II
J Deuxième méthode : S'il y avait deux dieux, disent-ils, il
faudrait qu'ils eussent quelque chose qui leur appartînt en commun et quelque autre chose qui appartînt à l'un d'eux, sans appartenir à l'autre, et par quoi eût lieu leur diversité réciproque ^'^).
(1) C'est-a-dire : Les Motécallemîn s^aperçurent que cette méthode n'avait aucune valeur pour le philosophe qui reconnaissait comme principes de toute chose la matière et la forme et qui distinguait entre la matière des éléments et celle des sphères célestes, quoique pour euxmêmes ceUe méthode eût quelque chose de fort plausible et qu'ils dussent y être entraînés par Thypothèse des atomes, selon laquelle tout l'univers se compose de parcelles indivisibles, complètement pareilles et susceptibles des mêmes accidents.
(2) L'auteur ne s'exprime pas ici d'une manière explicite et n'achève pas l'explication de cette méthode; mais, comme on va le voir, il la désigne comme une méthode philosophique et démonstrative, promettant d'en exposer le sens plus tard. Le passage auquel il est fait allusion se trouve au chapitre P'^ de la II« partie, où l'auteur s'exprime en ces termes : « Il y a encore une autre méthode pour démontrer l'incorporalité et établir l'unité (de Dieu) : C'est que, s'il y avait deux dieux, il faudrait nécessairement qu'ils eussent quelque chose qui leur appartînt en commun — savoir, la chose par laquelle chacun des deux méritât d'être (appelé) Dieu — , et quelque autre chose également nécessaire par quoi eût lieu leur distinction réciproque (^jLJt) et par quoi ils ïusseni deux ; soit que chacun des deux eût quelque chose que n'eût pas l'autre, et alors chacun des deux serait composé de deux choses et aucun d'eux ne serait ni cause première, ni être nécessaire par lui-même, mais chacun aurait des causes, comme il a été exposé dans la XIX® proposition (des philosophes) ; soit que la chose distinctive se trouvât dans l'un des deux , et alors celui qui aurait les deux choses ne serait point un être nécessaire par lui-même. » Cf. l'introduction de la II« partie, propos. XIX à XXI.
C'est là une méthode philosophique et (véritablement) démonstrative, pourvu qu'on la poursuive (*) et qu'on en ait exposé les prémisses. Je l'exposerai moi-même quand je rapporterai les opinions des philosophes sur cette matière. Mais cette méthode ne saurait être suivie selon le système de ceux qui admettent les attributs (-) ; car, selon eux , il y a dans l'être éternel (3) des choses nombreuses , différentes les unes des autres (*), l'idée de la science étant pour eux autre chose que l'idée de la puissance, et de même l'idée de la puissance autre chose que l'idée de la volonté (^). Il ne serait donc pas impossible, avec ce système, que chacun des deux dieux renfermât plusieurs idées , de sorte que les unes, il les eût en commun avec l'autre (dieu), et que par les autres il en différât.
(1) C'est-a dire : pourvu quon en achève V explication. Au lieu de ySfirii deux des manuscrits d'Oxford portent n^Hn (J>^^') ^ c'est-k-dire : pourvu qu'on l'ait bien établie.
(2) L'auteur veut dire : S'il est vrai que d'un côté cette méthode pourrait même convenir aux philosophes, d'un autre côté elle ne saurait convenir aux Motécallemin, qui admettent les attributs; car, dans !e système des attributs, il se pourrait qu'il y eût deux dieux dont chacun eût des attributs différents.
(3) L'optatif 1^^îyn (qu'il mt exalté !) se rattache au mot D^D^Î^ , V éternel, et mj^ se rapporte à "ipn^'' p h^ ; la leçon de notre texte est celle de tous les manuscrits, et l'inversion qu'elle renferme a été reproduite par Al-'Harizi, qui traduit: "|"inn'' l^liM pDlpH'^, tandis que la version d'Ibn-Tibbon porte : ^h)l'i< n^yH"' pDipnîT.
(i) Au lieu de ^"|^^<:^nD, l'un des manuscrits de Leyde porte H'TIt^inD, c.-a-d., finies ou ayant un terme; de même Al-'Harizi : Hv^H vP3, ce qui ne donne pas de sens convenable.
(5) Cf. ci-dessus, chap. LUI, pag. 208 et suiv. — La leçon que nous avons adoptée s'accorde avec la version d'Ibn-ïibbon; dans la plupart des manuscrits on lit: ^jyo TiJ nijy n"np^t< ^1)^12 T: dS^Sx ^:y01 n"lb^"lt<^t<, et dans l'un des manuscrits de Leyde : nii^li^Si*^ ^jyc "I^JK
de même Al-'Harizi • -j^jy n^in ^h"!^ ^h^yr^ pjy n^iî ;;-iDn pyi rsnn-
Troisème méthode : Il y a encore une autre méthode qui a besoin de l'une des hypothèses admises par les partisans de ce système (^). C'est que plusieurs d'entre eux (les Motécallemîn) — et ce sont les plus anciens — croient que Dieu veut par une volonté, laquelle n'est point une idée ajoutée à l'essence du Créateur, mais qui est une volonté sans substratum. Selon cette hypothèse (^) que nous venons d'énoncer, mais dont il est difficile , comme tu le vois, de se former une idée ^^), ils disent : La volonté unique qui n'est point dans un substratum ne saurait appartenir à deux; car, ajoutent-ils, une cause unique ne saurait produire deux résultats pour deux essences (différentes) (^). C'est
(1) C'esi-a-dire : du système des Motécallemîn. Le mot pi")toSî< (au singulier), qui se trouve dans tous les manuscrils, me paraît se rapporter ici au système des Motécallemîn en général ; Ibn-Tibbon a mis DO"nn (au pluriel), mot qiri dans les éditions a été changé en D'^IDiri- L'auteur veut dire que cette II ï® méthode nécessite une nouvelle hypothèse, qui ne se trouve pas parmi les propositions des Motécallemîn énumérées plus haut.
(2) Les deux versions hébraïques ont miDIpnn iSt^» au pluriel, et de même l'un des manuscrits de Leyde, n^^QnpD7t<; tous les autres manuscrits ont «"IDIpÛ^t^ , au singulier. Cf. le Commentaire d'ibn- Caspi, pag. 84, et la note, pag. 86.
(3) Littéralement : mais dont la conception est telle que tu la vois, c'esl-a-dire , qui est de telle nature qu'on ne saurait la concevoir. La version d'Ibn-Tibbon ajoute le mot plflli invraisemblable, difficile; cette leçon ne se trouve que dans l'un des manuscrits de Leyde , qui porte :
(4) C'esl-a-dire : cette volonté divine qui n'a pas de substratum ne peut être qu'une cause d'une simplicité absolue et ne saurait produire deux effets différents; par conséquent elle ne saurait appartenir à deux dieux. Cette hypothèse de la volonté sans substratum ressemble à une autre hypothèse, également insaisissable, dont il a été question plus haut; nous voulons parler de V accident sans substratum que, selon certains Motécallemîn, Dieu créerait pour détruire le monde. Voy. au ch. LXXIII, VI« proposition (pag. 391).
là, comme je te l'ai déjà fait observer, expUfiuer une chose obscure par ce qui est encore plus obscur (*). Cette volonté dont ils parlent, on ne saurait s'en former une idée ; il y en a parmi eux qui la croient impossible , et ceux-là même qui l'admettent y reconnaissent des difticultés innombrables (^). Et cependant ils la prennent pour preuve de l'unité (de Dieuj.
Quatrième méthode: L'existence de l'action, disent-ils, prouve nécessairement qu'il y a un agent, mais ne nous prouve pas qu'il y ait plusieurs agents , n'importe qu'on prétende que Dieu soit deux, ou trois, ou vingt, ou de quelque nombre que ce soit (^) ; ce qui est clair et évident. Que si l'on objectait que cette preuve ne démontre point que la pluralité dans Dieu soit impossible , mais qu'elle démontre seulement qu'on en ignore le nombre, et que par conséquent il se peut également qu'il y ait un Dieu ou qu'il y en ait plusieurs (*), celui-là (^) compléterait sa démonstration en disant : « Dans l'existence de Dieu il n'y a
(1) Voy. au chap. LXXIV, Vïl« méthode (pag. 432).
(2) Littéralement : et selon celui qui Vadmet par opinion, il survient à son égard des doutes qui ne sauraient être contés. Dans la version d'ibn-Tibbon , les mots *iîin2n ^^7 sont inexactement rendus par DHim^ lîi^S^^ "'NC^, quil est impossible de repousser ou de réfuter; Al- 'Harizi dit plus exactement : 11£D^ ^<7.
(3) C'est-a-dire : l'action qui se montre dans l'ensemble de l'univers prouve en général qu'il y a un agent, mais on ne saurait démontrer par celte action qu'il y ait plusieurs agents d'un nombre fixe, n'importe quel soit ce nombre. Par conséquent, la pluralité dans Dieu étant indémontrable, il s'ensuit que Dieu est un.
(4) Littéralement : et il est possible qu'il (hieu^ soit un, et il est possible (aussi) quil soit plusieurs; c.-k-d. : rien ne s'oppose à ce qu'on admette en général l'existence de plusieurs dieux, bien qu'on ne puisse pas en fixer le nombre.
(5) C'est-a-dire, l'auteur de cette méthode.
point de possibilité^ mais il est (un être) nécessaire, et par conséquent la possibilité de la pluralité (dans Dieu) est inadmissible. » — Voilà de quelle manière argumente l'auteur de cette démonstration ; mais Terreur y est de toute évidence. En effet, c'est dans l'existence môme de Dieu qu'il n'y a point de possibilité; mais, dans la connaissance que nous avons de lui, il y a bien possibilité; car, être possible pour la science, c'est autre chose que d'êlre possible en réalité (*). II se pourrait donc que Dieu ne fût ni trois, comme le croient les chrétiens , ni un, comme nous le croyons, nous (^). — Cela est clair pour celui qui a appris à connaître de quelle manière les conclusions résultent des prémisses (^).
Cinquième méthode : Un des modernes a prétendu avoir trouvé une méthode démonstrative pour (établir) Viinité; c'est celle dite du besoin, dont voici l'explication : Ou bien, dit-il, c'était chose facile pour un seul (dieu) de produire tout ce qui existe, et alors un second serait superflu et on n'en aurait pas besoin ; ou bien cet univers ne pouvait être achevé et mis en ordre que par les
(1) La divinité en elle-même est ce qu'elle est; unité ou pluralité, elle est l'être nécessaire. Si nous voyons en elle la possibilité d'êlre de tel ou tel nombre déterminé, cette possibilité n'est que dans notre pensée et n'affecte point l'essence divine.
(2) Littéralement : Et peut-être, de même que les chrétiens croient quHl est TROIS, sans qu'il en soit ainsi, croyons nous de même qu'il est un, sans que la chose soit ainsi; c'est-a-dire : l'argumentation en question étant insuffisante pour établir la non-pluralité de Dieu , il se pourrait que notre croyance ne fût pas plus vraie que celle des chrétiens, et que Dieu ne fût ni îin ni trois, mais une pluralité quelconque. — Dans la version d'Ibn-Tibbon, il faut lire : p la'it^^ Htr^îi^ DHîr, comme l'ont les manuscrits et l'édition princeps ; les mots p ^ri^l manquent dans nos éditions.
(3) C'est-a-dire , pour celui qui a bien étudié les règles de la démonstration et qui ne fait pas de faux syllogismes.
deux ensemble, et alors chacun des deux, ayant besoin de l'autre, serait affecté d'impuissance et ne se suffirait pas lui-même. Ce n'est là autre chose qu'une branche (de la méthode) de V obstacle mutuel (*\ et voici ce qu'on pourrait objecter à ce genre d'argumentation : On n'appelle point impuissant quiconque ne fait pas ce qu'il n'est pas dans sa nature de faire ; car nous ne disons pas d'un individu humain quil soit faible parce qu'il ne peut pas remuer mille quintaux, et nous n'attribuons point d'impuissance à Dieu pour ne pas pouvoir se corporifier, ni créer son semblable, ni créer un carré dont le côté soit égal (^) à la diagonale. De même , nous ne saurions dire qu'il soit impuissant parce qu'il ne créerait pas seul; car (selon l'hypothèse) il serait dans les conditions de l'être divin qu'il y eût deux dieux ^3), et il n'y aurait point là de besoin (mutuel) , mais plutôt une nécessité^ et le contraire serait impossible W. De même donc que, selon leur système , nous ne saurions dir^ que Dieu soit impuissant pour ne
(1) En effet, ces deux méthodes (la l'^^etlaV^) ont été confondues en une seule par plusieurs théologiens juifs qui ont fait des emprunts aux Motécallemîn; voy. Saadia, Crotjances et Opinions, liv. Il, au commencement du cliap. 3; Ba'hya, Devoirs des cœurs, liv. I, chap. 7, 7^ démonstration.
(2) Au lieu de I^^DD (mss. ^^''li^DtD) , Tun des manuscrits de Leyde a î^^mOQ.
(3) Littéralement : car ce serait une nécessité de leur existence qu'ils fussent deux; c'est-à-dire : la dualité serait dans la nature même de la divinité et formerait une condition essentielle de l'être divin , de sorte que la participation des deux dieux à l'œuvre de la création ne pourrait être attribuée à un besoin réciproque , mais serait une véritable nécessité,
(4) Voy. Ahron ben-Élie, D^^PI Ty ou Arbre de la vie, chap. LXIV (pag. 78 de l'édit. de Leipzig) ; cet auteur cherche à répondre a l'objection faite ici par Maïmonide à cette V« méthode, en montrant que ce que l'un des deux dieux ne pourrait pas faire constituerait en lui une véritable impuissance et ne saurait être confondu avec ce qui est réellement et objectivement impossible, comme, p. ex., la réunion des contraires dans le même sujet.
pouvoir produire un corps qu'en créant d'abord des atomes et en les réunissant par des accidents qu'il y crée, — chose que nous n'appelons point besoin ni impuissance^ le contraire étant impossible, — de môme le dualiste ^^^ dira : 11 est impossible que l'un (des deux dieux) agisse seul, et cela ne constitue d'impuissance à l'égard d'aucun des deux , car pour leur être c'est une condition essentielle d'être deux (-).
Il y en avait parmi eux qui , fatigués d'inventer des artifices, disaient que l'unité de Dieu doit être acceptée comme dogme religieux (3); mais les Motécallemin ont fortement blâmé cela et ont montré du mépris pour celui qui l'a dit. Moi, cependant, je crois que celui d'entre eux qui a dit cela était un homme d'un esprit très droit et à qui il répugnait d'accepter des sophismesW; n'ayant donc rien entendu dans leurs paroles qui fût réellement une démonstration, et ne se trouvant point l'esprit tranquillisé par ce qu'ils prétendaient en être une, il disait que c'était là une chose qu'on devait accepter comme tradition religieuse. En effet, ces gens-là n'ont reconnu à la nature aucune loi fixe(^) dont on puisse tirer un argument véritable, ni n'ont concédé à l'intelligence aucune justesse innée ^^) au moyen de laquelle on puisse
(1) Littéralement : celui qui associe, c'est-a-dire , celui qui donne à Dieu un associé. Cf. ci-dessus, pag. 239, note 1.
(2) Littéralement : car leur être nécessaire (veut) quils soient deux.
(3) Littéralement : Déjà les artifices ont fatigué quelques uns d'entre eux à tel point qu'ils disaient que l'unité est acceptée religieusement; c'est-a-dire : plusieurs Motécallemin, fatigués d'inventer toutes sortes de subtilités pour établir l'unité de Dieu par des démonstrations artificielles, renonçaient complètement à la démontrer et l'acceptaient comme un dogme religieux.
(4) Littéralement : éloigné de l'acceptation du sophisme.
(5) Littéralement : n'ont laissé (ou concédé^ à ïêtre aucune nature lien établie (ou fixe'),
(6) Littéralement : aucune disposition naturelle droite.
450 PRE3IIÈRE PARTIE. — CHAP. LXXV, LXXYI.
former des conclusions vraies. Tout cela a été fait avec intention afin de supposer un univers qui nous permette de démontrer ce qui n'est point démontrable ; ce qui a eu pour résultat de nous rendre incapables de démontrer ce qui peut être démontré. II ne reste qu'à en appeler à Dieu et aux hommes justes et doués d'intelligence (^).