‹ Le guide des égarés; (volume 5)Chapitre 59 sur 64 · CHAPITRE XLVUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVUI

Il est très évident que toute chose née a nécessairement une cause prochaine qui l'a fait naître; cette cause (à son tour) a une cause , jusqu'à ce qu'on arrive à la cause première de toute chose, c'est-à-dire à la libre volonté de Dieu(4). C'est pourquoi on omet quelquefois, dans les discours des prophètes (5), toutes ces causes intermédiaires, et on attribue directement à Dieu tel acte individuel qui se produit, en disant que c'est Dieu qui l'a

(1) Voy. la lre partie, chap LV, et passim.

(2) Cette phrase est elliptique; voici quel en est le sens: si tu ne voulais pas admettre ce que j'ai dit , alors tu n'aurais pas d'autre moyen, pour échapper à ces idées fausses dont je viens de parler, que de croire que les paroles des prophètes sont mensongères. — Dans la version d'Ibn- Tibbon, au lieu de Dlî^rp IN (ou Stt'IT)» il faut lire ^trnn IN , comme

l'a Al-'Harîzi ; tous les mss. ar. ont f£n, à la seconde personne.

(3) Ibn-Tibbon a D^yn, ce qui est inexact. Al-'Harîzi traduit plus exactement : -pmïytr TO3 btSHnntîO.

(4) Littéralement : la volonté de Dieu et son choix ou libre arbitre. Cf. la lrc partie, chap. LXIX.

(5) Les mots ^l^px ^ manquent dans quelques mss., où on lit N^JN^N *)ïnn. D'après celte leçon, N*2JN^N seraJt le suJet du ™rbe rpnn, qui serait à la forme active (<j«>^0> de sorte qu'il faudrait traduire : les prophètes omettent quelquefois; mais cela ne cadrerait point avec les deux verbes passifs suivants : :on et bttj)*)- Cependant cette

fait. Tout cela est connu ; nous en avons déjà parlé nous-mêmes, ainsi que d'autres d'entre les vrais philosophes t1), et c'est l'opinion de tous nos théologiens (2).

Après cette observation préliminaire, écoute ce que je vais exposer dans ce chapitre, et portes-y une attention toute particulière, en sus de l'attention que tu dois porter à tous les chapitres de ce traité. La chose que je veux t'exposer, la voici : Sache que toutes les causes prochaines, desquelles naît ce qui nait, n'importe que ces causes soient essentielles et naturelles, ou arbitraires, ou accidentelles et dues au hasarda) [par arbitraires, je veux dire que la cause de ce qui naît soit le libre arbitre d'un homme], et dût môme la cause n'être que la volonté d'un animal quelconque^, — toutes ces causes (dis-je) sont, dans les livres des pro-

leçon a été adoptée par Al-'Harîzi et par Ibn-Falaquéra; le premier traduit : d^ditoi nvyttENPi onn mnDn D^yfîb D^aan mr p

'Vil HÛfcOl NTQ^ Sy£H HT; le second (More ha-Moré, p. 117):

':v rvbtib onvi nvy^ONn rmon jr™ owain noir m *as>oi

*Û1 lûfcn '•ttPNPl by$n îniN. La version d'Ibn-Tibbon exprime les mots y^p^ ?£ ; mais la construction de la phrase y est un peu modifiée.

(1) Par J^ppncbN* ceux oui établissent la vérité, l'auteur paraît désigner ici les vrais philosophes , par opposition aux Motécallemîn , qui voient dans Dieu la cause immédiate de chaque fait particulier.

(2) Sur l'expression riyntr britf , cf. le t. I, p. 68, note 3.

(3) L'auteur a iei en vue l'exposé des causes, donné par Àristote, Phys., liv. II, chap. 3-6. Par &GÎ5, l'auteur entend ce qui est cause en soi-même (xaô' kutô), ou essentiellement et par sa nature; par jb)UxâJ, arbitraires, il entend les causes situées dans un choix moral (irpoai/oeai?) , dans une intention réfléchie (Siàvoia) ; le mot &**àjS- désigne les causes accidentelles (/.arà (rup/Bî^vô;) , et le mot JuSlibl, les causes dues au hasard (âirô xvyjnç). Cf. Métaphysique, liv. V, chap-. 30; liv. XI, chap. 8. — Le mot JTpNfîFlN n'est pas rendu dans la version d'Ibn-Tibbon ; Ibn- Falaquéra (l. c.) traduit: m^DItH rvmps IN-

(-4) L'auteur paraît faire allusion à ce qu'Arislote appelle tq rùtôjxatov, ce qui se fait de soi-même, le spontané , et qu'il semble réduire aux actes des animaux et aux phénomènes des choses inanimées, qui ne sont pas le produit d'une volonté douée de libre arbitre : xb 5'aOrô^arov x«i xoïs

phèles, altribuées à Dieu ; e(, clans leurs manières de s'exprimer, on dit simplement, de tel fait, que Dieu l'a fait, ou l'a ordonné, ou l'a dit. Pour toutes ces choses, on emploie les verbes dire, parler, ordonner, appeler, envoyer, et c'est là le sujet sur lequel j'ai voulu appeler l'attention dans ce chapitre. En effet, comme c'est Dieu [ainsi qu'il a été établi (*)] qui a excité telle volonté dans tel animal irraisonnable, comme c'est lui qui a fait que l'animal raisonnable eût le libre arbitre, et comme c'est lui enfin qui a déterminé le cours des choses naturelles [car le hasard n'est qu'un excédant du naturel, comme il a élé exposé, et le plus souvent il participe de la nature, du libre arbitre et de la volonté (2)] , on doit, en raison de tout cela , dire de ce qui résulte de ces causes, que Dieu a ordonné de faire telle chose, ou qu'il

c/.lïoiç ÇUoiç y.kI TtoXkoïç 7<wv à^û^wv, y., t. >. Phys., liv. II, chap. 6. Ailleurs Aristote dit qu'on peut attribuer aux enfants et aux animaux la spontanéité, mais non le choix moral ou l'intention : toO pèv yùp zv.ouaiov xcù kuïozç xaè xvXku ç«« xoiv&mt , Tzpou ipi az w ç S'ou. Ethique a Nicomaque, liv. III, chap. 4.

(1) lbn-Tibbon a ici deux verbes : Sîsnnm rUintT TO ''M, et de môme Ibn-Falaquéra (/. c); les mss. ar. n'ont que le verbe *np.

(2) L'auteur, après avoir parlé de l'intervention de Dieu dans la volonté de l'animal irraisonnable, dans le libre arbitre et dans le cours des choses naturelles ou dans les causes essentielles, ajoute cette parenthèse, pour faire comprendre qu'il s'ensuit nécessairement de ce qui vient d'être dit que le hasard aussi est une cause qui doit être ramenée à Dieu ; car le hasard (xvyjo) , selon la définition d' Aristote , sans être luimême le but, est toujours en rapport avec un but de la nature ou avec l'intention et le libre choix (tt poulpe c- tg) d'un être raisonnable (voy. Phys.,

liv. II, chap. 5 : îaxi 8'evsxà tou oca xz àrco Stavota? av irpuy^zi*) y-at oca ut:o yxKTZcàç ' xù Svj rotaOra orav xarà uv[i(lîfi-OY.oç •jévoxut, ùv:o xûywg fua-j

slvsu, x. x. >. Cf. Mêlaphys., liv. XI, chnp. 8, vers la fin). On peut donc dire que le hasard est un excédant, ou un accessoire, du but auquel vise soit la nature, soit l'intention d'un être raisonnable (le libre arbitre); le plus souvent , le hasard participe de ce but, comme il se peut aussi qu'il participe de la volonté animale, cette volonté pouvant accidentellement devenir la cause d'un effet qu'elle n'aurait pas eu pour but.

a dit : « Que (elle chose soit ». Je vais te citer de tout cela des exemples auxquels tu pourras comparer tout ce que je n'aurai pas mentionné (expressément).

En parlant des choses naturelles qui suivent toujours leur cours, comme (par exemple) delà neige qui fond quand l'air est chaud, et de l'eau de la mer qui est agitée quand le vent souffle, on s'exprime ainsi : // envoie sa parole et les fait fondre (Ps. CXLVII, 18) ; il parle et fait lever un vent de tempête qui élève les vagues (Ps. CVI1, 25) ; de la pluie qui tombe, il est dit : Et j'ordonnerai aux nuages de ne pas faire tomber de pluie etc. (Isaïe, V, 6).

En parlant de ce qui a pour cause le libre arbitre de l'homme , comme (par exemple) de la guerre qu'un peuple puissant fait à un autre peuple (|), ou d'un individu qui se met en mouvement pour faire du mal à un autre individu , et lors même qu'il n'aurait fait que l'injurier, on s'exprime ainsi : J'ai commandé à ceux qui me sont consacrés, et j'ai appelé mes héros pour (exécuter) ma colère (Isaïe, XIII, 5) , — où il est question de la tyrannie de l'impie Nebouchadneçar et de ses armées (2); — et ailleurs : Je l'enverrai contre un peuple hypocrite (lbid., X, 6). Dans l'affaire de Siméï, fils de Guéra, on dit : Car V Éternel lui a dit: Maudis David (I! Sam., XVI, 10). Au sujet du pieux Joseph délivré du cachot, on dit: Il envoya un roi qui le fit relâcher (Ps. C V, 20). Au sujet de la victoire des Perses et des Mèdes sur les Chaldéens, il est dit : Et j'enverrai contre Babijlone des barbares qui la disperseront (Jér., LI, 2). Dans l'histoire d'Élie, lorsque Dieu charge une femme de le nourrir ^3), il lui dit :

(1) Littéralement : comme de la guerre d'un peuple qui domine sur un {autre) peuple. Au lieu de NlD^D , un de nos mss. porte fcOO^tÔ.

(2) Ceci est inexact, comme le fait observer Ibn-Caspi dans son commentaire M mmoudé Kcseph; car les paroles citées s'appliquent à l'armée des Mèdes et des Perses, appelée à détruire l'empire babylonien.

(3) La version d'Ibn-Tibbon porte : înDJIfî )b ÙWH 22D WftOi lorsque Dieu lui occasionna son alimentation ; on voit qu'Ibn-Tibbon n'avait pas, dans son texte arabe, le mol JÏNIEN, une femme, et qu'au lieu de Ajîyij-, il prononçait <?oyij.

J'ai commandé là à une femme veuve de te nourrir (I Rois, XVII, 9). Le pieux Joseph dit : Ce n'est pas vous qui m'avez envoyé ici, mais Dieu (Genèse, XLV, 8) (0.

En parlant de ce qui a pour cause la volonté d'un animal, qui est mis en mouvement par ses besoins animaux (on dit, par exemple) : Et V Éternel parla au poisson (Jonas, II, 11); car (on veut dire que) ce fut Dieu qui excita en lui cette volonté, et non pas qu'il l'ait rendu prophète et qu'il se soit révélé à lui. De môme, il est dit au sujet des sauterelles qui arrivèrent aux jours de Joël , fils de Pethouel : Car l'exécuteur de sa parole est puissant (Joël , II, 11). De même encore, il est dit au sujet des bêtes sauvages qui s'emparèrent de la terre d'Édom, lorsqu'elle fut dévastée aux jours de San'hérib : Et il leur a jeté le sort, et sa main la leur a distribuée au cordeau (Isaïe, XXXIV, 17). Quoiqu'on n'ait employé ici aucune des expressions dire, ordonner, envoyer, le sens est évidemment analogue ; et tu jugeras de même de toutes les phrases qui ont une tournure semblable (2).

(1) Il semblerait que ce passage serait mieux placé parmi les exemples du hasard; car le résultat de la vente de Joseph fut tout autre que celui que ses frères avaient eu l'intention d'obtenir ; et en effet, l'auteur cite plus loin, parmi les exemples du hasard, le verset 7, qui se rapporte au même fait. Quelques commentateurs ont cherché à expliquer cette espèce de contradiction, en faisant une distinction subtile entre le verset 7 et le verset 8 (voir les commentaires d'Ibn-Gaspi et d'Éphôdi). Il paraît que l'auteur veut faire entendre que Joseph, après avoir attribué à Dieu, au vers. 7, le résultat accidentel de l'acte émané du libre arbitre de ses frères, se reprend au vers. 8, en disant qu'un résultat d'une si haute importance ne saurait être purement accidentel, et que c'est nécessairement Dieu lui-même qui a dirigé le libre arbitre des fils de Jacob, de manière à leur faire accomplir, à leur insu, un grand acte qui était dans le plan de sa divine providence. Cf. le commentaire d'Abravanel sur la Genèse, chap. XLV, aux deux versets en question.

(2) Dans quelques mss., cette phrase offre de légères variantes qui la rendent assez obscure : nin PDtW N£ ^y p DfcTp *]b"1 "^Jû pb tûpS VlpbN JD N^N liTSta- Ai-'Harîzi a adopté cette rédaction, qu'il

Au sujet des choses accidentelles, de pur hasard, on dit, par exemple, dans l'histoire de Rebecca : Et qu'elle soit (donnée) pour femme au fils de ton maître, comme V Éternel a parlé (Genèse, XXIV, 51)(1). Dans l'histoire de David et de Jonathan, on dit : Va -t'en; car F Éternel te renvoie (I Sam., XX, 22) (2). Dans l'histoire de Joseph (il est dit) : Et Dieu m'a envoyé devant vous (Genèse, XLV, 7).

Tu vois donc clairement que, pour (désigner) la disposition des causes , — n'importe de quelle manière elles soient disposées, que ce soient des causes par essence (3), ou par accident, ou par libre arbitre, ou par volonté (animale) , — on emploie ces cinq expressions, à savoir : ordonner, dire, parler, envoyer et appeler. Sache bien cela, et réfléchis-y W dans chaque passage (pour l'expliquer) comme il lui convient; alors beaucoup d'absurdités disparaîtront , et tu reconnaîtras le vrai sens de tel passage qu'on pourrait croire éloigné de la vérité (5).

a rendue d'une manière peu intelligible : n^bj N"12Dn Ht ]*j)} "JN -nbn -IENDH p pian nîb )b (lisez mym?) JD-IW HO by. Quelques mss. de la version d'Ibn-Tibbon reproduisent la même leçon :

nnb riTENn p -riy mon nmb novw no ty-iN^o trpTi ir:y xbx-

D'autres mss. de cette version, ainsi que les éditions, confirment la leçon que nous avons adoptée; mais il faut effacer, dans les éditions, le mot D^SH, qui est de trop et qui ne se trouve pas dans les mss.

(1) La mission d'Éliézer avait pour but d'aller chercher une femme pour Isaac dans le pays natal d'Abraham, sans qu'il fût directement question de Rebecca ; ce fut par hasard que celle-ci se présenta la première au choix d'Éliézer.

(2) Encore ici, on attribue à Dieu un enchaînement de circonstances fortuites, qui nécessitèrent le départ de David.

(3) C'est-à-dire : des causes naturelles, procédant des lois de la nature.

(A) La version d'Ibn-Tibbon porte: ïrWDm; celle d'Al-'Harîzi a : înPSnVj ce qui est préférable; cf. ci-dessus, p. 250, note 3. Au lieu de mmrVl, quelques mss. ont rrOlm, et souviens-l'en.

(5) Mot à mot : et la réalité de la chose se manifestera à loi dans tel passage qui pourrait faire soupçonner un éloignement de la vérité.

Me voici arrivé au terme de ce que j'avais à direO) au sujet de la prophétie, de ses paraboles et de ses expressions. C'est là tout ce que je te dirai sur ce sujet dans le présent traité (2>; nous allons donc aborder d'autres sujets avec l'aide du Tout-Puissant.

(1) Littéralement : c'est ici le terme de ce à quoi le discours m'a fait aboutir ou arriver. — Au lieu de ^p^K *3 TirûN, quelques mss. ont VlpbfcO TinaN ; quelques autres ont j-Q au lieu de in. — Dans plusieurs éditions de la version dTbn-Tibbbon on lit, par une faute typographique : in IDNEH *?&; au lieu de ")N, il faut lire n, comme Ta l'édition pr inceps.

(2) Les mots fibNpJÛ^N îlin '•fi, dans ce traité, qui se trouvent dans tous les mss. arabes, n'ont pas été rendus dans la version d'Ibn-Tibbon. L'auteur voulait peut-être faire entendre par ces mots qu'il se proposait de revenir ailleurs sur cette matière ; nous savons en effet qu'il avait commencé la rédaction d'un ouvrage particulier sur la Prophétie. Voy. le t. F de cet ouvrage, p. 15.

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