‹ Le guide des égarés; (volume 5)Chapitre 34 sur 64 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Sache que, dans la comparaison (à établir) entre les doutes qui s'attachent à une certaine opinion et ceux qui s'attachent à l'opinion opposée, afin de donner la préférence à celle qui offre le moins de doutes, il ne s'agit pas de prendre en considération le plus grand nombre des doutes, mais plutôt limportance de

(1) Littéralement : les deux côtés de la contradiction dans cette chose.

(2) Cf. ci-dessus, chap. XV, p. 122.

(3) Les éditions de la version d'Ibn-Tibbon portent généralement "UfrON ; il faut lire irNIH, comme l'ont les mss. et l'édition princeps.

l'invraisemblance (qu'ils font ressortir) et des difficultés qu'on rencontre dans la nature de l'être (*). Il se peut, en effet , que tel doute ait à lui seul plus d'importance que mille autres doutes.

Ensuite, cette comparaison ne pourra être établie avec profit que par celui qui attacherait une égale valeur aux deux (hypothèses) contraires ; mais si quelqu'un, soit à cause de son éducation, soit par un intérêt quelconque, préférait (d'avance) l'une des deux opinions, il resterait aveugle pour la vérité. Il est vrai que l'homme passionné ne saurait s'opiniàtrer contre une chose démontrable; mais, quand il s'agit de pareilles choses (hypothétiques), il n'est que trop possible de s'y montrer rebelle. Tu peux quelquefois, si tu le veux, te dépouiller de la passion, te débarrasser de l'habitude, ne t'appuyer que sur la seule spéculation, et choisir de préférence ce qui mérite d'être préféré; mais il faut pour cela remplir plusieurs conditions : En premier lieu, savoir mesurer la capacité de ton esprit et la perfection de ton talent naturel ; et tu t'éclaireras là-dessus en étudiant toutes les sciences mathématiques (2) et en cherchant à comprendre les règles de la logique. En second lieu , connaître les sciences physiques et les approfondir, afin de te rendre un compte exact des points douteux (3). En troisième lieu, (surveiller) tes

(1) Littéralement : mais plutôt l'importance de leur absurdité et de l'opposition que leur fait l'être. L'auteur s'est exprimé d'une manière trop concise et même peu logique; car ce ne sont pas les doutes qui sont plus ou moins absurdes et en contradiction avec la nature de l'être, mais les deux hypothèses opposées, objets des doutes. Voici en somme le sens de cette phrase : lorsqu'on compare entre elles les deux hypothèses opposées, pour examiner laquelle des deux paraît plus douteuse, il ne s'agit pas de constater de quel côté est le plus grand nombre des doutes, mais plutôt de peser les invraisemblances qui résulteraient de chacune des deux hypothèses, et de voir laquelle des deux est plus contraire aux lois de la nature.

(2) Les éditions de la version d'Ibn-Tibbon ajoutent ici les mots DnHEN bjj» qui ne se trouvent pas clans les mss.

(3) Littéralement: afin que tu connaisses les doutes dans leur réalité.

mœurs; car, dès qu'un homme, soit par son naturel, soit par une habitude acquise, se trouve entraîné aux appétits et aux plaisirs, se laisse aller à la violence et à la colère, laisse prévaloir sa faculté irascible et lui lâche la bride, il fera toujours des faux pas et bronchera partout où il ira, cherchant des opinions qui puissent venir en aide à son penchant naturel.

J'ai appelé ton attention là-dessus, afin que tu ne te laisses pas séduire; car il se peut que quelqu'un, un jour, t'induise en erreur en élevant des doutes contre la nouveauté du monde, et que tu sois trop prompt a te laisser tromper en adoptant une opinion qui sape la religion par la base et proclame une hérésie à l'égard de Dieu (f). Il faut donc que ton esprit soit toujours sur ses gardes à cet égard @\ et que tu suives les deux prophètes (3) qui sont la colonne de l'amélioration de l'espèce humaine dans ses croyances et sa vie sociale. Tu ne t'écarteras de l'opinion de la nouveauté du monde que par suite d'une (vraie) démonstration ; mais une telle n'existe pas dans la nature.

(1) Littéralement : car cette opinion renferme le renversement de la base de la loi, et une hérésie à regard de Dieu. Par les mots cette opinion, l'auteur désigne l'opinion de l'éternité du inonde, quoiqu'il n'en ait pas expressément parlé dans ce qui précède. Sur le mot rWHSN , que nous traduisons ici par hérésie, voy. mes Mélanges de philosophie juive et arabe, p. 269, n. 3, et Cf. la IIIe partie du Guide, au commencement^ du chap. XVI.

(2) Littéralement : sois donc toujours soupçonneux dans ton esprit là" dessus. Le mot "pni , ton esprit , est ici un accusatif absolu , ou terme

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circonstanciel (JuU&à). Voy. Silv. de Sacy, Grammaire arabe (2* édit.)7 t. II, n°330.

(3) Les deux prophètes dont on parle ici sont Abraham et Moïse. Le duel se fait reconnaître par le pronom NOn (($) ; mais les mss. ont la forme incorrecte pi^N ((^^Ji) pour yîJjjL Le ms. n° 18 de Leyde a DH JH^N au pluriel, et celte leçon a été également suivie par Al-'Harîzi et Ïbn-Falaquéra (More ha-)Ioré, p. 112), qui ont vu dans roabtt un pluriel; le premier a DW:un np"l bspQl, et le second

Que le lecteur de ce traité veuille ne pas me critiquer de ce que je me suis servi ici de paroles oratoires pour appuyer l'opinion de la nouveauté du monde; car le prince des philosophes, Arislote, dans ses principaux écrits, a également employé des paroles oratoires pour appuyer son opinion de l'élernilé du monde, et c'est en pareil cas qu'on peut dire en vérité : « Notre loi parfaite ne vaut-elle pas leurs discours frivoles (0? » Si lui, il appuie son opinion par les folies des Sabiens W, comment n'appuierions-nous pas la nôtre par les paroles de Moïse et d'Abraham et par tout ce qui s'ensuit ?

Je t'ai promis un chapitre (^ dans lequel je te parlerais des doutes graves qu'on peut opposer à celui qui croit que la science humaine peut rendre compte (4) de l'ordre des mouvements de la sphère céleste, et que ce sont là des choses physiques qui arrivent par une loi nécessaire et dont l'ordre et l'enchaînement sont clairs. J'en aborde donc maintenant l'exposition.

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