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CHAPITRE XIV

Ce que l'homme doit également considérer, pour connaître ce qu'il vaut lui-même et ne pas se laisser induire en erreur, c'est ce qui a été exposé des dimensions des sphères et des astres, et des immenses distances qui nous en séparent. En effet, puisqu'on a exposé la manière de mesurer toutes les distances relativement au demi-diamètre de la terre (3), (il en résulte que), la

(1) Quelques mss. ont au lieu de obi , de sorte que le complément de la phrase commencerait par les mots oh ; mais dans ce cas il fallait dire et écrire un peu plus loin ntnnDNI avec ■j copulalif. La leçon \&y* D^n est donc plus correcte, et en effet les deux versions hébraïques ont m nyt3> N^ï (dans les éditions «□ est une faute d'impression).

(2) Dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon , il manque ici quelques mots; dans les mss. on Ut: rvtann pNBr nc*> n^3H

«vin.

(3) Voy. le tome II de cet ouvrage, p. 187, note 1. Nous ajouterons que déjà Plolémée avait mesuré les distances de la lune et du soleil à la terre en prenant pour unité le rayon de la terre. Voy. Almageste% liv. V, chap. xui et xv. Les astronomes arabes ont mesuré de la même manière les distances de toutes les planètes et de la sphère des étoiles Gxes. Voy. Mahoraelis Albatenii, De Scienlia stellarum, cap. l, et Al-Farghàni, Elementa astronomica , cap. xxi (Edition de Golius), p. 81-82.

mesure de la circonférence de 1 1 lerre, et par conséquent celle de son demi-diamètre, étant connues, toutes les distances seront également connues. Il a donc été démontré que la distance entre le centre de la terre et le sommet de la sphère de Saturne, est un chemin d'environ huit mille sept cents années, de trois cent soixante-ciuq jours chacune, en comptant pour chaque journée de chemin quarante de nos milles légaux, dont chacun a deux mille coudées ordinaires W. Considère cette grande et effrayante distance; c'est d'elle que rÉcriture dit : Dieu ri est-il pas au plus haut des deux? et regarde combien le sommet des étoiles est élevé (Job, XXII, i%. Cela veut dire : Ne vois tu pas que l'élévation du ciel prouve combien nous sommes loin de concevoir la Divinité ? Car, comme nous nous trouvons à cette immense dislance de ce corps dont nous sépare un si grand espace, de sorte que sa substance et la plupart des effets qu'il produit nous sont inconnus, qu'en sera-t-il de la perception de son auteur, qui n'est point un corps? — Celte grande distance qui a été démontrée n'est prise qu'au minimum ; car entre le centre de la lerre et la concavité <2) de la sphère des éloiles fixes, la distance

(1) En comptant Tannée à 365 jours 1/4 t t la journée de marche à 40 milles, on trouve pour 8.700 années 127.107.000 milles. Ces milles, comme le dit l'auteur, sont ceux de la Loi, c'est-à-dire de la tradition (almudique, et ont chacun 2.000 coudées vulgaires, ou comme s'exprime le texte : selon la coudée d'emploi. Selon les Arabes, qui donnent au mille 4.Û0O coudées ou environ le double du mille légal des Juifs, la distance indiquée ici par Maïmonide sera de 63.553.500 milles. D'après AI- Farghàni (/. c, ehap. xxi, p. 82), la distance de la terre au sommet de Saturne ou à la sphère des étoiles fixes serait de 20.110 rayons de la terre (le rayon à 3.250 milles, ibid., chap. vin, p. 31), ou de 65.357.500 milles. I.a différence, relativement peu considérable, entre le chiffre de Maïmonide et celui d'Al-Farghâni, n'étonnera personne, quand il s'agit d'un calcul aussi vague, sans parler de la variation des coudées et des milles dans les différents pays et aux différentes époques.

(2) Le mot arabe jJul* est ici rendu dans la version d'Ibn-Tibbon par le mot 212p> que je crois être une faute d'impression pour y\2Z , root biblique qui signifié creux, concave; les mss. ont ici le synonyme

ne peul nullement être moindre, mais il est possible qu'elle soit plusieurs fois autant. En effet, l'épaisseur des corps des sphères n'a été déterminée par démonstration qu'à son minimum, comme il résulte des traités des distances (*) ; et de môme on ne saurait déterminer exactement l'épaisseur des corps (intermédiaires) que, suivant Thabit W, le raisonnement nous force d'admeltre entre chaque couple de sphères, ces corps n'ayant pas d'étoiles au moyen desquelles on puisse en faire la démonstration. Quant à la sphère des étoiles fixes, son épaisseur formerait un chemin d'au moins quatre ans de marche, comme on peut le conclure de la mesure de quelques-unes (3) de ses étoiles, qui ont chacune un volume dépassant quatre-vingt-dix fois et plus celui du globe terrestre <4>; mais il se peut que l'épaisseur de cette sphère soit encore plus forte. Pour ce qui est de la neuvième sphère qui fait accomplir à tout l'ensemble (des sphères) le mouvement

tan qu'Ibn-Tibbon emploie également au chap. xxiv de la IIe partie. Plus loin, les mss. de la version d'Ibn-Tibbon ont TQÎP ÎVypTp, là où les éditions ont TÛtP 312p (en arabe ^nî VWl).

(1) Tous les mss. arabes ont ici le mot b^NDI au pluriel; Ibn-Tibbon a maN au singulier. Au chap. xxiv de la IIe partie (tome II, p. 191) , l'auteur cite un traité des Distances composé par Al-Kabici; ici, il fait peut-être allusion à plusieurs ouvrages traitant du même sujet.

(2) Voy. sur cette hypothèse le tome II de cet ouvrage, p. 189-190.

(3) Au lieu de î>JD> quelques mss. ont lys , distance, de sorte qu'il faudrait traduire : « comme on peut le conclure de la mesure de la distance de ses étoiles. » Bien que cette leçon ait été adoptée par lbn-Tibbon, Al- Harizi et Ibn-Falaquéra (Moré ha-Mori, p. 121), nous croyons que le sens scientifique de ce passage la rend inadmissible.

(4) Selon le calcul établi par Al-Batâni ou Albalegnius, les plus grandes des étoiles Gxes auraient un volume qui contiendrait environ cent deux fois celui de la terre. Voy. De Scieulia stellarum , chap. I, , p. 199. Selon Al-Farghâni , le volume de chaque étoile de première grandeur contiendrait cent sept fois celui de la terre. Voy. Elcmenta astronomica , cap. xxu (édition de Golius), p. 84. Ibn-Gebirol dit de même dans le Kéther Malkhoulh , en parlant des étoiles de la huitième sphère: pitn D^Dyfî y 3»! M KO DMO 2» ta *)m

diurne (,), on n'en connaît point la mesure; car, comme elle n'a pas d'étoiles, nous n'avons aucun moyen d'en connaître la grandeur.

11 faut donc considérer combien sont immenses les dimensions de ces êtres corporels, et combien ils sont nombreux ! Or, si la terre tout entière n'est qu'un point imperceptible W relativement a la sphère des étoiles (fixes), quel sera le rapport de l'espèce humaine à l'ensemble des choses créées? Et comment alors quelqu'un d'entre nous pourrait- il s'imaginer qu'elles existent en sa faveur et à cause de lui, et qu'elles doivent lui servir d'instruments ? Mais ceci n'est encore qu'une comparaison entre les corps; et que sera-ce si tu considères l'être des Intelligences (séparées) ?

Cependant, on pourrait à cet égard faire une objection à l'opinion des philosophes. Si nous prétendions, pourrait-on dire, que le but final de ces sphères soit, par exemple, de gouverner un individu humain ou plusieurs individus, ce serait absurde au point de vue de la spéculation philosophique; mais, comme nous croyons qu'elles ont pour but final le gouvernement de Yetpèce humaine, il n'y a point d'absurdité (à supposer) que ces grands corps individuels soient destinés à faire exister des individus appartenant à des espèces, et dont le nombre, selon la doctrine des philosophes, est infini. On pourrait comparer ceci aux instruments de fer du poids d'un quintal que l'ouvrier fait pour fabriquer une petite aiguille pesant un grain. Or, s'il s'agissait

(1) Voy. tome I, p. 357, note 3, et tome II, p. 151, note 3. — Ibn- Tibbon traduit: rPOYTI nyunn ^32 r^pon» Ibn-Falaquéra, i.c, traduit plus exactement et avec plus de clarté : b3H qui fait mouvoir le tout. De même Al-'Harizi : TIN DV njmrO 0^3 n« VabJDH.

(2) I." texte arabe porte H7\b *W N^, n'o pas de partie; c'est-à-dire: si la terre est tellement petite relativement à la sphère des étoiles fixes dont elle forme le centre, qu'on ne saurait indiquer dans quelle proportion elle est à cette sphère. Ibn-Falaquéra (Moré ha-Moré, p. 122) traduit littéralement nb pbn lbn-Tibbon et Al-'Harizi traduisent daprwlescns nb njTtf

d'une seule aiguille, ce serait, en effet, à un certain point de vueO, d'une mauvaise économie, quoique ce ne le soit pas dans un sens absolu; mais si l'on considère qu'il fabrique, au moyen de ces instruments pesants, une grande quantité d'aiguilles du poids de plusieurs quintaux, la fabrication de ces instruments est, en tous cas, un acte de sagesse et de bonne économie. De même, le but final des sphères est de perpétuer la naissance et la corruption, et lo but final de ces dernières est, comme on l'a déjà dit, l'existence de l'espèce humaine. Nous trouvons des textes bibliques et des traditions qui peuvent servir d'appui à celte idée. Toutefois le philosophe pourra répondre à cette objection en disant : Si la différence entre les corps célestes et les individus des espèces soumis à la naissance et à lacorrup lion ne consistait que dans la grandeur et la petitesse, l'objection serait fondée; mais comme les uns se distinguent des autres par la noblesse de la substance, il serait fort absurde (de supposer) que le plus noble serve d'instrument à l'existence de ce qu'il y a de plus bas et de plus vil.

En somme pourtant, cette objection peut offrir un secours à notre croyance de la nouveauté du monde W, et c'est là le sujet

(1) Tous les m8s. arabes portent : NO 2D1"D* *elon une certaine spéculation ou manière de voir. La version d'Ibn-Tibbon a : ")33VJ7 > « selon notre manière de voir » ; celle d'Al-'Harîzi : uvjj '•fîb , ce qui n'est peut-être qu'une faute du copiste. — L'auteur veut dire probablement qu'à un certain point de vue, c'est-à-dire, si l'on considère le peu de valeur d'une aiguille, il pourrait paraître absurde et d'une mauvaise économie de faire des instruments coûteux pour fabriquer une aiguille ; mais que cependant ce n'est pas une absurdité dans le sens absolu, car les grands instruments peuvent quelquefois servir à fabriquer un petit outil d'une grande nécessité.

(2) L'auteur veut dire que la difficulté soulevée par cette objection peut servir d'argument en faveur de la nouveauté du monde ; car elle disparait, comme tant d'autres difficultés qu'on rencontre dans le système de Yéiernité du monde (voir les chap. xix et xxn de la II* partie), dès qu'on admet un Dieu créateur produisant lout par sa libre volonté, dont les mystères nous sont inaccessibles.

que j'ai eu principalement pour but dans ce chapitre. En outre M, c'est que j'ai toujours entendu ceux qui se sont occupés un peu d'astronomie taxer d'exagération W ce que les docteurs ont dit à l'égard des distances; car ils disent clairement que l'épaisseur de chaque sphère forme un chemin de cinq cents ans, et qu'entre chaque couple de sphères il y a également cinq cents ans de chemin (3>. Or, comme il y a sept sphères (*), la dislance enlre la septième sphère — je veux parler de sa partie convexe — et le centre de la terre, formera un chemin de sept mille ans. Quiconque entendra cela s'imaginera qu'il y a dans ces paroles une grande exagération et que la distance n'atteint pas cette mesure. Mais par la démonstration qui a été faite sur les dislances, tu reconnaîtras que la distance entre le centre de la terre et la partie inférieure de la sphère de Saturne, qui est la septième, forme un chemin d'environ sopt mille vingt-quatre ans. Quant à la distance dont nous avons parlé (plus haut) cl qui formerait un chemin de huit mille sept cents ans, elle va jusqu'à la concavité de la huitième sphère. Si les docteurs disent qu'entre chaque couple de sphères il y a telle distance, il faut entendre cela de l'épaisseur des corps qui existent entre les sphères (*), et non pas qu'il y ait là un vide.

(t) L'auteur s'exprime ici d'une manière elliptique; il veut dire qu'outre le but qu'il vient d'indiquer, il en avait encore un antre, celui de justifier les docteurs contre les critiques dont ils sont l'objet de la part de certains hommes qui n'ont que des connaissances superficielles en astronomie.

(t) Au lieu de fcPjnDN. taxer d'exagération , plusieurs mss. ont TKjnnDK, déclarer invraisemblable; nous avons préféré la première leçon, qui est celle qu'exprime Ibn-Tibbon : NDMJÎ> Stfin mrw.

(3) Voy. Talmud de Jérusalem, traité Berakhôih, chap. I , § t :

■pne ypnb ypi p -p rw p"n -jbro p«n pat* o«oi ïw p'n -|Sno vaijn n:tr pnn.

(4) C'est-à-dire, comme les docteurs comptent sept sphères, qui sont celles des planètes.

(5) C'est-à-dire : des corps sphériques sans astre , qui , selon l'hypothèse de 1 babil, existent entre chaque couple de sphères.

Il ne faut pas exiger que lout ce qu'ils ont dit relativement à l'astronomie soit d'accord avec la réalité; car les sciences mathématiques étaient imparfaites dans ces temps-là, et s'ils ont parlé de ces choses, ce n'est pas qu'ils aient reçu là-dessus une tradition venant des prophètes, mais plutôt parce qu'ils étaient lés savants de ces temps-là pour ces matières» ou parce qu'ils les avaient entendues des savants de l'époque. C'est pourquoi, si nous trouvons chez eux des paroles conformes à la vérité, je ne dirai ni qu'elles ne sont pas vraies, ni qu'elles sont dues au hasard ; au contraire, l'homme d'un caractère noble et qui aime à être juste doit toujours tenir, autant que possible, à interpréter les paroles des autres de manière à les mettre d'accord avec ce qui a été démontré des hautes vérités de l'être

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