CHAPITRE LXXIV
Dans ce chapitre je te relaterai en résumé les preuves des Motécallemîn (établissant) que le monde est créé. Tu ne me demanderas pas d'en donner l'exposé dans leurs propres termes
(1) Le verbe J-sr^l (dérivé de îJ.sr' , secte) signifie -professer une doctrine ou une opinion. Ce même verbe s'emploie aussi dans le sens de s'attribuer les paroles d'autrui, et c'est dans ce sens que Ta pris ici Ibn-Tibbon, qui a paraphrasé notre passage en ces termes:
r:it^DDSiDn uni on^snD i^n nvaiD-ip my-i é}^2 ^h^^ n^T in::i
n^nn DIIDX DH^^ Dn^l^^l «Tu sais que ce sont là toutes jdes opinions anciennes, dont se vantaient les Sophistes, prétendant qu'ils avaient été les premiers à les exprimer. »
(2) Ibn-Tibbon traduit: DH^T ")DD Dnm lÊD'^ ; on voit qu'au lieu de ^)0 73, il a lu ^^tDi^^^, comme l'ont en effet quelques manuscrits. — Quant au passage de Galien auquel il est fait allusion , il se trouve dans le traité intitulé : iz^rA Q-jvufxéuv (^vtly.ûv^ liv. I, chap. 2 (édit. de Kûhn, t. II, p. 4). Galien, en parlant des différentes acceptions du mot mouvement (-/.tvïjc-tç), qui embrasse aussi les idées de changement et de transformation, dit que, selon l'opinion générale, la transformation des aliments en sang est une chose perceptible pour les sens de la vue, du goût et du toucher. Puis il ajoute : ot'. 5s y.ui xa-r' v.\ri^ît(Av oùyAtl roûti' QuoloyovaL-j ol aofKjzui. ol ^h yûp xazç aùrwv aTravra rà roiaOra twv >5peT£/3wv aio-0«<T£wv àTcàxixç zlvv.ç y.cù Trapaywyàç' eïvai vopitÇouo-tv, oiXkors aXkoiç Trac-
(3) C'est-a-dire , les méthodes de démonstration employées par les Motécallemîn pour établir la création du monde, ainsi que l'existence, l'unité et l'incorporalité de Dieu.
-iSO PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. LXXïV.
et avec leur prolixité ; mais je te ferai connaître ce que chacun d'eux avait en vue (*) et sa méthode d'argumentation pour affirmer la nouveauté du monde ou en nier Y éternité y et je te ferai remarquer brièvement les propositions employées pour chaque méthode (^\ Si tu lis leurs livres proUxes et leurs ouvrages les plus célèbres, tu n'y trouveras absolument rien de plus que ce que mes paroles te feront comprendre de leur argumentation sur ce sujet; mais tu y trouveras un langage plus abondant et de belles et brillantes expressions. Quelquefois on y a employé la rime et les mots symétriques, et on y a fait choix des expressions les plus élégantes (^); et parfois aussi on y a employé un style obscur, dans
(1) Dn:û h^ est la même chose que DnJÛ TIIXI h^ (leçon qu'on trouve dans l'un des manuscrits de Leyde) ; par ces mots, l'auteur désigne les différents chefs d'école d'entre les Motécallemîn. — L'un des manuscrits d'Oxford porte Dn^Jt^^i nî^pQ^D, et un autre (le plus ancien),
□nDï^^D ]>no3.
(2) Littéralement : qu'a employées l'auteur de cette méthode.
(3) Le mol slst^ désigne la prose rimée ; par ï Ji3 (mot qui désigne proprement les vertèbres) , on entend les consonnances ou les mots qui présentent entre eux une certaine symétrie par leur forme et leur terminaison. Par les verbes nipÊI ny:iD (w^^^ w^*a^), 1 auteur veut dire que les écrits des Motécallemîn étaient composés en prose rimée et ornée de consonnances, manière d'écrire fort en vogue chez les auteurs arabes, et qui souvent a été imitée au moyen âge parles auteurs juifs qui se piquaient d'élégance. Les compositions hébraïques les plus célèbres dans ce genre sont celles d'Al-'Harizi et d'Immanuel. J'ai essayé moi-môme de donner une idée de ce style arabe dans mon Essai d'une traduction des Séances de Hariri (Journal Asiatique, décembre 1834) ; on y dit, par exemple, en parlant d'un prédicateur :
(( Il cadcnç-ail avec harmonie ses idées précieuses; Il annonçait à la compagnie des pensées sérieuses. »
Voici comment Maïmonide lui-même, dans sa leUre à R. Samuel ibn- Tibbon (voy. ci-dessus, pag. 23, note 1), s'explique sur les expressions
le but d'étonner l'auditeur et d'effrayer celui qui en aborde la méditation. Tu trouveras aussi, dans leurs ouvrages, des répétitions , des questions douteuses qu'ils proposent et qu'ils prétendent avoir résolues, et des sorties fréquentes contre leurs adversaires.
Première méthode (^) : Il y en a parmi eux qui soutiennent qu'en admettant une seule chose née ^^), on peut démontrer que îe monde est créé. Ainsi, par exemple, il est inadmissible que cet individu Zéid, qui d'abord était une molécule (^) et qui ensuite s'est transformé successivement jusqu'à ce qu'il ait atteint sa perfection, se soit ainsi changé lui-même, et que ce soit lui qui
qu'il a employées dans notre passag^e : ^^^^ ^)5n3t^1 nipiSI ny^D
nn!i ptr^ on^ m:ii -[^i D:iin"'i yii^t^ ^Si p t:^« -li^^ni^
« Dans leur copie (c.-à-d. dans celle des juifs de Provence), il y avait w^*:s^, ce qui est une faute; car il faut l'écrire par un sîn. Par àûLsr*^ on entend la rime, qui s'appelle en hébreu t1"in. Ce qu'on appelle ïyi-h^ c'est quand un mot correspond à la forme d'un autre mot, ce qu'il faut rendre en hébreu par m^lpîi^ m^Q. Parle verbe s^^ast^I, j'entends : qu'ils ont choisi ce qu'il y a de meilleur dans ce genre; il faut traduire (en hébreu) : rT\^ p::^^ urh 1"n21.— Voy. aussi le jugement que l'auteur a porté plus haut, pag. 187, sur les écrits des Motécallemîn.
(1) Le mot i^y^ étant du genre commun, l'auteur a mis les adjectifs et les verbes qui s'y rapportent tantôt au masculin, tantôt au féminin, et ces variations, comme on le verra, se rencontrent souvent dans une seule et même phrase. Cette inconséquence devant être attribuée à l'auteur lui-même, et non aux copistes, nous avons toujours exactement reproduit les leçons des manuscrits.
(^) C'est-a-dire : nouvellement produite ou créée; voy. ci-dessus , pag. 235, note 2.
(3) Proprement : gutla (se. seminis^.
ait produit en lui-même ces diverses métamorphoses. Au contraire, il y a eu en dehors de lui quelque chose qui Ta changé ; et, par conséquent, il est démontré qu'il avait besoin d'un ouvrier qui organisât sa structure et lui fit subir diverses transformations. Il en est de même, par analogie, de ce palmier et de toute autre chose; et il en est de même encore, a-t-on dit (^), de Tensemble de l'univers. Tu vois, par conséquent, que celui-ci (^) croit que, de ce qu'on trouve avoir lieu dans un corps, il faut en tirer des conclusions pour tout autre corps (^).
Deuxième méthode : Ils disent encore qu'en admettant la création d'un seul d'entre les individus qui se propagent par la génération, on peut démontrer que l'univers entier est créé. En voici l'explication : Ce Zéid, qui d'abord n'existait pas, a ensuite existé ; toutefois , il n'a pu naître que par 'Amr, son père , et celui-ci, étant également 7ié, n'a pu naître que par Khâled, le grand-père. Or, ce dernier étant également ne W, cela se continuera ainsi jusqu'à l'intlni ; mais ils ont posé en principe que l'existence de l'infini, môme de cette manière (^', est inadmissible, comme nous
(4) Le verbe ^t^p (Jî-s), il a dit, se rapporte a l'auteur de cette première méthode ; les deux traducteurs hébreux ont mis l"lDi<i au pluriel.
(2) C'est-a-dire , celui qui emploie cette méthode de démonstration.
(3) Par ces derniers mots, Fauteur veut indiquer ce que ceUe démonstration par analogie a d'imparfait et de peu concluant. En outre, comme le fait observer Éphodi, elle n'exclut point Texistence d'une matière première; elle établirait tout au plus que le monde n'a pas toujours été tel qu'il est, mais elle ne prouve nullement la création ex nihilo.
(4) Dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon la leçon est inexacte ; il faut lire , d'après les manuscrits : «"X Di<") Umno p D:i V^ï^ njH
mm tr-nnD p d:i pn^:'' n^m ijpr pnii^t: t^^.s r^.s nrn ir£t<
(5) C'est-a-dire : même l'infini par succession que les ilotécallemin appellent aussi l'infini par accident.
l'avons exposé dans la XP de leurs propositions. De même, si lu aboutissais, par exemple, à un premier individu sans père, qui serait Adam, il s'ensuivrait encore la question : « d'où est né cet Adam ? » Si tu répondais, par exemple : « de la poussière ^>, on demanderait nécessairement : « mais d'où est née cette poussière?» Que si, par exemple, on répondait: «de l'eau», on demanderait encore : « mais d'où est née cette eau ? » Il est donc absolument nécessaire, disent-ils, que cela se continue ainsi à l'infini, ce qui est inadmissible ; ou bien tu aboutiras à l'existence d'une chose sortie du néant absolu. Là est la vérité (*) et là s'arrêteront les questions. C'est donc là une preuve, disent-ils, que le monde est sorti du néant absolu (2).
Troisième méthode : Les atomes de l'univers, disent-ils, doivent nécessairement être ou réunis ou séparés (^), et il y en a qui tantôt se réunissent, tantôt se séparent. Or, il est clair et évident que, par rapport à leur essence, ce n'est ni la réunion seule, ni la séparation seule, qui leur compète; car, si leur essence et leur nature exigeaient qu'ils fussent seulement séparés, ils ne se réuniraient jamais , et de même, si leur essence et leur véritable caractère exigeaient qu'ils fussent seulement réunis, ils ne se sépareraient jamais. Ainsi donc, la séparation ne leur convient pas plus que la réunion, ni la réunion plus que la séparation ; et par conséquent, s'ils sont en partie réunis et en partie séparés, et qu'en partie encore ils changent de condition, étant tantôt réunis et tantôt séparés, c'est là une preuve que ces
(1) Telle est la leçon de presque tous les manuscrits arabes et des deux versions hébraïques ; au lieu de pn?^^ •> ^^ vérité , le plus ancien des deux manuscrits de Leyde porte nn?^^ » ^^ limite, et c'est là peutêtre la leçon primitive.
(2) Littéralement : que le monde a existé après le non-être pur et absolu.
(3) Littéralement : ne sauraient aucunement échapper (à cette alternative) d'être ou réunis ou séparés. Voy. le chapitre précédent, ï''^ proposition.
atomes ont besoin de quelqu'un qui en réunisse ce qui doit se réunir et qui sépare ce qui doit être séparé. Par conséquent, disent-ils, c'est là une preuve que le monde est créé. — Il est clair que l'auteur de cette méthode s'est servi de la P d'entre leurs propositions et de tout ce qui s'ensuit.
Quatrième méthode : L'univers entier, disent-ils, est composé de substance et d'accident et aucune substance n'est exempte d'un ou de plusieurs accidents (*) ; or, comme tous les accidents naissent, il faut que la substance qui les porte soit également née, car tout ce qui se joint aux choses nées et en est inséparable est également né (2). Par conséquent, le monde entier est né (ou créé). Que si quelqu'un disait : « peut-être la substance n'est-elle point 7iée et peut-être n'y a-t-il que les accidents qui naissent en s'y succédant les uns aux autres jusqu'à l'infini», ils répondraient qu'il faudrait alors qu'il y eût un nombre infini de choses nées (successivement) , ce qu'ils ont posé comme inadmissible (^). — Cette méthode passe chez eux pour la plus ingénieuse et la meilleure, de sorte que beaucoup y ont vu une (véritable) démonstration. On a admis, pour cette méthode, trois hypothèses dont la nécessité n'échappera à aucun penseur ^^) : 1" Que l'infini par succession est inadmissible; 2'' Que tout accident naU(^\ Mais notre adversaire, qui soutient l'éternité du monde, nous contredit au sujet d'un des accidents, qui est le mouvement cir-
(1) Voir au chapitre précédent les propos. IV et VIII.
(2) La substance, ou Tatonie , ne pouvant ôtie un seul instant sansaccident, il s'ensuit que, si Taccident est une chose née ou nouvellement survenue, la substance doit Tclre également.
(3) Voir au chapitre précédent, la XI^ proposition.
(4) Littéralement : qui sont nécessaires pour ce qui n'est point caché aux penseurs; c'est-à-dire, que tout penseur devine facilement pourquoi les trois hypothèses suivantes étaient nécessaires a l'auteur de celte méthode.
(5) C'est-à-dire, que l'accident est une chose nouvellement produite.
culaire. En effet, Aristole soutient que le mouveuienl circulaire ne naît ni ne périt; c'est pourquoi, selon lui, le mobile qui a ce mouvement ne naît ni ne périt (^). Nous ne gagnons donc rien à établir la naissance des autres accidents ; car notre adversaire ne conteste pas que ces derniers ne naissent y et il soutient qu'ils se succèdent tour à tour dans ce qui n'est point né ^^\ De même il soutient que ce seul accident, savoir, le mouvement circulaire [je veux dire, le mouvement de la sphère céleste], n'est point né et qu'il n'appartient à aucune des espèces des accidents nés (^). C'est donc cet accident seul qu'il faudrait examiner, afin de démontrer qu'il est (également) né. Enfin, la 5^ hypothèse que l'auteur de cette méthode a admise est celle-ci : qu'il n'y a pas d'être sensible autre que la substance et l'accident; je veux dire , la substance simple (ou Y atome) avec les accidents qu'on
(1) C'est-à-dire, la sphère céleste, qui a le mouvement circulaire, n'a ni commencement ni fin. Voy. Aristole, Métaph.^ XII, 7 : xat I'o-ti xt Usi
5ttvoû//.£vov ztvri'jtv aTra-JC7Tov, a v t ïj S ri x û/. )vW . /.at toûto où lôycô ^ovov «).V spy&) ^ôlo'J wffTS àtSto? av stïj ô tt^wto? oOpavô?.
(2) C'est-a-dire , dans les éléments; car tout naît et périt, se compose et se décompose, par le mélange des éléments, qui s'opère par le mouvement de la sphère céleste, comme on Ta vu au chap. LXXII, pag. 358 et suiv.
(3) Ainsi que le fait observer Ibn-Tibbon (dans une note qui accompagne notre passage dans quelques manuscrits de la version hébraïque), il y a ici une répétition inutile ; car Tautetir a déjà dit que, selon Aristote, le mouvement circulaire ne naît ni ne périt. Selon Ibn-Tibbon, on devrait effacer les mots « n'est point né, et qu'il », de sorte que l'auteur dirait seulement que, selon Aristote, le mouvement circulaire n'entre dans aucune des catégories des véritables accidents. Voici la note en question :
"iDDir 1^ ']1^)l yi^ mit: Dip^n ntn "^h nt^i: pnn p bi^^r^^ m^^
m^û ^^Èitr mDm ni^^-inn^ ^rh:i n^mnon n);iinn:i^ idï^dh ^b oip
: nr«tt^ nr«i Dipon nin::^') nir-nnt: ^nbn «^ntr
lui prête (^). Cependant, si le corps était composé de matière et de formey comme l'a démontré notre adversaire, il faudrait démontrer que la matière première et la forme première naissent et périssent, et c'est alors seulement qu'on pourrait établir une démonstration pour la nouveauté du monde (2).
Une CINQUIÈME MÉTHODE cst Celle de la détermination (3). Ils ont une très grande prédilection pour cette méthode, dont le sens revient à ce que je t'ai exposé au sujet de leur X^ proposition. Fixant la pensée ^^"i sur l'ensemble du monde ou sur une de ses parties quelle qu'elle soit, on dit: Il est admissible que cette chose soit telle qu'elle est, par rapport à la figure et à la mesure, avec les accidents qui s'y trouvent et dans le temps et le lieu où elle se trouve ; mais il est admissible aussi qu'elle eût pu être ou plus grande, ou plus petite, ou d'une figure différente, ou (accompagnée) de tels accidents, ou exister avant ou après l'époque de son existence, ou dans tel autre lieu. Or, comme elle est déterminée par une certaine figure, ou par une mesure, ou par un lieu, ou par un certain accident et par un temps particulier, bien qu'il soit admissible que tout cela eût pu être difTéremment, c'est là une preuve qu'il y a (un être) qui détermine librement (les
(1) On a vu plus haut que les Motécallemîn ne reconnaissent dans tout corps que les atomes et les accidents, et qu'ils rejettent la théorie péripatéticienne de la matière et de la forme. Voy. le chapitre précédent, VIII® proposition (pag. 398, note 1).
(2) C'esl-a-dire : pour la création ex nihilo.
(3) Le mot ^ja^^.adr', qui signifie particutarisation, appropriation, détermination, est un ternie par lequel, comme on va le voir, les Motécallemîn désignent l'action divine créant librement et déterminant chaque chose dans l'univers, sans être enchaînée par une loi naturelle quelconque ; c'est par sa seule volonté que Dieu fait chaque chose d'une manière particulière, tout pouvant être autrement qu'il n'est.
{A) Le sujet qu'il faut sous-entendre dans ii^pi Hiî^ est le Motécallem ou le partisan de cette méthode.
choses) et qui a préféré l'un de ces deux cas admissibles (^). Par conséquent, l'ensemble du monde ou une de ses parties ayant besoin d'un être qui détermine, cela prouve que le monde est créé; car, peu importe que tu dises déterminant^ ou efficient, ou créateur, ou producteur, ou novateur, ou agissant avec intention, tout cela n'a qu'un seul et môme sens.
Entrant au sujet de cette méthode dans beaucoup de détails généraux et spéciaux, ils disent, par exemple : «Il ne convient pas plutôt à la terre d'être au dessous de l'eau que d'être au dessus d'elle ^2) 5 qui donc alors lui a assigné ce lieu ? Il ne convient pas plutôt au soleil d'être rond que d'être carré ou triangulaire, car toutes les ligures conviennent également aux corps doués de ligures; qui donc alors a particularisé le soleil par cette figure ? » Et c'est ainsi qu'ils considèrent les détails de l'univers entier ; de sorte qu'en voyant des fleurs de différentes couleurs, ils en sont étonnés et trouvent là de quoi fortifier leur argumentation (3). En effet, disent-ils, cette terre étant une et cette eau une, pourquoi donc telle fleur est elle jaune et telle autre rouge? Cela peut-il avoir lieu autrement que par un être déterminant ? et cet être déterminant est Dieu ; donc, le monde entier a besoin d'un être qui en détermine l'ensemble, ainsi que chacune de ses parties, par une particularité W quelconque.
(1) Cf. Khozari, liv. V, § 17, art. 3, où l'on rapporte la même argumentation des Motécallemîn, appliquée particulièrement au temps^ c'està-dire, à Tépoqne fixe qui a donné naissance aux choses. Voy. aussi Ahron ben-Éli, Arbre de la vie, chap. XI, 2« démonstration.
(2) On se rappelle que la terre , occupant le dernier rang parmi les éléments, est placée au dessous de la sphère de l'eau. Voy. ci-dessus, pag. 13-4, note 2, et pag. 356.
(3) Littéralement : et cette preuve s'affermit chez eux.
(4) Au lieu de n^^''i^t^S^^ in^3 , plusieurs manuscrUs portent n^^f^^^^i^ inXD, c'esl-a-dire : par une d'entre les choses admissibles. Les deux versions hébraïques, d'accord avec la leçon que nous avons adoptée, portent D^DTBn p in^^D-
Tout cela résulte (seulement) de racceptalion de la X® proposition ; et il faut ajouter à cela que, parmi ceux-là même qui soutiennent l'éternité du monde, il y en a qui ne nous contestent pas la détermination y ainsi que nous l'exposerons (^). Mais, en somme, cette méthode me paraît la meilleure, et j'ai là-dessus une opinion que tu entendras (plus loin) (-).
SIXIÈME MÉTHODE : Un des modernes a prétendu être tombé sur une très bonne méthode , meilleure que toutes celles qui précèdent, et qui est (puisée dans) la préférence (3) accordée à l'être sur le non-être. Chacun, dit-il, accorde que l'existence du monde n'est que possible y car, s'il avait une existence nécessaire, il serait Dieu ; or nous ne parlons ici qu'à celui qui, tout en professant l'éternité du monde, affirme cependant l'existence de Dieu. Le possible, c'est ce qui peut exister ou ne pas exister, et l'être ne lui convient pas plutôt que le non-être. Or, puisque ce dont l'existence n'est que possible existe (réellement), quoiqu'il y ait pour lui une égale raison pour être et pour ne pas être, c'est là une preuve qu'il y a quelque chose qui en a préféré l'existence à la non-existence (^).
(1) L'auteur veut dire que cette argumentation a deux côtés faibles : d'abord, elle n'a d'autre base que la X^ proposition, qui, comme on Ta vu au chapitre précédent, conduit souvent a des conséquences absurdes ; ensuite, ce q[ie\es Motécallemîn appellent \a. détermination est admis aussi par certains philosophes, qui professent Véternité du monde et qui reconnaissent dans toutes les choses particulières les effets de la loi universelle et immuable établie par Dieu ; de sorte qu'on ne saurait tirer de là une preuve décisive pour le dogme de la Création. Cf. la 11^ partie de cet ouvrage, chap. XXI.
(2) Voir la II<^ partie, chap. XIX, et cf. ci-dessus, pag. 413, note 1.
(3) Proprement : \di prépondérance ; le verbe .^ji dont ^^^y est le nom d'action, signifie faire pencher la balance. ^
(4-) Cf. Schmœlders, Essai, pag. 155 et 156 : (cLes ôtres possibles ne
Voilà une méthode (qui peut paraître) très satisfaisante, mais qui n'est qu'une branche de celle de la détermination, qui précède, à cela près que celui-là a changé le mot déterminer en préférer^ et qu'aux conditions de l'être il a substitué Vexistence môme de l'être (^^. Mais, ou il a cherché à nous tromper, ou il s'est trompé lui-même sur le sens de cette thèse qui dit : que le monde est d'une existence possible; car notre adversaire, qui admet l'éternité du monde, lorsqu'il dit : « le monde est d'une existence possible », emploie le mot possible dans un sens autre que celui que lui donne le Motécallemy ainsi que nous l'exposerons ^). Ensuite, quand on dit que le monde a besoin de quelque chose qui en préfère l'existence à la non-existence, il y a là quelque chose de très erroné; car la préférence et la détermination ne peuvent s'appliquer qu'à un être quelconque capable de recevoir également l'une des deux qualités opposées ou différentes (^), de sorte
peuvent ni exister ni ne pas exister sans une cause distincte. Celte qualité de Têtre possible est admise par tout le monde ; on discute seulement sur sa valeur, c'est-à-dire, on se demande si c'est une notion immédiate, ou si cette assertion a encore besoin d'une preuve. Or, il est évident que nous savons cela immédiatement ; car, la réalité ayant autant de prise sur un être possible avant son apparition que la non-réalité, il faut absolument supposer un motif qui détermine l'existence ou la nonexislence de cet être. »
(1) C'est-a-dire : dans la méthode précédente, on argumente parles conditions ou les manières d'être de l'univers et de ses parties, conditions déterminées par le Créateur, tandis qu'ici on argumente par l'existence même du monde, que le Créateur a préférée à sa non-existence.
(2) L'auteur veut dire que le Motécallem prend le mot possible dans un sens absolu, entendant par là ce qui en réalité peut être ou ne pas être, tandis que le philosophe entend par possible ce qui est en puissance et ce qu'une cause nécessaire fait passer de la puissance à Vacte. Par conséquent, ce que le philosophe appelle possible est nécessaire aussi parce qu'il a une cause efficiente qui est nécessaire. Voy. l'introduction de la II*' partie du Guide^ propos. XIX et suiv.
(3) C'est-à-dire : pour qu'on puisse dire qu'un ouvrier ou un efficient
qu'on puisse dire : puisque nous le trouvons dans telle condition et non pas dans telle autre, cela prouve qu'il y a là un ouvrier qui agit avec intention. Ainsi, par exemple, on dirait : Ce cuivre n'est pas plutôt apte à recevoir la forme d'une aiguière qu'à recevoir celle d'un chandelier; donc, si nous le trouvons chandelier ou aiguière , nous savons par là nécessairement qu'un (ouvrier) déterminant et agissant avec intention a eu en vue Tune de ces deux formes admissibles. Or, il est évident que le cuivre existait, et qu'avant l'action de celui qui a donné la préférence à l'une des deux formes admissibles qui lui sont attribuées, il n'y avait là de non existant que celles-ci ^* . Mais, pour ce qui est de cet être au sujet duquel on n'est pas d'accord si son existence a toujours été et sera toujours telle qu'elle est, ou s'il a commencé à exister après le non-être (absolu) , il ne peut nullement donner lieu à cette pensée (^'; et on ne saurait demander : « Qui est celui qui en a préféré l'existence à la non-existence?» si ce n'est après avoir reconnu (3) qu'il est arrivé à l'existence après ne pas avoir
agissant avec intention a donné a un être quelconque telle forme plutôt que telle autre, il faut tout d'abord que cet être existe et que ce ne soit pas son existence même qui soit mise en question.
(1) Littéralement : et que (seulement) les deux (formes) admissibles qui lui sont attribuées lui manquaient avant l'action de celui qui a donné la préférence. Au lieu de Jt^QH^D , les manuscrits portent généralement non^D ; un seul (l'un des deux manuscrits de Leyde) a ]"'D*nj;D , ce qui est moins incorrect. Ce même manuscrit porte, comme tous Jes autres : |^^1DiÛ7t^ j'^Pt^^/NI ; niais il faut mettre tous ces mots au nominatif.
(2) Littéralement : on ne saurait nullement à son sujet se former cette idée; c'est-a-dire : il ne saurait être question, au sujet de cet être, de ce qu'on a appelé la détermination ou la préférence. Cette idée de détermination, comme va le dire l'auteur, ne peut se présenter qu'après qu'il a été établi que cet être est sorti du néant absolu, ce qui est précisément la question qu'on veut résoudre, de sorte que nous aurions la une pétition de principe,
(3) Les éditions de la version d'Ibn-Tibbon portent NiniT^ Hî^^linn;
iiffaut lire «intio nNiinri-
existé, ce qui est précisément la chose sur laquelle on n'est pas d'accord. Que si nous prenions son existence et sa non-existence pour quelque chose d'idéal (*), nous en reviendrions tout simplement à la X« proposition, qui dit qu'il faut avoir égard seulement aux imaginations et aux idées, et non pas aux choses réelles et intelligibles (^); car Tadversaire, qui admet l'éternité du monde, pense qu'il en est de la supposition imaginaire de la non-existence du monde comme de la supposition de toute autre chose impossible qui nous viendrait à Timaginalion. — Mais on n'a pas ici pour but de réfuter leurs opinions (3) ; j'ai voulu seulement t'exposer qu'il n'est pas vrai, comme on l'a prétendu, que cette méthode (^) soit différente de celle qui précède, et qu'au contraire il en est de celle-ci comme de la précédente, en ce qu'elle suppose (^) cette admissibilité qu'on connaît (^).
SEPTIÈME MÉTHODE : Un autre d'entre les modernes a soutenu ^ qu'on peut établir la nouveauté du monde au moyen de la permanence des âmes admise par les philosophes. Si le monde, dit-il ,
(1) C'est-a-dire , pour quelque chose de purement subjectif, qui fût seulement du domaine de Vidée et de la pensée el en dehors des questions relatives a Fêtre en général et aux lois de la nature.
(2) C'est-à-dire : aux êtres tels qu'ils existent réellement et a ce qui est du domaine de Tintelligence.
(3) C'est-à-dire : les opinions des Motécallemîn.
(4) Nous avons cru devoir reproduire exactement dans notre texte la leçon de tous les manuscrits, quoiqu'elle soit incorrecte ; il faudrait lire : «nn p •'nS^^ pntD^« nln ]«. cf. ci-dessus, pag. 42 1, note 1.
(5) Au lieu de I^Hpn , supposer, quelques manuscrits portent TlpH (avecmc/i), confirmer; de même plusieurs manuscrits de la version d'Ibn-Tibbon, ainsi que l'édition princeps, portent nti^^D (c.-à-d. ;dîÇ^^Q), au lieu de 1j;t5^D.
(6) C'est-à-dire : le principe d'admissibilité, posé par la X« proposition.
était éternel, les hommes qui sont morts dans le passé illimité seraient d'un nombre infini ; il y aurait donc des âmes infinies en nombre et qui existeraient simultanément. Or, il a été indubitablement démontré que cela est faux ; je veux parler de l'existence simultanée de choses infinies en nombre (^). — Voilà une méthode bien singulière, qui démontre une chose obscure au moyen de ce qui est encore plus obscur ; et c'est à cela qu'on peut appliquer à juste titre ce proverbe répandu chez les Syriens (^) : «Ton garant a besoin lui-même d'un garant. » On dirait que pour celui-là la permanence des âmes est une chose démontrée et qu'il sait de quelle manière elles survivent (aux corps) et quelle est la chose qui survit (3), de sorte qu'il puisse tirer de là des arguments. Si cependant il n'a eu pour but que d'élever une objection contre l'adversaire W qui admet l'éternité du monde tout en admettant la permanence des âmes , son objection ne serait fondée qu'à la condition que l'adversaire avouât aussi l'idée qu'on lui prêle sur
(1) Voy. le chapitre précédent, XI® proposition.
(2) Par Syriens, l'auteur entend ici les anciens docteurs de Tépoque talmudique , qui parlaient un dialecte cbaldéen ou syriaque; cf. ci-dessus, pag. 91, note 1. Le proverbe cité ici est très usité chez les talmudistes; voy. p. ex. Talmud de Babylone , traité Succâ, fol. 26 a. — Le mot D*'"^n"iyn (les Arabes)^ dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon, est une faute d'impression ; les manuscrits portent D^^DIXn (les Syriens).
(3) La manière obscure et dubitative dont Aristote s'exprime sur l'immortalité de la partie intelligente de l'âme (voy. traité de l'Ame, I, 4 ; II, 2; III, 5; Métaph., XII, 3) a donné lieu chez les philosophes arabes à des opinions divergentes sur cette question importante; la plupart nient la permanence individuelle de l'âme, ou n'attiibuent l'immortalité qu'a celles qui ont su s'élever au degré de Vintellecl acquis. Voy. mon article Ibn-Roschd, dans le Dict. des se. philos.., t. III, pag. 170; cf. ci-dessus, pag. 146, note 2, et pag. 328, note 4.
(4) Littéralement: de faire ressortir le doute pour l'adversaire ; c'est-àdire : de montrer ce qu'il y a de douteux et de contradictoire dans l'opinion du philosophe qui admet à la fois rétcrnilé du monde et Timmortalilé de l'âme.
la permanence des âmes (*). Quelques philosophes modernes ont résolu cette difficulté en disant : Les âmes qui survivent ne sont point des corps, de manière qu'elles aient un lieu et une situation et que l'infini soit incompatible avec leur manière d'exisler ('^).
(1) Littéralement : cela ne ressortirait (c.-à-d. : il n'y aurait là contradiction) que si l'adversaire accordait aussi à celui qui élève l'objection ce que celui-ci s'est imaginé au sujet de ses paroles (c.-à-d. : des paroles du philosophe) sur la permanence des âmes.
(2) Ainsi que \e fait observer Moïse de Narbonne , Fauteur fait allusion à Ibn-Sînâ. Ce philosophe , qui admet la permanence individuelle des âmes après la mort, voit dans l'âme une substance entièrement indépendante du corps, mais à laquelle ne s'applique ni la catégorie du lieu ou de Yoù Cjjj'^K -ô 7ro-), ni celle de la situation (a^^Jl, ^b -/.ctc-ôa/.). Voy. Tabrégé de la Physique d'Ibn-Sînà, dans Schahrestâni, pag. 419 (trad. ail., t. II, pag. 318). Ibn-Sînâ se croyait fondé à soutenir que, les âmes n'ayant ni lieu ni situation, rien ne s'oppose à ce quu leur nombre soit infini. Ibn-Roschd, s'élevant contre ceux qui prétendaient démontrer îe dogme de la Création au moyen de celui de la permanence des âmes, admis par les philosophes, refuse d'abord d'admettre avec Ibn-Sînâ l'existence de ces substances individuelles, pures formes sans matière ; car il adopte sur la permanence de l'âme l'opinion d'ïbn-Bâdja, dont il va être parlé tout a l'heure. Puis, parlant de la solution d'Ibn-Sînâ, à 1-aquelle Maïmonide fait ici allusion , il s'exprime en ces termes {Destr» de la Destruction, P* question, vers, hébr.) : n^^DH ]"'Ntt^ H^ yiJ^H 1)]^)
rn^ ]'2 D-tsiD^^sn niyio yn^ ^i^ ^y^n «î^oa i^Mnu no Sy )h niV^ton '^bnnD i^^n) nn^ ^o^'D pN N^i^ p:yn nn ni^o ^h ]^i^^
•)^:înntt^ r\J22 pt:nn o^^^h m po d^d^^ t^ro pt< ^S^^i iVn^^^rî]^t<:i^
'^2^ ti^S^n pyD ly^^^ ^^ Ensuite, l'impossibilité de Vinfmi pour ce qui existe en acte est un principe bien connu, enseigné par les philosophes, n'importe qu'il s'agisse de corps ou de choses incorporelles. Nous ne connaissons personne qui ait fait à cet égard une distinction entre ce qui
Sisiltmtion et ce qui n'en a pas, si ce n'est le seul Ibn-Sînâ Mais ce
sont là de vains enfantillages; car les philosophes rejettent l'existence de Vinfmi en acte, tant pour ce qui est corporel que pour ce qui est in-
Mais toi (*), tu sais que ces choses séparées (2), je veux dire celles qui ne sont ni des corps, ni une faculté dans un corps, mais de pures intelligences, n'admettent en aucune façon la multiplicité, si ce n'est (dans ce sens) que les unes d'entre elles sont la cause de l'existence des autres, de sorte qu'elles ne se distinguent entre elles qu'en ce que telle est cause et telle autre effet i^). Or, ce qui survit de Zéid n'est ni la cause, ni l'effet, de ce qui survit de 'Amr ; c'est pourquoi l'ensemble est un en nombre ^^\ comme
corporel, parce qu'il résulterait de Ik qu'il y a un infini plus grand qu'un autre infini. Peut-être Ibn-Sînâ n'a-t-il eu pour but que de s'accommoder a la multitude dans ce qu'on était habitué à entendre dire au sujet de l'âme, etc. »
(1) L'auteur s'adresse ici, comme dans beaucoup d'autres passages, a son disciple, auquel il dédia cet ouvrage.
(2) C'est-a-dire , les êtres abstraits entièrement séparés de la corporéité, en grec zù. /.s/wor/jpiva (Arist., traité de l'Ame, liv. III , chap. 7). Cf. ci-dessus, pag. 373 et 374.
(3) Voy. la II® partie de cet ouvrage, introduction, XVI« proposition, et cf. Abrégé du Talmud, traité Yessôdé ha-Tôrâ, chap. Il, § 5. La proposition dont il s'agit s'applique non seulement flwo: intelligences des sphères, mais aussi à Tintellect acquis, qui, comme l'a dit l'auteur, n'est point une faculté dans un corps, et qui est la seule chose qui reste de l'âme humaine après la mort. Voy. ci-dessus, a la fin du chap. LXXII (p. 373), et cf. pag. 328, note 4.
(4) C'est-a-dire : l'ensemble de toutes les âmes ne forme qu'une unité. Cette doctrine de Vunité des âmes a été professée par Abou-Becr ibn-al-Çâyeg, ou Ibn-Bâdja, dans sa Lettre d'Adieux (^^y' SJLw.) et dans d'autres écrits. Voy. le commentaire de Moïse de Narbonne à notre passage, et Ibn Falaquéra, More ha-Moré, pag. 65. — Ibn-Roschd proclame la môme doctrine : « Zéid et 'Amr, dit-il (l. c.), sont numériquement deux, mais ils sont un par leur forme, qui est Yâme; or, si les âmes de Zéid et de 'Amr étaient numériquement distinctes, comme le sont leurs personnes, leurs âmes seraient deux en nombre, mais une unité par la forme, de sorte que l'âme aurait une âme. Puis donc que l'âme de Zéid et de 'Amr est nécessairement une par la forme, et que ce qui est un par la forme ne reçoit la multiplicité numérique ou la division
Ta montré Aboii-Becr ibn-al-Çâyeg, lui et d'autres qui se sont appliqués (*) à parler de ces choses profondes. En somme, ce n'est pas dans des choses aussi obscures, que les esprits sont incapables de concevoir, qu'on doit prendre des prémisses pour démontrer d'autres choses.
Il faut savoir que tous ceux qui s'efforcent d'établir la nouveauté du monde ou d'en contester Vélernitéy au moyen de ces méthodes du calâmy doivent nécessairement y employer l'une de ces deux propositions ou les deux à la fois ; savoir, la X^ proposition [c'est-à-dire V admissibilité rationnelle]^ afin d'établir qu'il y a un être déterminant ^ ou bien la XP proposition, qui proclame l'inadmissibilité de V infini 'par succession. Cette dernière proposition , ils cherchent à en constater la vérité de différentes manières. D'abord, l'argumentateur s'attache à une espèce quelconque (de créatures) dont les individus naissent et périssent, et, remontant dans son esprit au temps passé, il obtient ce résultat que, selon l'opinion qui admet V éternité (du monde), les individus de ladite espèce (qui ont existé) à partir de telle époque et antérieurement dans le passé éternel sont infinis (en nombre', et que
que par la matière, il s'ensuit que, si les âmes ne meurent pas avec les corps, elles forment nécessairement, après s'être séparées des corps, une unilé numérique. » Développée par Ibn-Roschd dans plusieurs de ses écrits, celte doctrine fit une grande sensation parmi les théologiens chrétiens du XÏII® siècle; Albert le Grand la réfuta dans un écrit particulier intitulé : Libellai contra eos qui dicunt ..quod post separationem ex omnibus animabus non remanel nisi inlellectus unus et anima una (voy. Alberti Opéra, t. V, pag. 218 et suiv., édit. de Jammy).
(1) Le verbe ^js^^, qui signifie se dépouiller de ses vêtements, a ici le sens àe ^'appliquer avec ardeur à une chose; le verbe hébreu t^7n^, qu'ont ici les deux versions hébraïques, correspond exactement au verbe arabe, et Ibn-Falaquéra l'explique par ces mots: W^l ]'^'2T\^ lÛI?^
mnt:} inn nirry^ in^ri y^^n^ ••û^. Voy. r Appendice du Mon
ha-Moré, chap. I (pag. 142).
(d'autre part) les individus de cette même espèce (qui ont existé) à partir d'une époque postérieure, par exemple, de mille ans, à celle qui a été adoptée d'abord, et en remontant dans le passé éternel, sont également infinis (*); or, cette dernière totalité dépassant la première totalité de tout le nombre de ceux qui ont été nés pendant ces mille ans, ils prétendent, par cette considération, arriver à ce résultat : qu'il y aurait là un infini plus grand qu'un autre infini C^). Ils en font autant des révolutions de la sphère céleste (3) et ils prétendent obtenir ce résultat : qu'il y aurait des révolutions infinies plus nombreuses que d'autres révolutions infinies. Quelquefois ils comparent aussi les révolutions d'une sphère avec celles d'une autre plus lentes et qui toutes sont infinies W. Ils en font de même pour toute espèce d'accidents qui surviennent (^).
(1) Le texte renferme ici, deux fois de suite, une incorrection grammaticale. Tous les manuscrits portent HTl^^irtÛ TJ Y2\l^ 73;
les mots ytz* 7^ 1 tout individu, sont pris ici dans le sens de l'ensemble de tous les individus. La version dlbn-Tibbon reproduit la même incorrection ; elle porte OTib n^^IDH j'iN tt^"'« b^- Al-'Harizi a cru
mieux faire en mettant H'^^^H iS ]''^ » de sorte qu'il faudrait traduire:
out individu, etc est infini, ce qui évidemment est un contre-sens.
(2) C'est-à-dire : ils montrent de cette manière que celui qui professe Téternité du monde arrive nécessairement a ce résultat qu'il y a des infinis plus grands les uns que les autres, ce qui est absurde.
(3) C'est-a-dire : ils appliquent le même raisonnement à la sphère céleste, qui, a partir de deux époques différentes et antérieurement, aura accompli des révolutions évidemment plus nombreuses les unes que les autres, et qui pourtant les unes et les autres sont infinies. Cf. Khozari, liv,V, § 18, article 1^^
(4) Les révolutions plus lentes sont évidemment moins nombreuses que celles qui sont plus rapides, et pourtant les unes et les autres, dans l'hypothèse de l'éternité du monde, seraient infinies. Cf. Khozari, l. c.
(5) C'est-à-dire : ils appliquent encore le même raisonnement aux accidents de toute espèce, survenus successivement les uns après les autres, et qui, dans l'hypothèse de l'éternité du monde, formeraient une série infinie.
Ils comptent donc (partout) les individualités qui n'existent plus et se les représentent comme si elles existaient et comme si c'étaient des choses délimitées i^^ -, ensuite ils ajoutent à cette chose idéale ou en retranchent i^). Mais ce sont là des choses
(1) L'observation de l'auleur s''applique en général aux différents cas qui viennent d'être énumérés; il veut dire que , tant dans la série des créatures d'une même espèce que dans la série des révolutions des sphères et dans celle des accidents, et, en général, dans l'infini par succession ou par accident, non seulement on compte comme réellement existantes toutes les individualités et toutes les manifestations particulières qui ont cessé d'exister, mais encore on se les figure comme des choses bien délimitées, de manière a pouvoir être comptées comme une multitude infinie d'unités dans celte série infinie qu'on veut établir. Par les mots et comme si c'étaient des choses délimitées, l'auleur indique particulièrement les révolutions des sphères célestes, que les Motécallemîn considèrent également comme une multitude numérique composée d'unités bien déterminées, tandis qu'en réalité le mouvement circulaire n'a ni commencement ni fin, et que, par conséquent, les mouvements des sphères ne sauraient être nombres. Cf. ci-dessus, pag. 4-23, note 1. Quant aux mots iiÎJj vJI^!^, qui signifient littéralement ayant un commencement, et que nous avons rendus par choses délimitées, voici comment les explique l'auteur lui-même dans sa lettre à Samuel ibn-Tibbon :
nii< n''B ^Np"» n^^ç in j^£niD^« nnno nn^D:jn Dm in t^D b^ N^Ê rinn^i^ n«3-)n^« Srà inno ki^d h^b^d^^i «^i« h^ik
]î<2:pa N^l nnt^'t n^S ni^n"' « Les mots i\^i sJl^ti signifient qu'ils croient y voir des choses ayant un commencement déterminé; car, tout ce qui existe comme un ensemble limité aux deux extrémités, on Tappelle »tjj oli, et c'est là ce qui peut être augmenté ou diminué. Mais, dans ce qui naît petit à petit et qui n'a point de commencement déterminé, comme, par exemple, les mouvements circulaires, on ne saurait se figurer ni augmentation ni diminution. » C'est sur le conseil de l'auleur lui-même qu'Ibn-Tibbon a rendu les mots en question par
nD^iDû n^nnn on^ tr'-ir onnn.
(2) C'est-a-dire : ils ajoutent a cette multitude numérique imaginaire, 0 i en retranchent, afin de montrer que, dans l'hypothèse de l'éternité du monde, on arriverait à ce résultat au'il y a deux ou plusieurs infinis plus grands les uns que les autres.
purement idéales et non réelles. Déjà Abou-Naçr al-Farâbi a détruit W cette (onzième) proposition, en montrant ce qu'elle présentait d'erroné dans toutes ses applications particulières; ainsi qu'avec un examen impartial tu le trouveras clairement exposé ('^ dans son célèbre ouvrage sur les Êtres variâmes (^ .
Ce sont là les principales méthodes des Motécallerrân pour
(1) Littéralement : a frappé sur le cerveau ou sur la tête. Voici comment le verbe :iQ"| (>^v5) a été expliqué, par Fauteur lui-même, dans sa lettre a Samuel ibn-Tibbon : aQ"l ''^yi^ H^à^^l; nïn ^i^D jy ^IT^D
m<? p^ nny^^ ^ipn Y'^io i^mDî^n^inD V'r on'^ip ^riD t^mï^DT
« Tu m'as interrogé sur le sens de ce mot, savoir k^^\ car dans leur copie (c.-a-d., dans celle des juifs de Provence) il y avait jà-*iï , ce qui est une faute. La vraie leçon est k^^ ^ c.-à-d. : îl l'a frappée sur son cerveauj expression semblable a celle des docteurs : Kn*lD^< H^ inO- C'est ainsi que les Arabes emploient le verbe «.»«>, avec le régime direct, en parlant de quelqu'un qui a frappé une peisonne sur la têle, de manière à la faire périr. J^ai voulu dire par là qu'Abou-Naçr a démontré le vice de cette proposition que les Mo-técallemîn ont adoptée comme un principe important. )> — Sur huit manuscrits que nous avons consultés, deux seulement portent :iDn ; les six autres ont la leçon ;iOT^, que l'auteur lui-même déclare fautive. Quant à l'expression 5^^^):D^^ n*? IPID, parfaitement analogue au verbe arabe à.^^^ les talmudistes l'emploient également en parlant d'une proposition dont on a montré la nullité. Voy. Talmud de Babylone, traité Meghillâ, fol. 19 b; cf. le traité Sopherîm^ cbap. 2, §11.
(2) Littéralement : et il a révélé tes lieux de l'erreur dans toutes ses particularités, comme tu le trouveras clair et évident, avec un examen dénué de partialité, etc. Le verbe v».,.^^^»!)* signifie défendre une chose avec ardeur, s'échauffer pour ou contre une opinion, montrer de la partialité. Cf. la 11^ partie, vers la fin du chapitre XXII : ]^aiiyn)2^i< p "VVù ^Ibn-Tibbon: Dn^nmi^^ D^")Tiyn p n^in); par ces mots Maïmonide entend, comme il le dit dans sa lettre a Ibn-ïibbon : i-jai CD''^p^ CD^prnnDn "h^ Dm^^n^ D^SIDI^Sn, ceux qui s'efforcent de soutenir passionnément les paroles des philosophes.
(3) Nous ne possédons aucun renseignement sur cet ouvrage d'Al- Fa-abi, et déjà Moïse de Narbonne, au XIV<' siècle, n'avait pu se le pro-
établir la nouveauté du monde. Dès qu'ils ont établi par ces preuves que le monde est créé^ il s'ensuit nécessairement qu'il a un ouvrier qui Ta créé avec intention, avec volonté et de son plein gré(*). Ensuite ils ont démontré, par (diverses) méthodes que nous t'exposerons dans le chapitre suivant, qu'il (le Créateur) est un,
curer; ce commentateur pense que c'est a Touvrage d'Al-Farâbi qu'Ibn- Uoschd a emprunté les principaux arguments qu'il allègue contre les Motécallemîn au sujet de la question qui nous occupe ici. Voy. Destr. de la Destruction, quest. T* et III«, et cf. le commentaire de Moïse de Narbonne a notre passage. Le principal argument est indiqué par notre auteur lui-même dans ces mots : et comme si c'étaient des choses délimitées. Voir la note à ces mots et cf. le commentaire d'Éphodi aux mots
(I) On voit que les preuves alléguées par les Motécallemîn pour établir l'existence de Dieu sont du genre de celles qu'on a appelées preuves physiques. H pourrait paraître que les méthodes énumérées dans ce chapitre, et notamment la I'® et la II«, ont pour base le principe de causalité, et cependant on a vu que les Motécallemîn rejettent ce principe d'une manière absolue. Mais la contradiction n'est qu'apparente. Pour les Motécallemîn, en effet, la preuve de l'existence du Créateur résulterait immédiatement de chaque chose nouvellement produite ou créée, qui, selon eux, a besoin de l'action directe de la divinité pour passer du non-être à l'être ; et si, pour arriver jusqu'au Créateur, ils nous font remonter par une série de créations qui paraissent se produire les unes les autres, ce n'est que pour montrer que la série des transformations serait infinie si Ton ne s'arrêtait pas a une première création, et que ceux-là même qui admettent dans la nature une série de causes et d'effets sont forcés de s'arrêter à une première chose créée qui n'a d'autre cause que la volonté du Créateur. Pour eux rien n'est causé, mais tout dans la nature est fait ou créé; aussi évitent-ils avec soin, dans leurs argumentations, de se servir du mot cause et refusent-ils d'adopter la dénomination de cause première employée par les philosophes pour désigner Dieu. Voy. ci-dessus, au commencement du chapitre LXIX. — Plusieurs des méthodes énumérées dans ce chapitre ont été adoptées en substance par les théologiens juifs du moyen âge; cf. Saadia, Croyances et Opinions, liv. I, chap. 1; Ba'hya, Devoirs des cœurs, liv. I, chap. 5. Les Karaïles surtout imitèrent sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, les argumentations du calàm arabe. Voy. Judaha-Lévi, Khomri, liv, V, § 18.