le repos deux causes distinctes.
(3) C'est-a-dire , l'accident du repos.
(4) Littéralement : car l'ignorance, selon eux, existe (comme quelque chose de réel et de positif), fout en étant un accident, et il ne cesse de disparaître une ignorance et d'en être créé une autre continuellement, tant que V ignorant ignore une certaine chose.
effet, Tune et l'autre, selon eux, sont des accidents (au même litre), et ils disent clairement que, tant que l'être vivant reste vivant, il y a toujours une vie (instantanée) qui disparaît et une autre qui est créée; mais lorsque Dieu veut qu'il meure, il crée dans lui l'accident de la mort, à la suite de la (dernière) disparition de l'accident de vie, qui ne dure pas deux temps. Tout cela, ils le disent expressément; et il s'ensuit nécessairement de cette hypothèse que l'accident de mort créé par Dieu disparaît également à l'instant même, et que Dieu crée (aussitôt) une autre mort, car sans cela la mort ne durerait pas. De môme donc qu'il est créé vie sur vie, de même, il est créé mort sur mort (*). Cependant, je voudrais savoir jusqu'à quand Dieu créera l'accident de mort dans le mort î Est-ce tant qu'il conserve sa forme extérieure, ou tant qu'il reste un de ses atomes? Car l'accident de mort que Dieu crée, il le crée, comme ils le supposent, dans chacun de ces atomes. Or, nous trouvons des dénis molaires de morts qui sont là depuis des milliers d'années, ce qui prouve que Dieu n'a pas réduit au néant cette substance, et que, par conséquent, il y crée l'accident de la mort pendant ces milliers d'années, de manière que, une mort disparaissant, il en crée une autre. Et telle est en effet l'opinion du plus grand nombre (des Motécallemîn). Cependant une partie des Mo'ia%ales admettent que c^viînwp^?» privations de capacités (^) ne sont point des choses positives; ils disent, au contraire, que l'impuissance est (réellement) la privation de la puissance et l'ignorance la privation de la science. Mais ils ne jugent pas ainsi (^) à l'égard de toutes les privations, et ils n'admettent pas que les ténèbres soient la privation de la lumière, ni
(1) C'est-a-dh'e : de même que l'accident de vie est reproduit sans cesse dans Têtre vivant par l'action directe du Créateur, de même l'accident de mort a besoin d'être reproduit sans cesse par une nouvelle création.
(2) Dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon , il faut remplacer les mots D^''^:3Dn D^i^i^H par D^ripH , comme l'ont les manuscrits.
(3) Littéralement : et ils ne poursuivent pas cela, c'est-a-dire : ils ne
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que le repos soit la privation du mouvement. Loin de là, ils voient dans ces privations en partie des choses positives et en partie des privations véritables , selon ce qui leur convient sous le rapport de leur croyance, comme ils l'ont fait aussi pour ce qui concerne la durée des accidents, (disant) que les uns durent un certain temps et que les autres ne durent pas deux instants ; car leur but est en général de supposer un Être dont la nature soit conforme à nos opinions et à nos croyances.
La HUITIÈME PROPOSITION dit : «qu'il n'y a (partout) que substance et accident, et que les formes physiques sont également des accidents!*). » Voici l'explication de celte proposition : Tous les corps, selon eux, sont composés d'atomes pareils, comme nous l'avons exposé dans leur première proposition, et ne diffèrent les uns des autres que par les seuls accidents. Selon eux donc, la qualité d'animal, celle d'homme, la sensibilité, la raison, etc., sont des accidents au même titre que la blancheur, la noirceur, l'amertume et la douceur ; de sorte que les individus d'espèces diverses ne diffèrent entre eux que comme les individus de la même espèce!^). Ils voient, par conséquent, dans le corps du ciel, et
persévèrent pas dans la même pensée. Le mot "TiD"' doit être considéré comme un verbe actif (:>^j ou ^^^)-, dont le sujet est n^tn);Q^^ V]^2' Ibn-Tibbon Ta très exactement rendu par "^^:^*DV
(1) G'esl-a-dire , que tout, dans la nature, se compose des substances simples, ou des atomes, et de leurs accidents, et non pas de matière (jj\-n) et de forme, comme le disent les philosophes, et que même ce que ces derniers appellent les formes physiques, c'est-a-dire , les formes qui constituent les genres et les espèces et qui font Tessence des choses, ce ne sont également que de simples accidents créés dans les atomes.
(2) Littéralement : de sorte que la différence entre un individu de telle espèce et un individu d'une autre espèce est comme la différence entre individu et individu de la même espèce; c'est-a-dire, qu'il n'existe pas de différence générique ou spécifique, et que toute différence entre deux individus quelconques est purement accidentelle, et non essentielle; caries formes physiques, comme on Ta vu, ne sont que de simples accidents.
PUEMIÈRE PARTIE. — CIIAP. LXXIlf. 399
même dans celui des anges , et jusque dans celui du prétendu (^) trône céleste, la même substance que dans un insecte quelconque de la terre ou dans une plante quelconque ; toutes ces choses ne diffèrent entre elles que par les seuls accidents, et toutes ont pour substance les atomes.
La NEUVIÈME PROPOSITION dit : « que les accidents ne se portent pas les uns les autres. » On ne saurait donc dire, selon eux, que tel accident est porté par tel autre (^\ et cet autre par la substance ; mais tous les accidents sont portés, immédiatement et au même titre, par la substance même. Ce qu'ils veulent éviter par là , c'est d'être forcés d'admettre que le second accident ne saurait exister dans la substance qu'avec le premier qui l'y aurait précédé ; car ils nient que cela ait lieu pour certains accidents ^^\ et
(1) Los mots DHin'' i^J2 "> 7^ , selon ce qu'on s'imagine, se rapportent au trône (/J^^x3), cf. ci-dessus, pag. 95, note 1), dans lequel le vulgaire voit quelque chose de réel, mais qui, selon notre auteur, n'est qu'une image de la majesté divine, ou désigne quelquefois la sphère supérieure. Voir ci-dessus, chap. IX et LXX.
(2) Comme, par exemple, la figure et la couleur, qui sont des accidents portés par la quantité, et le temps, qui est un accident porté par celui du mouvement.
(3) Plus littéralement : s'ils fuient cela (c.-a-d., s'ils refusent d'admettre que les accidents se portent les uns les autres) , c'est parce qu'il s'ensuivrait que ce second accident ne saurait exister dans la substance qu'après que le premier accident l'a précédé, ce qu'ils ne veulent pas admettre pour certains accidents, etc. Voici quel est le sens de ce passage : les Motécallemîn ne veulent pas admettre avec les philosophes qu'il y ait certains accidents qui ne se lient a la substance que par l'intermédiaire d'autres accidents, comme, par exemple, la figure et la couleur, par l'intermédiaire de la quantité; ils soutiennent, au contraire, que tous les accidents en général sont portés immédiatement par les atomes et servent a déterminer la substance, c'est-a-dire, à en former l'essence et a en faire ce qu'elle est; car on a vu, dans la proposition précédente, que ce sont les accidents qui déterminent les genres et les espèces et que les
ils s'efforcent d'inventer pour ces certains accidents la possibilité d'exister dans quelque substance que ce soit, sans que celle-ci soit déterminée par un autre accident , (et cela) conformément à leur opinion, savoir, que tous les accidents sont quelque chose qui détermine (la substance). D'autre part aussi, il faut que le sujet qui porte l'attribut reste toujours stable pendant un certain temps; or, comme d'après eux l'accident ne dure pas deux temps, c'est-à-dire, dew-s. iiistants^ comment se pourrait-il , d'après cette supposition O, qu'il servît de suhstratnm à autre chose ?
La DIXIÈME rROPOSiTfON , c'est cette admissibilité (^) dont ils parlent et qui est la base de la science du calâm. Écoute quelle en est la signification : Ils sont d'avis que tout ce qui est imaginable est aussi admissible pour la raison, (et ils disent) par exemple , que le globe terrestre pourrait devenir une sphère tour-
formes physiques sont également des accidents (Cf. ci-dessas, pag. 398, noie 1). Ils s'efforcent donc de présenter, comme existant dans la substance même, ou dans les atomes, les accidents qui évidemment sont portés par d'autres accidents.
(1) Tous les manuscrits portent ■l^^p^7^5 (avec daleth); Ibn-Tibbon, qui met 1*iD*n , paraît avoir lu mpn'lJN (avec rescK).
(2) Le verbe J^ signifie laisser passer, et, au figuré, juger admissible ou permis, et le mot jj^sr-', qui en est le nom d'action, est employé par les Motécallemîn comme terme technique pour désigner la fameuse proposition qui dit que tout ce que l'imagination peut se figurer est aussi admissible (^.l-a.) pour la raison, que tout dans l'univers pourrait être autrement qu'il n'est, et que rien n'est impossible, pourvu qu'on puisse s'en former une idée. Cf. Maïmonide, Huit chapitres, ou Introduction au traité Abôth, chap. I*"" (^Porta Mosis de Pococke, pag. 188).— 11 faut vraiment s'étonner de voir un auteur de nos jours affirmer avec assurance que non seulement il y a des erreurs très essentielles dans la prétendue énuméralion que Maïmonide fait ici dos principes des Motécallemîn^ mais
nant en cercle (^) et la sphère se transformer en globe terrestre,
que même ce qu'il appelle leur fondement principal, à savoir, qu'il n'y a aucune connaissance sûre des choses, attendu que le contraire peut toujours exister et être pensé dans notre entendement^ est tout à fait erroné et diamétralement Opposé à ta doctrine dogmatique (Schmœlders, Essais, pag. 135). Le même auteur insinue que Maïmonide n'a connu les doctrines des Motécallemîn que par les faux rapports de leurs adversaires ; mais il résulte de la propre déclaration de Maïmonide qu'il connaissait parfaitement les doctrines dont il s'agit, et ici, comme partout ailleurs, ses assertions sont basées sur une étude sérieuse et approfondie des sources les plus authentiques; voy. le commencement du chapitre LXXIV. Il suffit d'ailleurs de lire la Destruction de la Destruction d'Ibn-Roschd, qui renferme de nombreux détails sur les Motécallemîn, et oii l'on retrouve toutes les propositions énumérées par Maïmonide. Ces deux hommes illustres devaient être au moins aussi bien informés que les auteurs plus récents que M. Schmœlders a pu consulter. Pour ce qui est de cette X® proposition, que Maïmonide appelle la base de la science du Calâm, elle est tellement essentielle dans le système des Motécallemîn qu'il est impossible de l'en séparer. Ibn-Roschd y revient également à diverses reprises. Nous nous contentons de citer ici un seul passage, où Ibn-Roschd (en parlant du principe de causalité nié par les Motécallemîn, et notamment par les Ascharites, qui voient dans tous les phénomènes et dans toutes les actions qui se produisent dans le monde l'intervention immédiate du Créateur) s'exprime ainsi : 1^^-T• «^i r\My\); HI^I^S m^îiûJn ^D HT D]; IH^im
li-iû^n ^:3« ni«!^ûin ynD Dmfc< nn nD::n i6) "]")y i<b) "no an tr^::^
i^inir HD P)1^nn n'TT'tt^ I^Èi^ «Î^D: b:^^ « l's ont, avec cela, posé en principe que toutes les choses qui existent sont des faits admissibles (et non nécessaires)^ et ils n'admettent pas qu'il y ait dans elles ni ordre, ni proportion, ni sagesse, résultant de la nature des choses. Us croient, au contraire, que tout ce qui existe pourrait être autrement qu'il n'est. » Voy. Destr. de la Destruction, III® question (vers, hébr., ms. du fonds de l'Oratoire, n° 93, fol. 243 a). Cf. Moïse de Narbonne, Commentaire sur le More Neboukhîm, repartie, a la fin du chap. LUI; Ibn-Falaquéra, More ha-Moré, I, chap. LXXIII et LXXIV (pag. 58 et 63); Ritter, Geschichte der Philosophie, t. VII, pag. 737.
(1) C'est-a-dire , que le globe terrestre , centre de l'univers et toujours en repos, pourrait devenir une des sphères célestes qui environnent le centre , autour duquel elles accomplissent leur mouvement circulaire.
402 PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. LXXïIi;
et qu'il est admissible pour la raison que cela puisse arriver;' que la sphère du feu pourrait se mouvoir vers le centre et le globe terrestre vers la circonférence (*), et que, selon ce principe d'admissibilité rationnelle, l'un des deux lieux convient autant que l'autre à chacun de ces corps (-). De même, disent-ils , toute chose d'entre ces êtres que nous voyons pourrait ctre plus grande ou plus petite qu'elle n'est (3), ou se trouver, sous le rapport de la figure et du lieu, dans un état contraire au sien. Ainsi, par exemple, il pourrait y avoir un individu humain de la dimension d'une grande montagne, ayant plusieurs tètes et nageant (^) dans l'air ; ou bien il pourrait exister un éléphant de la dimension d'un moucheron et un moucheron de la dimension d'un éléphant ; tout cela , disent-ils , est admissible pour la raison. Ce principe (ï admissibilité s'applique avec conséquence à tout l'univers, et , pour tout ce qu'ils supposent de la sorte , ils disent : « On peut admettre qu'il en soit ainsi, et il est possible qu'il en soit ainsi, et il ne faut pas que telle chose soit plutôt de telle manière que de telle autre w, sans considérer si la réalité répond à leur supposi-
(1) Cf. ci-dessus, pag. 134, note 2, el pag. 356. L'élément de la terre, d'une gravité absolue, tend toujours vers le centre, tandis que celui du feu, d'une légèreté absolue, fuit le centre el tend toujours vers la circonférence de Tunivers. Yoy. Aristole, traité du Ciel, liv. IV, chap. 4 et 5.
(2) Littéralement : et que tel lieu ne convient pas plus à tel corps que tel autre.
(8) La construction du texte arabe est ici un peu irrégulière ; en voici à peu près le mot a mol : de même, disent- ils, (^quant à) toute chose d'entre ces êtres visibles, que chacune de ces choses soit plus grande, etc...., comme par exemple quil ]) ait un individu, etc...., tout cela, disent-ils, est admissible pour la raison. L'infinitif p^ (;oj^) doit être considéré comme un sujet dontles mots PN^ Nin h'2 îovmeni y attribut. *
(4) La plupart des manuscrits portent r]^^"», ce qu'Ibn-Tibbon rend par n*)S^ (qui vole^ ; nous avons écrit ^£0^ , comme le porte Tun des deux manuscrits de Leyde, et c'est cette leçon qu'exprime Al-'Harizi, qui traduit ce verbe par Dlîi^^ (qui nage^.
tion W ; car, disent-iis , si cet être a des formes connues , des dimensions déterminées et des conditions fixes, qui ne subissent ni altération ni changement, ce n'est là qu'une simple habitude (^). Ainsi, par exemple, c'est Vhabitiide du souverain de ne traverser les rues de la ville que sur une monture, et on ne le voit jamais autrement, quoiqu'il ne soit pas inadmissible pour la raison qu'il puisse parcourir la ville à pied ; au contraire, personne ne doute que cela ne soit possible, et on admet que cela peut arriver. De même, disent ils, c'est le cours de l'habitude que l'élément terrestre se meuve vers le centre et le feu vers le haut, ou bien que le feu brûle et que l'eau rafraîchisse ; mais il n'est pas inadmissible pour la raison que cette habitude puisse changer, de sorte que le feu puisse rafraîchir et se mouvoir vers le bas, tout en étant le feu , et que de même l'eau puisse produire la chaleur et se mouvoir vers le haut , tout en étant l'eau. Telle est la base de tout leur raisonnement (^).
Néanmoins, ils conviennent d'un commun accord que la réunion des contraires dans un même sujet et au même instant est une chose absurde et impossible que la raison ne saurait admettre. De même, ils disent que l'existence d'une substance sans aucun accident, ou bien celle d'un accident sans substratiim [admise par quelques uns W] , est une chose impossible que la
(1) Littéralement : sans avoir égard à la conformité de l'être avec ce qu'ils supposent.
(2) Plus littéralement : celles-ci ne sont ainsi que par le cours d'habitude; voy. ci-dessus, pag. 392, note 1. Le suffixe dans i<^nil^ {leur être) se rapporte aux mots llîi, etc.; quelques éditions de la version d'Ibn-Tibbon ont Tabréviation 'nvrii dont on a fait nm^H; il faut lire Dnvn , comme l'ont les manuscrits.
(3) Littéralement : Et c'est là-dessus qu'a été construite toute l'affaire; c'est-à-dire : c'est sur de pareils raisonnements que repose tout l'échafaudage de leur système.
(4) Il faut se rappeler qu'il y a des Motécallemin qui admettent, dans certains cas exceptionnels, l'accident sans substratum; voy. ci-dessus, pag. 391, et ibid,^ note 1.
404 PREMIERE PARTfE. -^ CiïAP. LxXlir.
raison ne saurait admettre. Enfin, ils disent de même que la substance ne saurait se transformer en accident, ni l'accident en substance, ni un corps pénétrer dans un autre corps; et ils affirment même que ce sont là des choses rationnellement impossibles.
A la vérité, (en disant) que toutes Ces choses énurbérées comme impossibles, on ne saurait se les figurer ^ et que, ce qu'ils ont appelé possible, on peut se le figurer^ il y a là du vrai- Cependant, les philosophes (leur) disent: Si telle chose, vous l'appelez impossible parce qu'on ne saurait se l'imaginer, et que telle autre chose, vous l'appeliez possible parce qu'on peut se l'imaginer, alors ce qui vous paraît possible ne l'est que dans l'imagination, mais non pour la raison; par conséquent, dans cette proposition, vous considérez le nécessaire, l'admissible et l'absurde, tantôt au point de vue de l'imagination et non de la raison, et tantôt à celui du simple sens commun , comme l'a dit Abou-Naçr (al-Farâbi), en parlant de ce que les Motécallemm appellent raison.
11 est donc clair que, pour eux, ce qu'on peut s^imaginer est possible [n'importe que la réalité lui soit conforme, ou ne le soit pas], et que tout ce qu'on ne saurait s'imaginer est impossible. Mais cette proposition ne peut se soutenir qu'au moyen des neuf propositions précédentes, et c'est pour celle-ci sans doute qu'on a élé obligé d'établir d'abord celles-là. Cela résultera plus clairement de ce que je vais t'exposer, en te révélant ce qu'il y a au fond de ces choses, sous forme d'une discussion qui eut lieu entre un Molécallem et un philosophe .*
Pourquoi, demanda le Motécallem au philosophe, trouvonsnous le corps de ce fer extrêmement solide et dur et de couleur noire, et le corps de ce beurre extrêmement tendre et mou et de couleur blanche ?
C'est, lui répondit le philosophe, que tout corps naturel a deux espèces d'accidents : les uns lui surviennent du côté de sa matière, comme, par exemple, la santé et la maladie dans l'homme ; les autres lui surviennent du côté de sa forme, comme,
par exemple, retoniiement et le rire do l'homme (^). Or, les matières des corps d'une composition achevée (2) varient beau^ coup selon les formes particulières à ces matières, de sorte que la substance du fer devient l'opposé de la substance du beurre, et qu'elles sont l'une et Tautre accompagnées des accidents différents que tu y vois ; la dureté de l'une et la mollesse de l'autre sont donc des accidents qui tiennent à la diversité de leur forme respective ^\ tandis que la noirceur et la blancheur sont des accidents qui tiennent à la diversité de leur matière dernière ^^\
Mais le Motécallem renversa toute cette réponse au moyen de ses susdites propositions, ainsi que je vais te l'exposer : Il n'existe point, dit-il, de forme qui, comme vous le croyez^ constitue la substance de manièr-e à en faire des substances variées , mais il n'y a partout que des acddents [selon leur opinion, que nous avons exposée dans la YÏIP proposition ^^^]. Il n'y a point de différence, poursuivit-il^ entre la substance du fer et celle du beurre ; «car tout est composé d'atomes pareils les uns aux autres^
(1) La santé et la maladie tiennent à îa constitalion physique de î'homme ou a la matière, qui lui est commune avec les autres animaux^ lîindis que r,étonn.emfeni et le rire tiennent a Tâme raiionnejle, qui est 1* forme spécifique de Thomme..
(2) Littéralement : des corps composés d'une composition. dernière, c'est-à-dire, des corps complexes, composés de tous les éléments divers qui «concourent à former leur aature et .donnent à leur matière un carac-lère particulier.
(3) C'^gt-a-dlre., de ce qui constitue l'essence respective des deux .•substances. — Dans l'un <des manuscrits de Leyde cette phrase est con^ -struite un peu différx^mraent; on y lit : fc^in ">£ «ilîT^^^ ]D H^^in ^^D .... ipî^nVi^ Tîl î^in ^£) J'^^^i^!). De même Al-Harizi : n^ll T\r\i^^ HD
wy'û on*^ nn p^snm hd pnnn ]û^
(4) C'est-a-dire , de la matière ^^roc/iame ou immédiate, qui leur est particuHère et qui est 1^ résultat de la composition dernière dont il vient d'être parlé,. Cf. ci<les&us., pag. 21, note 1.
(5) Voy. ci-dessus., pa^. ^98, etibid., note 1;
Et c'est là leur opinion que nous avons exposée dans la 1" proposition , de laquelle , comme nous Tavons expliqué, découlent nécessairement la IP et la III'' propositions; et de même on a besoin de la XII^ proposition pour établir Texistence des atomes. On ne saurait pas non plus admettre, selon le Motécallem^ que telle substance possède certains accidents qui lui soient particuliers et par lesquels elle soit disposée et préparée à recevoir des accidents secondaires; car, selon lui, un accident ne saurait porter un autre accident , comme nous l'avons exposé dans la IX^ proposition. L'accident n'a pas non plus de durée, ainsi que nous l'avons exposé dans la VP proposition. — Le Motécallem étant ainsi parvenu, au moyen de ses propositions, à affirmer tout ce qu'il voulait (^), et ayant obtenu ce résultat : « que les substances du beurre et du fer sont pareilles et identiques , qu'il y a un seul et même rapport entre .toute substance et tout accident (2), que telle substance n'est pas plus apte que telle autre à (recevoir) tel accident, et que, de même que tel atome n'est pas plus susceptible de mouvement que de repos, de même les atomes ne sont pas plus aptes les uns que les autres à recevoir l'accident de la vie ou celui de rintelligence ou celui de la sensibilité [n'importe que le nombre des atomes (^réunis) soit plus ou moins grand (3), car, selon Topinion exposée dans la Y^ proposition,
(1) Littéralement : Lors donc que s'est avéré pour le Motécallem tout ce qu'il voulait, conformément à ses 'propositions.
(2) C'est-a-dire , que toute substance, ou tout atome, est également apte a recevoir tout accident quelconque, et qu'il y a toujours un rapport direct entre la substance et les accidents. Cf. ci-dessus, pag. 399, et ihid.^ note 3. — Le mot ^T\yt2) (d'entre elles)^ qui suit le mot "inii et qui paraît superflu, a le sens de IHi^li^N p; si le pronom se rapportait aux mots *l^nn7i*<1 13Î7X (ce qui d'ailleurs n'offrirait pas de sens convenable), il aurait fallu dire NDni)D.
(3) Littéralement : et la multitude ou le petit nombre des atomes n'ajoute rien à cela; c'e.>l-a-dire : le nombre plus ou moins grand des atomes que renferme une substance n'est pour rien dans l'aptitude que peut avoir colle substance pour recevoir les accidents en question.
Tàccidenl existe dans chacun des atomes]», il ré>5uUe de toutes ces propositions que l'homme n'est pas plus apte à penser que le scarabée (*'; et on a du en venir à cette admissibilité dont ils parlent dans la présente proposition. C'est à cette proposition qu'aboutissaient tous leurs efforts ; car elle se prête à merveille à toutes les hypothèses qu'on veut établir (^), ainsi qu'il va être exposé.
Annotation. Sache, ô lecteur de ce traité! que, si tu es de ceux qui connaissent l'âme et ses facultés et que tu approfondisses chaque chose dans toute la réalité de son être, tu sauras que Vimagi7iation appartient à la plupart des animaux; que, du moins pour ce qui est des animaux parfaits, je veux parler de ceux qui ont un cœur, il est évident qu'ils possèdent tous l'imagination (•^), et que ce n'est pas par celle-ci que l'homme se distingue (des autres animaux). L'action de l'imagination n'est pas la même que celle de l'intelligence, mais lui est opposée. En effet, l'intelligence analyse les choses composées, en distingue les parties, les abstrait, se les représente dans leur réalité et avec leurs causes et perçoit ainsi dans un seul objet des choses nombreuses, aussi distinctes pour l'inteUigence que deux individus humains
(1) Car, l'un et l'autre étant composés d'atomes de la même nature, et tous les atomes étant également aptes à recevoir toute espèce d'accidents, il s'ensuit que l'accident de la pensée peut aussi bien survenir au scarabée qu'a riiomme. — I.es manuscrits portent généralement DBii?^^ (i/**^^') et quelques uns nOË^r^X (2^**»Â*sr^t) , mot qui est le nom générique du scarabée; Ïbn-Tibbon a mis n^D^H , et Ibn-Falaquéra, en critiquant cette traduction, fait observer que le traducteur a peut-être lu, dans son texte arabe, î!rï^£-^î«? (/jilÂsr^l), mot qui signifie chauve-souris. Voy. l'Appendice du More ha-Moré, page 153.
: (2) LiUéralement : car elle est ce qu'il y a de plus ferme, pour établir tout ce qu'on veut établir.
; (3) Cf. Aristote, traité de l'Ame, liv. III, chap. 10 : y.ul h to?? aWot?
^iioi? oj vUtmç cTj^i loyKTuô; èarev, uj.là ^avTKcîa. Vov. aUSSl la fin du
même chapitre et le chapitre 11.
408 PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. LXXIlf.
sont des êtres distincts pour l'imagination (*). C'est par l'intelligence qu'on distingue ce qui est général de ce qui est individuel, et aucune démonstration ne peut avoir lieu qu'au moyen de ce qui est général (2) ; enfin c'est par l'intelligence qu'on sait (distinguer) l'attribut essentiel d'avec l'accidentel. Mais l'imagination ne peut accomplir aucune de ces actions ; car elle ne perçoit que l'individuel et le composé dans son ensemble, tel que le perçoivent les sens , ou bien elle compose les choses qui dans la réalité sont séparées et qu'elle combine les unes avec les autres, et cet ensemble (3) devient un corps ou une des facultés du corps. Ainsi, par exemple, on peut concevoir dans l'imagination un individu humain ayant une tête de cheval et des ailes, et d'autres (créations) semblables ; et c'est là ce qu'on appelle une invention mensongère, car il n'y a absolument aucun être qui lui soit conforme. L'imagination ne peut, dans sa perception (^), se débarrasser en aucune façon de la matière, quand même elle ferait tous les efforts pour abstraire une forme ; c'est pourquoi il ne faut point avoir égard à l'imagination. — Écoute, combien (à cet égard) les sciences mathématiques sont instructives pour nous , et combien sont importantes les propositions que nous y puisons. Sache qu'il y a certaines choses que l'homme , lorsqu'il les con-
(1) L'auteur veut dire que rinlelligence seule, en analysant les choses, sait reconnaître les divers éléments dont elles sont composées et y distinguer la forme et la matière, ainsi que les causes, efficiente et finale, toutes choses inaccessibles à l'imagination.
(2) C'est-a-dire , l'intelligence seule sait distinguer, dans les individus, les genres et les espèces, par lesquels se forment les prémisses des démonstrations.
(3) Les éditions de la version d'Ibn-Tibbon ont généralement 75nO nC^^^I ; il faut lire simplement ^^m , comme l'ont les mss. et l'édition princeps.
(4) Il faut effacer, dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon , les mots •i77^n llin Jl^C^n?, qui ne se trouvent ni dans les mss. de cette version, ni dans l'édition princeps.
sidère par son imagination, ne peut nullement se figurer, et qu'au contraire il trouve aussi impossibles pour l'imagination que le serait la réunion des contraires; et cependant, telle chose qu'il est impossible de s'imaginer, on peut établir par la démonstration qu'elle existe et en faire ressortir la réalité (^). Si, par exemple, tu t'imagines un grand globe de telle dimension que tu voudras, dusses-tu te l'imaginer aussi grand que le globe de la sphère environnante, qu'ensuite tu t'y imagines un axe qui en traverse le centre, et qu'enfin tu te figures deux hommes debout sur les deux extrémités de l'axe, de manière que leurs pieds soient posés dans la direction de l'axe et que celui-ci forme en quelque sorte avec les pieds une seule ligne droite, il faudra nécessairement que cet axe soit parallèle à l'horizon ou ne le soit pas C^); or, s'il est parallèle (à l'horizon), les deux hommes tomberont, et, s'il n'est pas parallèle , l'un d'eux , celui qui est en bas , tombera , et l'autre restera debout (^). Voilà du moins ce que se figure l'imagination. Or, il est démontré que la terre est de figure sphérique, et qu'aux deux extrémités de son axe il y a des pays habités (^).
(1) Lilléralement : et l'être la fait paraître au jour (ou la manifesté); c'est-à-dire la réalité montre que cette chose existe. C'est du moins ainsi que ces mots ont été entendus par Al-'Harizi et Ibn-Falaquéra {More ha-Moré, p. 60), qui traduisent : nût^H ^N Hli^^îiOn in^^^ltlHl.
(2) C'est-a-dire : il faudra qu'il traverse le globe horizontalement ou verticalement.
(3) Si Taxe est horizontal, les deux hommes placés horizontalement ne pourront se maintenir et tomberont du globe ; si, au contraire, l'axe est vertical, l'un des deux hommes se trouvera au sommet et pourra rester debout, tandis que l'autre, se trouvant au bas du globe, les pieds dirigés vers le haut, tombera nécessairement.
(4) C'est-à-dire , aux extrémités de l'axe qui traverse la terre de l'orient à l'occident et qui correspond à Taxe horizontal de la sphère imaginaire dont il vient d'être parlé. — Dans la version d'Ibn-Tibbon, les mots n^lifva T^^J2^^ doivent être changés en niilTT^Dn ]D^^^> comme l'ont plusieurs manuscrits; de même, Al-'Harizi : 2W^Tl p ^^ ""^l i et Ibn-Falaquéra (iW. ha-M., p. 60) : ^C^ianû tt^'^C^I-
Chacun des habitanls des deux extrémités a sa tête vers le ciel et ses pieds vers ceux de son antipode (*); et cependant il n'est point possible ni imaginable qu'aucun des deux puisse tomber, car ils ne sont pas l'un en haut et l'autre en bas , mais chacun des deux est en haut ou en bas par rapport à l'autre. — De mcme (pour citer un autre exemple), il a été démontré, dans le IP livre des Sections coniques^ qu'il y a deux lignes sortant (de certains points) et entre lesquelles 11 y a, à leur point de départ, une certaine distance qui diminue à mesure qu'elles se prolongent; de sorte qu'elles vont toujours se rapprochant l'une de l'autre sans pouvoir jamais se rencontrer, quand même on les prolongerait à l'infini, quoique cependant elles se rapprochent de plus en plus en se prolongeant (^). Voilà une chose qu'on ne saurait se figurer et que l'imagination ne saurait nullement concevoir ^3). Ces deux lignes sont, Tune droite, l'autre courbe, ainsi qu'il est exposé à l'endroit cité. Il est donc démontré qu'il existe des choses qu'on ne peut s'imaginer, et qui (non seulement) ne sauraient être comprises par l'imagination , mais lui paraissent même impossibles. De même, il est démontré (d'autre part) que certaines choses que l'imagination affirmerait sont (en réalité) impossibles, comme, par exemple, que Dieu. soit un corps ou une faculté dans un corps ; car, pour l'imagination, rien n'a de l'existence, si ce n'est un corps ou quelque chose dans un corps.
(1) Plus liltéralement : et ses pieds sont du côté qui se dirige vers les pieds de l'autre qui lui est diamétralement opposé.
(2) Il est évident que les deux lignes dont il s'agit ici, et qui, comme fauteur va le dire, sont, Tune courbe, fautre droite, ne sont autres que Ja courbe hyperbolique et Vasymptote. Le traité des Sections coniques cité par Fauteur est celui d'Apollonius, intilulé Kr.rj>y.ù cTor/j-v^ et en arabe
v^LLj^sr-ti V jLiS^; le théorème dont il s'agit est le XIIP du livre II.
Sur les versions arabes du traité d'Apollonius, vo\ . Wenericb, De auctorum grœcorum versionibus, etc.^ pag. 198 et suiv.
(3) Littéralement : et qui ne tombe point dans Je filet de l'imagination.
II est donc clair qu'il existe autre chose par quoi on juge le nécessaii'e , le possible et l'impossible , et que ce n'est pas l'imagination. Et que cette étude est belle et d'un grand profit pour celui qui désire éviter le malheur de se laisser guider par l'imagination (^) ! Il ne faut pas croire que les MotécaUemîn ne s'aperçoivent de rien de tout cela ; au contraire, ils en ont bien quelque sentiment et le savent si bien qu'ils appellent présomption el chimère (^) ce qui, quoique impossible, est admis par l'imagination, comme, par exemple, que Dieu soit un corps, et souvent ils disent clairement que ces présomptions sont mensongères. C'est pourquoi ils ont eu recours aux neuf propositions que nous avons rapportées, afin de pouvoir affirmer cette dixième proposition, qui énonce l'admissibilité de toutes les choses imaginables
(1) Littéralement : ... qui désire revenir à lui de cette défaillance, je veux dire (de celle) desuivre l'imagination. Le mot î^D:;^ ('''-r^') est le nom cfaclion de la lY^ forme du verbe ^ç^ , qui signifie défaillir, s'évanouir. Au figuré, ce même verbe (appliqué au jour ou à la nuit) signifie : se couvrir de nuages ou de ténèbres; c est pourquoi Ibn-Tibbon a rendu le mot ^l^yiK par -|-^n , ténèbres.
(2) Tous les manuscrits portent t^^^^^::') Nt^HI , erreur et imagination; fauteur veut dire que les MotécaUemîn avouent eux-mêmes que ce sont là des idées fausses et de vaines imaginations, en prenant le mot imagination (JL=k) dans sa vraie acception. Les éditions de la version d'ïbn-Tibbon portent généralement : ]VOn ï^ nr^trriD Pin ^V H^l^, et redit, princeps, ainsi que quelques manuscrits: ]VD"I N? m"! "^y n'^iy; mais cette version n'offre point de sens. Les mots 1^121 i<7 , pour lesquels plusieurs manuscrits ont JI^^D"! ^"b •> ou ]VD"I "in^< jlC^?, sont une glose marginale que des copistes inintelligents ont fait entrer dans le texte; Ibn-Tibbon avait rendu le mot ^J2T\) par ni"1 b]^ H^l^?. et le mot iî^XO par 'n^'lî^n'Û ou par J^DT; ce dernier mot, que peut-être le traducteur lui-même avait écrit en marge, a donné lieu a l'erreur que nous venons de signaler. Dans quelques manuscrits de cette version
nous trouvons : ]v'ûn) Ti^^n^ om Dirn nvH "lo:: )^^ip'r
41^ PREMIÈRE PARTIE. — ClIAP. LXXHÏ.
qu'ils voulaient déclarer admissibles , et cela à la faveur (des hypothèses) de la parité des atomes et de la nature égale de tous les accidents (*), ainsi que nous l'avons exposé. En y réfléchissant bien, on verra que cela peut donner lieu à une discussion difficile (2). En etfet, il y a certaines idées qu'un tel pourra donner pour des conceptions de l'intelligence , tandis qu'un autre soutiendra qu'elles sont du domaine de l'imagination; et, dans ce cas, nous voudrions trouver un critérium pour distinguer les choses intelligibles des conceptions de l'imagination. Or, si le philosophe disait : « J'ai pour témoin ïêlre ■^^) [comme il s'exprime] et c'est par lui que nous examinons le nécessaire, le possible et l'impossible », le théologien lui répondrait : « Mais c'est là précisément le point disputable; car moi je soutiens (^) que cet être a été fait par la volonté (divine), et qu'il n'est pas le résultat de la nécessité; et, quoiqu'il soit fait de telle manière, il est admissible qu'il eût pu être fait différemment , à moins que la conception de l'intelligence ne décide qu'il ne saurait être autrement qu'il n'est, ainsi que tu le prétends. »
Tel est ce principe à' admissibilité , sur lequel je me réserve de revenir dans d'autres endroits de ce traité ; et ce n'est pas là une
(1) Littéralement : et de l'égalité des accidents dans la qualité d'accident. L'auteur fait allusion à la VII1« et a la ÏX« propositions, qui déclarent que tout ce qui est accident Test au même titre, et que tous les accidents sont portés immédiatement par les atomes.
(2) Littéralement : Considère donc, ô lecteur! et vois qu'il naît de là une voie (ou une occasion') 'pour une spéculation difficile. Sur l'impératif i1J<, cf. ci-dessus, pag. 19, note 2.
(3) C'est-a-dire: l'être en général ou la loi de la nature me sert de témoignage et de ^r«7criw??î. Sur la conjonction ]^^ (mO^ employée ici dans le discours direct, cf. ci-dessus, pag. 283, note i.
(4) Tous les manuscrits ont j^^j^ ''yij; 1<î pluriel ^^^^ ^st ici employé pour le singulier ^^^ ■> selon Tusagc de Tarabc vulgaire.
PREMIÈRE I^ARîiË. ^-^ CllAP. LXXIÏL 413
chose qu'on doive se bâter de repousser entièrement et à la légère (*).
Xî.
La ONZIÈME PROPOSITION dit : « que l'existence de Tinfini (dans l'univers) est inadmissible, de quelque manière que ce soit, u ,En voici l'explication : Il a été démontré qu'il est impossible qu'il existe une grandeur infinie, ou bien qu'il existe des grandeurs dont le nombre soit infini [lors même que chacune d'elles serait une grandeur finie], en supposant toutefois que ces choses infinies existent simultanément (2). De même, il est inadmissible qu'il existe des causes à l'infini ; je veux dire, qu'une chose servant de cause à une autre ait à son tour une autre cause et cette
(1) L'auteur croit devoir f'airo une réserve a Tégard de celle X^proposilion ; car il reconnaît lui-même ce principe d'admissibilité pour une partie de l'univers, et il croit que, pour tout ce qui est au dessus de la sphère de la Lune^ il ne nous est pas donné de reconnaître une loi naturelle immuable, et que mainte chose pourrait être autrement qu'elle n'est réeîlenient. L'auteur base ses preuves de la Création sur un raisonnement analogue a celui que les Motécallemîn ont puisé dans celle X® proposition. Cf. le chapitre suivant (V^ méthode), et la II® partie de cet ouvrage, chap. XlX et suiv.— Les mots ftùp y:î"lD Dl^nS , qu'on lit ici dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon, renferment une double
traduction du mot arabe ^^rin?^^^ (^?v''^) ' ^^ ^^"^ effacer le mot Dli^nS 1 qui ne se trouve point dans les manuscrits de ladite version. Îbn-Falaquéra rend le mot ^^nil^i^;} par ^p nn^i:: , avec peu de chose, c^est-a-dire , inconsidérément ou légèrement; voy. l'Appendice du More ha-3Ioré, pag 153.
(2) C'est-k- dire , Texistence de choses infinies en nombre n'est démontré impossible qu'en tant que ces choses seraient supposées exister simultanément ; car on verra toul-à-l'heure que l'inadmissibilité de IMnfini par succession n'est point démontrée. — Sur les différentes propositions énoncées ici par notre auteur, voy. Aristote, Physique, liv. III, chap. 4-8; Métaphysique, liv. II, chap. 2; liv. XI, chap. 10. Nous nous réservons d'y revenir dans les notes à l'introduction de la 11^ partie, propos. 1,2, 3 et 26.
414 PREMIÈRt: PARTIE. — CHAP. LXXUI.
dernière encore une causé , et ainsi de suite jusqu'à l'infini, de sorte qu'il y eût là des choses nombreuses à l'infini existant en acte (*). Et peu importe que ce soient des corps ou des substances séparées ^^\ pourvu qu'elles servent de causes les unes aux autres. C'est là l'ordre physique essentiel '^^), au sujet duquel il a été démontré que l'infini y est impossible W.
Quant à l'infini existant en puissance ou accidentellement, on en a en partie démontré l'existence ; ainsi, par exemple, on a démontré qu'une grandeur est virtuellement divisible jusqu'à l'infini, et que le temps Test également (^\ 3Iais en partie, cela donne lieu à la spéculation (6), comme, par exemple, l'existence de Vinfmi par succession, qu'on appelle aussi Vinfini par accident, c'est-à-dire, quand une chose existe après qu'une autre a cessé d'exister, et cette autre, après qu'une troisième a cessé d'exister,
(1) On va voir que l'infini en puissance est admissible.
(2) C'esl-a-dire , des substances purement incorporelles et spirituelles, comme les intelligences des sphères célestes. Il est toujours impossible, dit l'auteur, d'admettre des causes remontant a l'infini, que ces causes soient corporelles ou incorporelles.
(3) C'est-a-dire , cette succession des causes et des effets se fait dans la nature par un enchaînement nécessaire et essentiel, et il faut la bien distinguer de la succession accidentelle dont il va être parlé tout-a-l'heure.
(4) Les manuscrits portent, les uns rT'S , les autres n*? ; il faut réunir les deux leçons et lire rT'S n^ (Ibn-Tibbon : )2 y})- H Y a ici une petite inversion, et la vraie construction de ce membre de phrase est celle-ci : n^ n^i^Tll N^ ^'Û y^î:^n^ n^S ]mnn n^«, ce qui est
pour rh n^i^ni i<b j^n n^s y^n^^ "[t^ ]n-inn nS^.
(5) Voy. Arist., Physique^ III, G : v.Ijmç p.£v ovv oCx î'a-a^ ourw? Z^îtsrt tô v.Tzstpovy Z\>vc/.txzi Tî vmI iTti y. 0.0 cc L D i T z t y -/.T.). Sur la divisibiHté infinie des grandeurs continues, voy. ibid.^ chap. 7, et liv. VI, chap. 2 (cf. ci-dessus, pag. 380, note 2). Ce qui est appelé ici l'infini en puissance pourrait aussi être désigné comme infini d'intensité, tandis que l'infini en acte, c'est Vextcnsion infinie.
(6) C'est-a-dire , c'est un sujet douteux qui appelle la méditafion et sur lequel les opinions sont divisées.
l'RÈMIÈiiE PAUTU^. — CliAP. LXXIll. il5
et ainsi de suite (en renion(anl) à l'infini. C'est là un objet de spéculation très difïicile. Ceux qui prétendent avoir démontré l'éternité du monde soutiennent que le temps est infini, et il ne s'enstiit pour eux rien d'inadmissible, car, à mesure qu'une partie du temps se produit, une autre qui la précédait a disparu; et il en est de même, selon eux, de la succession des accidents qui surviennent à la matière jusqu'à l'infini, sans qu'il s'ensuive rien d'inadmissible^ puisqu'ils n'existent pas tous simultanément, mais successivement, ce dont Timpossibilité n'a point été démontrée (*'. Mais, selon les Motécallemîn, il est indifférent qu'on^ dise qu'il existe une grandeur infinie, ou qu'on dise que le corps; et le temps sont divisibles à l'infini (^). 11 est également indifférent, selon eux, (qu'on suppose) l'existence simultanée d'une série de choses infinies en nombre (3), en parlant, par exemple, des individus humains existant en ce moment, ou qu'on dise qu'il survient dans l'univers des choses d'un nombre infini, quoique disparaissant successivement, comme qui dirait, par exemple : Zéid et le fils de 'Amr, celui-ci le fils de Khâled, celui-ci le fils deBecr, et ainsi de suite (en remontant) à l'infini ; car ceci est, selon eux, aussi inadmissible que le premier cas (^). Ces quatre classes de l'infini sont donc égales, selon eux (^). Pour ce qui est
(1) Voy. sur ces questions rintroduclion de la W partie, h la 26*^ proposition.
(2) C'est-a-dire , qu'ils ne font pas de différence entre l'infini en acte et l'infini en 'puissance. i
(3) Littéralement : l'existence de choses infinies en nombre rangées ensemble.
(4) C'est-à-dire , ils n'admettent pas plus Vinfini par succession ou par accident que l'existence simultanée d'une série infinie de choses.
(5) C'est-à-dire : ils les jugent également inadmissibles, et ils ne font pas de différence , dans la grandeur continue, entre finfini en acte et l'infini en puissance, ni, dans le nombre, entre Vmïmi simultané et l'infini par succession. — ; Tous les manuscrits portent Hi^^Hi ^ i^DD ; un seul des manuscrits d'Oxford ajoute ^n^. U faut écrire n.^ ^TNm «7 ^'012-
de la dernière classe (*), il y en a parmi eux qui croient devoir en prouver la vérité , je veux dire (qu'ils croient devoir) en démontrer l'impossibilité , par une méthode que je t'exposerai dans ce traité (2). D'autres disent que cela s'entend par soi-même (3), et que c'est quelque chose qu'on sait de prime abord et qui n'a pas besoin de démonstration. Or, s'il était manifestement inadmissible qu'il y eût des choses infinies par succession, dût même ce qui en existe maintenant être fini, l'éternité du monde se montrerait inadmissible de prime abord, sans qu'on eût besoin d'aucune autre proposition (^). Mais ce n'est pas ici le lieu d'examiner ce sujet.
La DOUZIÈME PROPOSITION dit : « que les sens ne donnent pas toujours la certitude. )> En effet, les Motécallemîn suspectaient (^) la perception des sens sous deux rapports. Premièrement, disentils, beaucoup d'objets sensibles leur échappent, soit à cause de la subtilité du corps perceptible [comme ils le disent au sujet (de l'hypothèse) des atomes et de ce qui s'ensuit (^), ainsi que nous l'avons exposé] , soit parce qu'ils sont trop éloignés de celui qui veut les percevoir; ainsi l'homme ne peut ni voir, ni enten-
(i) Cest-a-dire : de rinfini par succession,
(2) Voy. ci-après, a la fin du chap. LXXIV.
(3) C'est-a-dire : ils admettent en quelque sorte comme un axiome que Yinfini par succession est impossible.
(4) En d'autres termes : s'il était de toute évidence qu'on ne saurait admettre une série infinie de choses finies naissant et disparaissant successivement les unes après les autres, cette seule proposition suffirait pour faire reconnaître sur-le-champ que le monde ne saurait être éternel.
(5) Les éditions de la version d'Ibn-Tibbon portent généralement )2'^n î il faut lire ^Itt^Pli comme l'ont les manuscrits et l'édition princeps,
(6) Par les mots : et de ce qui s'ensuit, l'auteur paraît faire allusion à la théorie des Motécallemîn sur le mouvement des atomes ; voir ci-dessus, III« proposition (pages 382 et 383).
dre, ni sentir, à la distance de plusieurs lieues, et de môme le mouvement du ciel n'est point perceptible. Secondement, disentils, les sens se trompent dans leurs perceptions. Ainsi, par exemple, une chose qui est grande, Thomme la voit petite lorsqu'elle est éloignée de lui ; la chose petite, il la voit grande quand elle est dans l'eau ; enfin il voit en ligne brisée ce qui est droit (0, quand une partie est dans Teau et l'autre hors de l'eau. De même, celui qui a la jaunisse voit les choses en jaune , et celui dont la langue s'est imbibée de bile jaune (2) trouve les choses douces d'un goût amer. Ils énumèrent encore beaucoup de choses de ce genre ; c'est pourquoi , disent-ils , on ne saurait se fier aux sens de manière à les prendre pour principe d'une démonstration. II ne faut pas croire que ce soit en vain que les Motécallemîn
(1) Selon la leçon de tous les manuscrits arabes, ainsi que des deux versions hébraïques, il faudrait traduire : ce qui est courbé (ou hrise) il le voit droit; mais nous croyons que l'auteur a interverti les mots par inadvertance. Tout en conservant dans notre texte la leçon des manuscrits, nous avons traduit comme s'il y avait ^i^'^12 D^pPlDÛ^K ''1"'% ce qui est plus naturel; car ce n'est qu'à certaines conditions déterminées que le bâton brisé peut être vu droit. En effet, on ht dans le commentaire d'Éphodi: DpiV^ '^^^^ ni^TimtO D'^^Hn^l Vt « H veut dire: il s'ensuit (de ce qui précède) qu'on verra courbé ce qui est droit,
(2) Dans la version d'AI-'Harizi (ms.') , ces derniers mots sont ainsi
paraphrasés: ijitrSn n^pHiTii npiiTi m^n ipD ^j; i:::i -^c^^^^, et
celui dans la nature duquel la bile jaune a pris le dessus, de sorte qu'elle a pénétré dans sa langue. Dans la version d'Ibn-Tibbon, les mots mtt^^^ 1î!^t<1 sont une faute typographique ; il faut lire )y)]^'^ nplli^ l^H) ^ comme l'ont les manuscrits et l'édition princeps. Dans la même version, les mots nûT"li^ niQ (bile rowge) sont employés dans le sens de npll'' HID (bile jaune) ; car, selon les anciens médecins , l'humeur appelée bile jaune se divise en cinq espèces, dont l'une est rougeâtre. Voy. R. Méîr al-Dabi, Schebîlé émounâ, introduction du liv. IV (édit. d'Amsterdam, fol. A\ &), et cf., sur les humeurs, ci-dessus, pag. 366, note 4. T. I. 27
aient insisté sur cette proposition (*), de même que la plupart de ces (Motécallemîn) modernes croient que c'est sans nécessité que leurs devanciers se sont efforcés de soutenir (l'hypothèse de) V atome. Au contraire, tout ce que jusqu'ici nous avons rapporté de leur part est nécessaire , et , lorsqu'on porte atteinte à une seule de ces propositions, tout le but est manqué. Quant à cette dernière proposition, elle est très nécessaire; car, quand la perception de nos sens est en contradiction avec ce qu'ils ont établi (2), ils disent qu'il ne faut pas avoir égard aux sens dès qu'une chose est démontrée au moyen de ce qu'ils appellent le témoignage de la raison ^^\ C'est ainsi qu'ils prétendent au sujet du mouvement, qui pourtant est continu, qu'il y entre des intervalles de repos, et que la meule se sépare en tournant (^'; et ils prétendent encore que la blancheur (précédente) de celte étoffe a maintenant disparu, et que ceci est une autre blancheur (^). Ce sont là des choses en opposition avec ce que l'on voit ; et (de môme) il résulte de l'existence du vide beaucoup de choses qui toutes sont démenties par les sens. A tout cela ils répondent: «C'est une chose qui échappe aux sens», quand toutefois il est possible de répondre ainsi ; pour d'autres choses (6), ils répondent que c'est une des nombreuses erreurs des sens.
(1) Littéralement : que les Motécallemîn aient combattu pour cette proposition en jouant; c.-a-d., qu'ils s'en soient fait un simple jeu ou amusement sans utilité. La version d'Ibn-Tibbon , qui rend le verbe J^mKÏf (t^j|.L^) par IDODH, n'est pas exacte.
(2) Littéralement : quand nous percevons par nos sens des choses qui renversent (ou réfutent^ ce qu'ils ont établi.
(3) Littéralement : dès qu'on a démontré la chose dont ils prétendent que le témoignage de la raison la prouve.
(4) Voy. ci-dessus, IIP proposition (pag. 382).
(5) C'est-à-dire , que la blancheur qu'on y voit maintenant est une autre. Voy. la VI*' proposition (pag. 392).
(6) C'est-a-dire , quand il s'agit de choses dont il n'est pas possible de dire qu'elles échappent entièrement aux sens.
Tu sais que ce sont là toutes des opinions anciennes professées par les Sophistes (^), ainsi que le rapporte Galien dans son livre des Facultés naturelles (en parlant) de ceux qui disent que les sens sont mensongers ; il y a relaté (à ce sujet) tout ce que tu sais (2).
Après avoir parlé d'abord de ces propositions (des Motécallemîn) ^ je vais exposer leurs méthodes relatives aux quatre questions dont il s'agit (3).