CHAPITRE XV
L'impossible a une nature stable et constante qui n'est pas l'œuvre d'un agent et qui n'est variable à aucune condition ; c'est pourquoi on ne saurait attribuer à Dieu aucun pouvoir à
(1) Littéralement : au contraire^ chaque fois qu'il est possible ^interpréter les paroles d'une personne de manière à les mettre d'accord avec têtre dont la réalité a été démontrée, c'est ce qu'il y a de plus digne et de plus convenable pour celui qui a un caractère noble et qui aime à être juste. — Les deux superlatifs pnNbîO ^ÎN^N sont rendus, dans la version d'Ibn-Tibbon, par un seul, i^l inv, auquel se joint le mot ïnwyb, qui est à la fin de la phrase et qui n'a pas d'équivalent dans le texte arabe. Pour bi*«fîi)N, celui qui a un caractère noble, lbn-Tibbon a n^yon D"IN3; AI-'Harizi traduit plus exactement : y^On H3W6.
cet égard M. C'est ce qu'aucun des penseurs M ne conteste nullement, et cela n'est ignoré que par ceux qui ne comprennent pas les notions intelligibles. S'il y a dissentiment entre les penseurs» ce n'est que par rapport à certaines choses imaginables qui, selon certains penseurs, sont dans la catégorie de l'impossible que Dieu lui-même n'a pas le pouvoir de changer <3), cl qui, selon d'autres, sont dans le domaine du possible, qu'il dépend de la toute-puissance divine de faire exister à volonté. Aiosi, par exemple, la réunion des contraires au même instant et dans le même sujet, la transformation des principaux W, je
(t) C'est-à-dire, il y a des choses qui, par leur nature même, sont d'one impossibilité absolue, et dont il sérail absurde d'admeUrc la possibilité; c'est pourquoi on ne saurait attribuer à la toute-puissance divine elle-même, qui les a faites ainsi, le pouvoir de les changer. Tous les exemples que l'auteur va citer peuvent être ramenés au principe de contradiction , placé par Aristolc en tête de sa logique. Voy. le traité de l'Herméneia ou de l'Interprétation , chap. vu et suivants; Métaphysique, liv. lV(r), ebap. m. Le livre quatrième de la métaphysique est consacré en grande partie au développement de ce grand principe. — L'auteur cherche dans ce chapitre à bien déterminer la nature du possible et de l'impossible; cette détermination, comme on le verra, lui est nécessaire pour développer ses idées sur l'oraniscience divine et sur la Providence, il montre que, si certaines choses sont d'une impossibilité évidente pour tout le monde, il y en a d'autres oU le critérium du possible el de l'impossible nous échappe, de même que certaines impossibilités démontrées par les sciences mathématiques ne sauraient être comprises par ceux qui ne sont pas versés dans ces sciences.
(2) Sur l'expression "îÉi^N bnN, voy. le t. I, p. 184, note 3.
(3) Dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon , il faut substituer au mot vby le wol.miJtrt, comme l'ont les mss.
(4) Le mot yU*yj, qui signifie les chefs ou les principaux, est ici évidemment employé par Maïmonide pour désigner les deux choses principales qui constituent le corps, à savoir la substance el les accidents. Cependant, selon le Kitâb al-Ta'rifât, ce mot désignerait particulièrement les substances à l'exclusion des accidents. Voici ce qu'on y lit, selon la traduction de Silveslre de Sacy (Notices cl Extraits des mss., t. \, p. 64-65) : « A'yân, c'est-à-dire les substances. Ce sont les choses
veux dire le changement de la substance en accident et de l'accident en substance, ou l'existence d'une substance corporelle sans accident, tout cela est, pour chaque penseur, de la catégorie de l'impossible. De même, il est impossible que Dieu appelle à l'existence son semblable, ou qu'il se rende lui-même non existant, ou qu'il se corporific, ou qu'il se change, et on ne saurait lui attribuer le pouvoir de faire rien de tout cela. Quant à la question de savoir s'il peut produire un accident seul qui ne soit pas dans une substance , une secte de penseurs, à savoir les Motazales, ont imaginé cela et l'ont cru du domaine du possible M, tandis que d'autres l'ont jugé impossible. Il est vrai que ceux qui ont professé l'existence d'un accident sans substratum n'y ont pas été amenés par la simple spéculation, mais par leurs égards pour certaines doctrines religieuses que la spéculation repousse violemment, de sorte qu'ils ont eu recours à cette hypothèse l2). De même, produire une chose corporelle sans se servir pour cela d'aucune matière préexistante, est, selon nous, dans la catégorie du possible; mais, selon les
qui se soutiennent par elles-mêmes. Quand nous disons qui se soutiennent par elles-mêmes , cela veut dire qu'elles occupent un espace par ellesmêmes, sans que leur existence dans un espace dépende de l'existence concomitante d'une autre chose. C'est le contraire des accidents, dont l'existence dans un espace dépend de l'existence concomitante de la substance qui leur sert de support, c'est-à-dire qui est le lien par lequel ils sont soutenus. » Cette définition est en substance la même que celle que donne, avec plus de développement, le grand dictionnaire arabe des termes techniques publié à Calcutta. Voy. Bibliotheca Indica, A Dictionary of ihe technical terms used in the sciences of ihe Musulmans, p. 1073.
(1) Voy. le tome I de cet ouvrage, chap. lxxiii, p. 391, et ibid.y note 1. Quelques docteurs juifs de la secte des Karaïtes ont également professé celte doctrine de Yaccident sans substratum. Voy. Ahron ben- Élie, Q"n py» édition de Leipzig, chap. iv (p. 16), et chap. xi (p. 32).
(2) Considérant la fin future du monde comme un dogme religieux , ils imaginèrent cette hypothèse de Yaccident de la destruction, dont l'auteur parle à l'endroit cité dans la note précédente.
philosophes, c'est impossible (*). De même, les philosophes diront qu'il est du domaine de l'impossible de produire un carré dont la diagonale soit égale au côté, ou un angle solide qui soit environné de quatre angles droits plans W, ou d'autres choses semblables. Mais , maint homme qui ignore les mathématiques et qui ne connaît de ces choses que les simples mots, sans en concevoir l'idée, les croira possibles.
Puissé-je savoir (3) si c'est ici une porte ouverte au gré de lout le monde, de sorte qu'il soit permis à chacun de soutenir, de toute chose qui lui viendrait à l'idée, qu'elle est possible, tandis qu'un autre soutiendrait que, par sa nature môme, la chose est impossible ! Ou bien, y a-t-il quelque chose qui ferme celte porte et qui en défend l'entrée, de sorte que l'homme soit obligé de déclarer décidément que telle chose est impossible par sa nature (*)? La pierre de touche par laquelle on doit examiner cela, est-ce la faculté imaginative ou l'intelligence? et comment distinguera-t-on entre les choses de l'imagination et l'intelligible ? En effet, l'homme est souvent en désaccord avec un autre ou avec lui-même sur une chose qui lui semble être possible, et
(1) Il est évident que l'auteur fait ici allusion à la création du monde ex nihilo admise par les croyants et niée par les philosophes.
(2) Il est démontré que tout angle solide est compris sous des angles plans qui sont plus petits que quatre angles droits. Voy. les Éléments fEuclide, liv. XI, proposition 21.
(3) L'auteur exprime ici l'incertitude qu'il y a dans beaucoup de cas sur ce qui est possible ou absolument impossible, et il se demande si le critérium est uniquement dans l'intelligence, ou s'il réside aussi dans l'imagination. — Les mots nyttf tvb sont toujours rendus inexactement dans la version d'Ibn-Tibbon pjr HDH ^Nï, je m'étonne. Al- 'Harizi traduit plus exactement : XYyT ]ÎV ^D; de môme IhnFalaquéra : JTIN îrP ,OV Voir Moré lia-Moré, p. 125, et cf. Appendice, p. 153.
( 4) C'est-à-dire : y a-t-il quelque chose qui puisse faire cesser le vague et l'indécision, et chaque homme possède-t-il le erilcrium du possible et de l'impossible?
qu'il soutient être possible t1) par sa nature même, tandis qu'on peut objecter (*) que c'est l'imagination, et non l'intelligence, qui fait que celte chose parait possible. Y a-t-il par conséquent quelque chose qui puisse servir de critérium entre la faculté imaginative et l'intelligence? et ce quelque chose est-il en dehors de l'une et de l'autre, ou bien est-ce par l'intelligence elle-même qu'on distingue entre l'intelligence et ce qui est du domaine de l'imagination ? Tout cela peut donner lieu à des recherches qui mériteraient d'être bien approfondies (3) ; mais ce n'est pas là le but de notre chapitre.
Toutefois, il est clair que, selon toutes les opinions et tous les systèmes, il y a des choses impossibles dont l'existence est inadmissible et à l'égard desquelles on ne peut attribuer de pouvoir à Dieu; mais, s'il est vrai que Dieu ne saurait les changer, il n'y a là de sa part ni faiblesse, ni manque de puissance, et par conséquent elles sont nécessaires W (en elles-mêmes) et ne sont pas l'œuvre d'un agent. Il est clair aussi qu'il ne peut y avoir divergence qu'à l'égard des choses qu'on pourrait, par hypothèse,
(1) Ibn-Tibbon a omis dans sa version les mots : pD^ njN Sïp^Ê- La version d'Al-'Harizi est ici plus exacte : mtPSN îrnWÎÉD 1212
"ntPEN Ninp IDKn Ttylb- Ibn-Falaquéra, Mort ha-Mori, p. 125, traduit de même: "iDtOl ïfctK ntffiK îrnWSflD HD 1212
ijnt» nwÉH mnar.
(2) Mot à mot : tandis que l'adversaire dit. Cet adversaire qui lui fait des objections est, ou une autre personne (nTa }OE^N yUW), ou sa propre âme (nDfîJ nytfcUn W), c'est-à-dire lui-même.
(3) La version d'Ibn-Tibbon est encore ici un peu abrégée. Al-'Harîzi traduit: Drrty lptp-P îTVpn mOipD I^N- Le verbe ^ate-A signifie : aller foin, pénétrer bien avant, dans une chose, approfondir une question.
(4) Ibn-Tibbon a ici , nous no savons pourquoi , rendu le mot non**? par oy3D nHDW Dn; Al-'Harizi et Ibn-Falaquéra, l. c, ont:
placer dans chacune des deux catégories ^ soil dans celle de l'impossible, soit dans celle du possible. Il faut te bien pénétrer de cela.