CHAPITRE LXXV
Je vais l'exposer aussi, dans ce chapitre, les preuves de Vunité (de Dieu) selon le système des Motécallemin. Cet être, disent-ils, que l'univers indique, comme étant son ouvrier et son producteur, est un^ et leurs méthodes principales pour établir Vunité sont au nombre de deux : la méthode de V obstacle mutuel et celle de îa diversité réciproque (*\
La PREMIÈRE MÉTHODE, savoir celle de Vohstacle mutuel, est celle
(1) On verra par ce qui suit que ces deux méthodes (auxquelles se joignent encore trois autres) sont indirectes; car elles démontrent l'unité de Dieu, en montrant que la supposition du contraire, ou du dualisme, conduit a l'impossible ou a l'absurde. Il est difficile de rendre exactement les deux termes arabes employés par les Motécallemin pour désigner ces deux méthodes; les doux mots sont des noms d'action de la VI^ forme indiquant la réciprocité. Le verbe fi^^' signifie s'empêcher l'un l'autre, être un obstacle l'un pour l'autre; Ibn-Tibbon attachait sans doute le même sens au mot n*lj^20n qu'il emploie dans sa version, tandis qu'Al- 'Harizi fait un contre-sens en traduisant: yiDll *]"^"ï» ^^ méthode de l'impossible. Ba'hya , qui donne sur l'unité de Dieu une démonstration combinée de la l''^ et de la V^ méthode des Motécallemin, y emploie également le mot >»-Jl-^* dans le sens que nous venons d'indiquer; voy. Devoirs des cœurs, liv. I, ch. 7 (1^ démonstration), où on lit, dans l'original arabe :
]''P^S::D^^^ np'?:: "'S (la version hébr. porte : nYrh IMK H^H I^KI
D^i^nnn nb^nnn npi^no on^ra n^nntr nc^£« rrri -rnt^o -inv).—
Le verbe wjLx-j* signifie différer réciproquement, et exprime la non-identité de deux choses. Dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon on lit :
pi^nni minu^nn -[-ni mv^Dnn -i"n; le mot pi^nni ne se trouve
ni dans les manuscrits, ni dans l'édition j^rincf/)5. Quelques manuscrits portent: pi^nni rjl'pnn 1im n>:nirnn ^im; il est évident que la version d'Ibn-Tibbon rendait le mot arabe 'T*^^:^^'7^< de deux manières différentes et que les copistes ont réuni ensemble les deux traductions,, dont l'une était probablement écrite en marge.
qui est préférée par la grande majorité. Voici quel en est le sens: Si, dit-on, l'univers avait deux dieux, il faudrait que Tatome — qui (en principe) ne saurait être exempt de l'un de deux (accidents) opposés (^) — fût dénué des deux à la fois, ce qui est inadmissible , ou bien que les deux opposés fussent réunis ensemble dans le même temps et dans le même substratiim, ce qui est également inadmissible. Si, par exemple, l'atome ou les atomes que l'un (des deux dieux) voudrait maintenant faire chauds, l'autre voulait les faire froids, il s'ensuivrait, ou bien qu'ils ne seraient ni chauds ni froids, parce que les deux actions se feraient mutuellement obstacle — [ce qui est inadmissible, tout corps recevant l'un des deux accidents opposés] — , ou bien que le corps dont il s'agit serait à la fois chaud et froid (ce qui est impossible) . De même , si l'un des deux voulait mettre en mouvement tel corps , il se pourrait que l'autre voulût le mettre en repos ; et il s'ensuivrait qu'il ne serait ni en mouvement ni en repos, ou qu'il serait à la fois en mouvement et en repos.
Cette espèce d'argumentation est basée sur la question de l'atome, qui est (l'objet de) leur V proposition , sur l'hypothèse de la création (perpétuelle) des accidents (2) et sur la proposition qui dit que les privations des capacités sont des choses positives qui ont besoin d'un efficient ^^). En effet, si quelqu'un disait que la matière inférieure, dans laquelle, selon l'opinion des philosophes, se succèdent la naissance et la destruction, est autre que la matière supérieure [c'est-à-dire, ce qui sert de substratum W aux
(1) Voy. chapitre LXXIII, IV« proposition (pag. 385 et 386).
(2) Voy. ibid.^ VI« proposition (pag. 389 et suiv.).
(3) Voy. ibid.^ VIP proposition, a laquelle, comme on vient de le voir, se lie la IV® proposition.
(4) On lit dans tous les manuscrits ni<);i^1D, au pluriel féminin ayant le sens neutre ; dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon, on Ht iWM', mais les mss. et Tédit. princeps ont ''Nti^lJ , au pluriel.
sphères célestes], comme cela a été démontré (^), et que Ton soutînt qu'il y a deux dieux , Tun gouvernant la matière inférieure et dont l'action ne s'étend point aux sphères, l'autre gouvernant les sphères et dont l'action ne s'étend point à la matière élémentaire (2), comme le prétendaient les dualistes (^), une telle opinion ne conduirait nullement à un obstacle mutuel (^). Et si l'on objectait que ce serait là attribuer une imperfection à chacun des deux, parce que l'un ne disposerait point de ce dont dispose l'autre , on pourrait répondre que cela ne constitue d'imperfection à l'égard d'aucun des deux ; car cette chose à laquelle son action ne s'étend point est à son égard impossible, et ne pas pouvoir faire Vimpossible ne constitue point d'imperfection dans l'ouvrier (^), de même que, pour nous autres unitaires, il n'y a
(1) Sur les deux matières, voy. chap. LXXII, pag. 356 et suiv.; Tauleur veut montrer ici que cette l""^ méthode est basée sur la doctrine des atomes et qu'elle n'a aucune valeur pour le philosophe qui reconnaît comme principes de l'univers deux matières, celle des éléments et celle des sphères célestes ou Yélher.
(2) Le mot Jj-:^-, formé du mot grec Zl-n ^ désigne principalement la matière sublunaire, ou celle des quatre éléments, opposée au cinquième corps.
(3) Le nom de hj^ (dualistes), chez les auteurs arabes, embrasse les différentes sectes qui admettaient deux principes souverains, éternels et nécessaires, entièrement indépendants l'un de l'autre, celui de la lumière et celui des ténèbres, et qui se distinguaient des Mages ou disciples de Zoroastre, en ce que ces derniers subordonnaient le principe des ténèbres à celui de la lumière. Voy. Schahrestâni, pag. 188 et suiv. (trad. ail., t. I, pag. 285 et suiv.). L'auteur veut dire : Si l'on soutenait que les deux matières sont régies par deux intelligences ou deux divinités, entièrement indépendantes l'une de l'autre, comme les deux principes admis par les dualistes.
(4) C'est-à-dire : il n'en résulterait point la difficulté signalée par les Motécallemîn atomistes; car les deux dieux pourraient très bien agir à côté l'un de l'autre, sans se faire mutuellement obstacle.
(5) Littéralement : et il ny a pas d'imperfection dans l'ouvrier par cela qu'il n'a pas de pouvoir sur Vimpossible.
point d'imperfection dans le Dieu unique en ce qu'il ne peul
réunir les contraires dans un même sujet, et que son pouvoir ne
s'étend ni à cela , ni à d'autres impossibilités semblables.
S'étant aperçus de la faiblesse de cette méthode, bien qu'il y
eût quelque chose qui les y appelât (*), ils ont passé à une autre
méthode.