CHAPITRE XXX1IÏ
11 est clair pour moi que, dans la scène du mont Sinaï, tout ce qui parvint à Moïse ne parvint pas dans sa totalité à tout Israël (1). La parole, au contraire, s'adressa à Moïse seul [c'est pourquoi l'allocution, dans le Décalogue, se fait à la deuxième personne du singulier], et lui, descendu au pied de la montagne, fit connaître au peuple ce qu'il avait entendu. Le texte du Pentateuque (dit) : Je me tenais entre l'Éternel et vous, en ce tempslà, pour vous rapporter la parole de l'Éternel (Deutér , V, 5), et on dit encore : Moïse parlait et Dieu lui répondait par une voix (Exode, XIX, 19); il est dit expressément dans le Mekhilthâ qu'il leur répétait chaque commandement comme il l'avait entendu (2). Un autre passage du Pentateuque dit : Afin que le peuple entende quand je parlerai avec toi, etc. (ibid., vers. 9), ce qui prouve que la parole s'adressait à lui ; eux ils entendirent la voix forte, mais ils ne distinguèrent pas les paroles <3), et c'est de cette voix forte, entendue (par eux), qu'on a dit: Quand vous entendîtes la voix (Deutér., V, 20). On a dit encore : Vous en-
(4) C'est-à-dire: Le peuple n'entendit pas distinctement, et dans leur totalité, toutes les paroles divines qui parvinrent à l'oreille de Moïse. — Dans la version d'Ibn-Tibbon, les mots y^oj et rib^ 171 n'ont pas été reproduits; cependant le premier de ces mots est rendu*dans les mss. et dans les commentaires, qui ont : PltPD.b yVlOn hï- Quelques mss. portent y^DH bip, ce qui est une faute. Al-'Iïarîzi traduit :
bvrw* biï o^yvio wob tfyoon onmn bs m «V
(2) Voy. Mekhilthâ, sur le verset DTt^N *ÛT1 (Exode, XX, 1) :
un jttnsi -un nriN Tatï proTi mtry DipDn idnep isb£
(3) Littéralement : non la distinction du discours.
tendiez une voix de paroles, sans voir aucune figure; rien qu'une voix (ibid.y IV, 12); mais on n'a pas dit vous entendiez des paroles. Toutes les fois donc qu'il est question de paroles entendues, on ne veut parler que de la voix qu'on entendait; ce fut Moïse qui entendit les paroles et qui les leur rapporta. Voilà ce qui est évident par le texte du Pentateuque et par plusieurs discours des docteurs.
Cependant, (je dois citer) de ces derniers une assertion rapportée dans plusieurs endroits des Midraschîm et qui se trouve aussi dans le Talmud ; c'est celle-ci : « Je suis et tu n'auras point, ils les entendirent de la bouche de la Toute-Puissance (f). » Ils veulent dire par là que ces paroles leur parvinrent (directement), comme elles parvinrent à Moïse, notre maître, et que ce ne fut pas Moïse qui les leur fit parvenir. En effet, ces deux principes, je veux dire l'existence de Dieu et son unité, on les conçoit par la (simple) spéculation humaine <2); et tout ce qui peut être su par une démonstration l'est absolument au même litre par le prophète et par tout autre qui le sait, sans qu'il y ait là une supériorité de l'un sur l'autre. Ces deux principes donc ne sont pas connus seulement par la prophétie, (comme le dit) le texte du Pentateuque : On te l'a fait voir afin que tu reconnusses etc. (Deulér., IV, 35) (3^. Quant aux autres commande-
(1) C'est-à-dire : les deux premiers commandements, commençant l'un parles mots je suis l'Éternel ton Dieu, et l'autre par les mots tu n auras point d'autres dieux, tous les Hébreux présents devant le mont Sinaï les entendirent prononcer par Dieu lui-même. Voy. Talmud de Babylone, traité Maccolh, fol. 24- a; Midrasch du cantique, ou Schir ha-Schirim rabba, fol. 3, col. 2. — Selon ce passage donc, les deux premiers commandements feraient une exception au principe que l'auteur vient de poser, puisque tout le peuple entendit directement chaque parole de la voix de Dieu, sans avoir besoin de l'intermédiaire de Moïse.
(2) C'est-à-dire : ce sont des principes philosophiques parfaitement démontrables, et pour lesquels on n'a pas besoin d'une révélation prophétique.
(3) Voici quel est , selon l'auteur, le sens de ce passage du Deutéronome : on t'a montré la voie pour savoir, c'est-à-dire pour reconnaître,
ments, ils sont de la catégorie des opinions probables et des choses acceptées par tradition, et non de la catégorie des choses intelligibles W.
Mais, quoi qu'ilsaient pu dire à cetégard, ce que comportent^ les textes (bibliques) et les paroles des docteurs, c'est que tous les Israélites n'entendirent dans cette scène qu'un seul son, en une fois (3); et c'est le son par lequel Moïse et tout Israël entendirent (les deux commandements) je suis et tu n'auras point, que Moïse leur fit entendre (de nouveau) dans son propre tangage, en prononçant distinctement des lettres intelligibles W. Les docteurs se
parla seule voie de l'intelligence et de la science, que Dieu existe et qu'il n'y a pas d'autre Dieu en dehors de lui.
(1) Les huit autres commandements concernent des choses qui ne sont pas du domaine de l'intelligence, et qui ne sauraient être l'objet d'un syllogisme démonstratif; ils concernent les vertus et les vices, le bien et le mal , qui sont du domaine des opinions probables, ou bien même ce sont des choses purement traditionnelles , comme par exemple le quatrième commandement relatif au sabbat. Sur le sens du mot nNTintPDbN . voy. le t. I, p. 39, note 1.
(2) Le verbe jkxuJ a ici le sens de J.^&-î, supporter, comporter, admettre, permettre; l'auteur veut dire que c'est l'opinion qui, d'après les textes, est admissible.
(3) C'est-a-dire : un seul son prolongé , sans aucun intervalle. Voy. Mekhilthâ, l. c, (cf. Yalhout, t. I, n° 285) : -iDNttf "lE^D Unym bl nN
p nûib dt) -itraS "iwsn ww ns -in« tû-d nronn miry aip^n.
Cf. Midrasch Tanhouma, section "nrp (fol. 51, col. 3) : nWjnP bl T1DK ")31 riTûan ^V ÏN!^ in« h)pî J^a nnann. Je pense que dans le texte arabe (in NI blp)i il fa,Jt considérer *?ip comme un mot hébreu signifiant voix, son. C'est aussi dans ce sens qu'il a été pris par Ibn-Tibbon, quia: "inN bip» tandis qu'Al-'Harîzi traduit : inx 112*1. Immédiatement après, les mots bip^N lîT) sont rendus dans la version d'Ibn- Tibbon par "iDNEn Him, et dans celle d' Al-' Harîzi panuin KlrYl. Cependant dans le commentaire d'Lphodi, on lit y,pn intl.
(4) L'auteur juge donc admissible l'opinion de certains docteurs, qui disent que tous les Israélites entendirent proclamer les deux premiers commandements par la* voix divine elle-même. Mais, selon le principe qu'il a posé au commencement du chapitre, il pense que Moïse seul les
sont prononcés dans ce sens, en s'appuyant de ces mots (l) : Une fois Dieu a parlé, deux fois f ai entendu cela (Ps. LXII, 12), et ils ont clairement dit, au commencement du Midrasch ' Ha%îtha, qu'ils n'entendirent pas d'autre voix émanée (directement) de Dieu (~\ ce qu'indique aussi le texte du Pentateuque : ... avec
entendit distinctement, tandis que pour le peuple ce n'était qu'un son de voix confus ; ce qui signifie que, même ces choses purement intelligibles et parfaitement démontrables, Moïse en avait une intelligence plus claire et plus profonde que tous les autres Israélites. Si l'on explique dans ce sens ce qui a été dit pour les deux premiers commandements, il faut supposer qu'en ce qui concerne les huit autres commandements, le peuple n'entendit même plus le son confus qu'il avait entendu d'abord, et que ces commandements lui furent simplement rapportés par Moïse, au nom de Dieu, comme tous les autres commandements de la loi divine. Mais, soit que l'on admette que le peuple ait entendu directement de la voix divine tout le Décalogue, soit qu'il n'ait entendu que les deux premiers commandements, ce que l'auteur veut établir avant tout, c'est que le peuple n'entendit cette voix divine que confusément et que les paroles ne frappèrent pas distinctement son oreille.
(1) Littéralement : Les docteurs ont mentionné cela, en Vappuyant, etc. L'auteur veut parler de ce son de voix prolongé et confus que les Israélites entendirent pendant la proclamation, soit de tout le Décalogue, soit des deux premiers commandements seulement. Voy. MekhîUha, L C, Yalkout, t. I, n° 285, et t. II, n° 783 :
iTût^D ira* om "îtm Dm wa nno «in ^ro ttnnpn nnsn «^ marin rvnmn mtry n»« Dbiyn n^ni "idnip ^ tea nnfro onan '3 ♦10*6 n^«n onmn te n« dv6k nann d^Sn -on nn« -iDiotr nn«
(2) Ici, les deux traducteurs hébreux ont considéré ^p comme un mot arabe et l'ont rendu, l'un par lONO, l'autre par mnn ; mais il résulte de l'ensemble qu'il est toujours question de la voix divine entendue par tous les Israélites, et qui leur inspira tant de terreur. Après la proclamation des commandements, dit l'auteur, ils n'entendirent plus cette voix divine, mais seulement la voix du tonnerre. Dans le passage du Midrasch que l'auteur invoque (Schîr Jia-Schirim rabbà, L c), il est dit que, selon R. Josué, fils de Lévi, les Israélites n'entendirent proclamer, par la bouche de Dieu, que les deux premiers commandements, mais que, selon les autres docteurs, ils entendirent tout le Décalogue; tous s'ac-
une grande voix, qui ne continua point (Deutér., V, 19). Ce fut après avoir entendu cette première voix, qu'arriva ce qu'on raconte de la terreur qu'ils éprouvaient et de leur peur violente, et (qu'ils prononcèrent) les paroles qu'on rapporte : Et vous dites: voici, l'Éternel, notre Dieu, nous a fait voir etc. Et maintenant pourquoi mourrions-nous etc.? Approche toi et écoute etc. {ibid., vers. 21-24). Il s'avança donc, lui, le plus illustre des mortels, une seconde fois, reçut le reste des commandements un à un (1), descendit au pied de la montagne, et les leur tit entendre au milieu de ce spectacle grandiose. Ils voyaient les feux et entendaient les voix, je veux dire ces voix*2) qui sont (désignées par les mots) des voix et des éclairs (Exode, XIX, 16), comme le tonnerre et le fort retentissement du cor ; et partout où Ton parle (dans cette occasion) de plusieurs voix qu'on entendait, comme par exemple : Et tout le peuple apercevait^) les voix (ibid., XX, 15), il ne s'agit que du retentissement du cor, du tonnerre, etc. Mais la voix de l'Éternel, je veux dire la vo\x créée t4), par laquelle fut communiquée la parole (de Dieu), ils ne l'entendirent qu'une seule fois, comme le dit textuellement le Pentateuque et comme l'ont exposé les docteurs à l'endroit que je t'ai fait remarquer. C'est cette voix (dont on a dit) que « leur âme s'é-
cordent donc à dire que par les voix dont il est question avant et après le Décalogue, il ne faut pas entendre la voix divine, mais le retentissement des cors et du tonnerre. — Par rvtn tT"HD, on désigne le Midrasch du Cantique des Cantiques, qui commence par la citation du verset TÛN^Dn TSTB Ï^N nnn (Prov. XXII, 29).
(1) L'auteur parle encore ici dans le sens de ceux qui disent que les Israélites n'entendirent eux-mêmes directement que les deux premiers commandements, opinion que l'auteur a jugée admissible et qu'en définitive il paraît adopter. Yoy. ci-dessus , p. 270, note 4.
(2) Les mots nNIÎÊNbN "|bn ^JJN n'ont pas été rendus dans les versions d'Ibn-Tibbon et d'Al-'Harîzi, et ne se trouvent pas non plus dans le ms. de Leyde, n° 18.
(3) Littéralement : voyait. Cf. le t. I, chap. XLVI, p. 161.
(4) Voyez le t. I, chap. LXV, p. 290, et ibid., note 2.
chappa en l'entendant^, )> et au moyen de laquelle furent perçus les deux premiers commandements.
Il faut savoir cependant que, pour cette voix même, leur degré (de perception) n'était point égal à celui de Moïse, notre maître. Je dois appeler ton attention sur ce mystère et te faire savoir que c'est là une chose traditionnellement admise par notre nation et connue par ses savants. En effet, tous les passages où tu trouves (les mots): Et 1/ Éternel parla à Moïse en disant, Onkelos les traduit (littéralement) par v«i ^01, El l'Éternel parla etc. Et de même (il traduit les mots) : Et l'Éternel prononça toutes ces paroles (Exode, XX, 1) par ^ rv v"> bbîOI triûjnô. Mais, ces paroles des Israélites (adressées) à Moïse: Et que Dieu ne parle pas avec nous (ibid., vers. 16), il les traduit par v'i Q-jp p NJDy bbnrv xb) •> et qu'il ne soit pas parlé avec nous de la part de Dieu. Il t'a donc révélé par là la distinction que nous avons établie Œ. Tu sais que ces choses re-
(1) Par les mots hébreux ïyûBO (nDttO TINÎT, Fauteur fait allusion à un passage du Midrasch du Cantique des Cantiques , chap. V, verset 6
(fol. 19, col. 4) : 'n ojn ivxv pttwin limn ^ipD n:ro n«^ ^s:
-pn^N- Cf. Yalkout, au même verset du Cantique (t. II, n° 988, fol. 179,
col. 4) : b*ot^ bv pDtw ™^ |itr*n rora.
(2) Littéralement : L'ensemble que nous avons séparé. L'auteur veut dire qu'Onkelos, par sa manière de traduire, a fait ressortir la distinction qu'il faut établir dans cette perception, commune à Moïse et aux autres Israélites, en indiquant que Moïse perçut la parole divine distinctement et directement par son intelligence qui la lui retraçait avec clarté, tandis que pour les autres Israélites elle était en quelque sorte voilée ; car ceux-ci ne la perçurent que confusément, et elle ne put pas frapper si vivement leur intelligence, qui était troublée par les sens. — Selon R. Moïse ben-Na'hman (Commentaire sur le Pentateuque, Exode, XX, 16), l'observation de Maïmonide au sujet d'Onkelos serait peu fondée ; il cite à ce sujet plusieurs passages de la version d'Onkelos, où la communication de la parole divine aux Israélites est exprimée par les mots v"i ^q (Voy. Exode, XX, 19 ; Deutéronome, V, 4, 19 et 21) , et un autre passage où la communication faite à Moïse lui-même est exprimée par la périphrase *«i Dip p (Voy. Exode, XIX, 19). — Abravanel, pour justifier Maïmonide, fait observer que, dans les quatre pre-
marquables et importantes, Onkelos, comme on i'a dit expressément, les apprit de la bouche de R. Eliézer et de R. Josué(1), qui sont les docteurs d'Israël par excellence (2).
Il faut savoir tout cela et te le rappeler ; car il est impossible de pénétrer dans la scène du mont Sinaï plus profondément qu'on ne l'a fait (3), (cette scène) étant du nombre des secrets de la loi. La vraie nature de cette perception et les circonstances qui raccompagnaient sont pour nous une chose très obscure^4); car il n'y en a jamais eu de semblable auparavant, et il n'y en aura pas dans l'avenir. Sache-le bien.