‹ Le guide des égarés;Chapitre 32 sur 93 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Les philosophes ont professé sur Dieu une très-grande hérésie W, au sujet de la connaissance qu'il peut avoir de ce qui est en dehors de lui, et ils ont fait une chute dont ni eux ni ceux qui ont adopté leur opinion ne sauraient se relever (3>. Je vais te faire entendre les doutes qui les ont jetés dans cette hérésie, ainsi que la doctrine que notre religion professe à cet égard, et ce que nous opposons aux opinions mauvaises et absurdes qu'ils professent au sujet de l'omniscience divine. Ce qui surtout les y a fait tomber et ce qui les y a conduits tout d'abord, c'est le manque de bon ordre qu'on croit remarquer de prime abord dans les conditions des individus humains; car, tandis que certains hommes vertueux ont une vie pleine de maux et de douleurs, il y a des hommes méchants qui mènent une vie heureuse el douce. Ils ont donc été amenés à poser le dilemme que tu vas entendre. Il faut nécessairement, disaient-ils, admettre de deux choses l'une: ou bien, que Dieu ne connaît rien de ces conditions

(1) Plus littéralement : qu'on pourrait supposer élre de n'importe laquelle des deux catégories. Le verbe tfji signifie poser, supposer, et indique quelque chose d'hypothétique. Le mot irUTCN qu'ont Ibn-Tibbon et Ibn- Falaquéra, renferme la même idée. — Au lieu de p£n (Jb^b), quelques mss. ont pyn, leçon qui n'offre pas de sens bien plausible.

(2) Le verbe t=>U»l, vme forme de signifie se meure au-dessus de quelque chose, insister sur sa propre opinion , professer des opinions paradoxales ou des hérésies. Cf. mes Mélanges de philosophie juive el arabe, p. 289, note 3.

f3) Sur le sens du mot «II*!, voy. le tome 11, p. 215, noie 1.

individuelles et qu'il ne les perçoit pas; ou bien, qu'il les perçoit et les connaît. C'est là un dilemme rigoureux. Si, disaient-ils ensuite, il les perçoit et les connaît, il faut nécessairement admettre l'un de ces trois cas : ou bien, qu'il les règle et qu'il y établit l'ordre le meilleur, le plus parfait et le plus achevé; ou bien, qu'il est incapable de les régler et qu'il n'y peut rien; ou bien enfin que, tout en les connaissant et en pouvant y introduire la règle et le bon ordre, il néglige cela, soit parce qu'il les dédaigne et les méprise, soit parce qu'il en est jaloux. C'est ainsi que nous trouvons tel d'entre les hommes qui est capable de faire du bien à un autre et qui connaît le besoin qu'a ce dernier de recevoir son bienfait; mais cependant, par un mauvais caractère par passion ou par jalousie, il lui envie ce bien et ne le lui fait pas. On est évidemment forcé d'admettre l'un de ces différents cas O. En effet, tout homme qui connaît une certaine chose, ou bien a soin du régime de cette chose dont il a connaissance, ou bien la néglige, comme on néglige par exemple dans sa maison le régime des chats, ou des choses encore plus viles; mais celui-là môme qui se préoccupe d'une chose est quelquefois incapable de la gouverner, quand même il le voudrait. Après avoir énuméré ces différents cas, ils ont jugé péremptoirement que, sur les trois hypothèses, admissibles à l'égard de celui qui a connaissance d'une chose, deux sont impossibles (*) à l'égard de Dieu, à savoir (d'admettre) qu'il soit impuissant, ou que, tout puissant qu'il est, il ne se préoccupe pas (des choses qu'il connaît) ; car ce serait là lui supposer le vice ou l'impuissance. Loin de lui l'un et l'autre! De tous les cas énumérés, il n'en reste donc que deux (qui soient admissibles par rapport à Dieu) : ou bien il ne connaît absolument rien de ces conditions des hommes, ou bien il les connaît et il les règle do

(1) Littéralement : cette division est Également nécessaire et vraie.

(2) Le texte arabe a ici irrégulièrement dans tous nos mss. JjantDD , au singulier, au lieu du duel ;NJ?l"ïCE. La version d'Ibn-Tibbfcri a le pluriel 0^:0: •

la meilleure manière. Mais, puisque nous les trouvons sans ordre, sans règle et sans une suile rigoureuse, cela prouve qu'il ne les connaît en aucune façon. Voilà donc ce qui les a fait tom- )>er tout d'abord dans celte grande hérésie. — Tout ce que je viens de résumer de leurs différentes hypothèses, en faisant ressortir W ce qui a donné lieu à leur erreur, tu le trouveras exposé et commenté dans le traité d'Alexandre d'Aphrodisias (intitulé) Du Régime

Tu seras étonné de voir comment ils sont tombés dans quelque chose de pire que ce qu'ils ont cherché à éviter, et comment ils ignoraient eux-mêmes une chose sur laquelle ils appelaient constamment notre attention et qu'ils prétendaient sans cesse nous expliquer. Si je dis qu'ils sont tombés dans quelque chose de pire que ce qu'ils ont cherché à éviter, c'est qu'en voulant

(1) Les éditions de la version d'Ibn-Tibbon portent: nmm Dmym OniytD DIpD ntCf ; les mss. ont, conformément au texte arabe : Tnym

(2) Le texte arabe porte : TambK % et les deux versions hébraïques HjrurQ, ce qui signifie du Gouvernement ou du Régime (divin). Selon M. Scheyer (p. 88, note 2), il serait ici question du traité d'Alexandre connu sous le titre de irtpi iiuuoui-jn;, du Destin ou de la Fatalité; mais nous ne trouvons pas dans ce traité les considérations auxquelles il est tait allusion , et qui, selon Maïmonide, auraient été longuement développées par Alexandre. Au § xxx, où Alexandre parle de la prescience divine, il n'a en vue autre chose que de combattre l'erreur de ceux qui croient que cette prescience enchaîne notre liberté d'action ; mais il n'entre dans aucune des considérations dont parle ici Maïmonide. Dans les listes arabes des ouvrages d'Alexàndre données par Al-Kifli (Casiri, t. I, p. 243 et suiv.) et par lbn-Abi-Océibi'a, nous ne trouvons aucun écrit intitulé jajOoJ) Peut-être ce titre désigne-L-il le même ouvrage qui dans les listes arabes est mentionné sous le titre de jbUiJl uUâ, hvre de la Providence, probablement le même qui en grec était intitulé z-oi xoovoiotç (cf. Wenrich, De auctorum grœcorum etc., p. 277). — En général, il est difficile, sinon impossible, de vérifier les citations que Maïmonide fait d'Alexandre, dont les ouvrages sont en grande partie perdus ou inédits.

éviter d'attribuer à Dieu Y insouciance (des choses humaines), ils ont déclaré qu'il ignore (ces choses) et que tout ce qui se passe dans ce monde est pour lui un mystère qu'il ne perçoit pas. Si ensuite je dis qu'ils ignoraient eux-mêmes la chose sur laquelle ils appelaient constamment noire attention, c'est qu'ils ont considéré l'être au point de vue des conditions des individus humains, qui causent eux-mêmes les maux dont ils sont affligés ou les reçoivent de la nature fatale de la matière, comme (ces philosophes) ne cessent de le dire et de le développer (•). Nous avons déjà exposé à cet égard ce qui était nécessaire W. Après s'être fondés sur une base qui détruit tous les bons principes et qui défigure la beauté de toute opinion vraie (3), ils ont essayé d'écarter ce qu'elle présente d'absurde W , en prétendant qu'il est impossible, par plusieurs raisons, d'attribuer à Dieu la connaissance de ces choses individuelles. D'abord (disent-ils), les choses partielles sont perçues seulement par les sens et non par l'intelligence; mais Dieu ne perçoit pas au moyen d'un sens. Ensuite, les choses partielles sont infinies, tandis que la science

(1) L'auteur veut dire que les philosophes, tout en répétant sans cesse que les maux qui affligent les individus sont leur propre œuvre, ou doivent être attribués à la condition particulière de la matière individuelle, paraissent oublier cette môme théorie, lorsqu'ils jugent l'être en général au point de vue de la condition individuelle des hommes, et qu'ils arguent de cette condition individuelle pour nier la Providence divine.

(2) Voy. ci-dessus, chap. XII.

(3) La base dont l'auteur veut parler, c'est la condition individuelle des hommes, prise pour point de départ lorsqu'il s'agit de raisonner sur la Providence divine.

(4) C'est-à-dire : ils ont essayé de fuire disparaître la grande difliciilté que présentent souvent les conditions individuelles des hommes, en ce que nous voyons l'homme vertueux affligé de grands maux, tandis que le méchant se trouve dans un état heureux. Pour faire disparaître ce qu'il y a là d'incompatible avec la justice divine, ils ne voyaient d'autre moyen que de nier la Providence, ou l'intervention directe de la Divinité dans les choses humaines.

consiste à embrasser; mais ce qui est infini ne saurait être embrassé par la science. Enfin la connaissance des choses qui surviennent, et qui sans contredit sont partielles, ferait subir à Dieu une espèce de changement; car ce serait un renouvellement successif de connaissances. Quant à ce que nous soutenons, nous autres croyants, que Dieu connaît ces choses avant qu elles naissent, ils disent que nous professons là deux absurdités: d'abord, que la science peut avoir pour objet le pur nonêtre; ensuite, que la connaissance de ce qui est en puissance et la connaissance de ce qui est en acte sont une seule et même chose (*). Il y a eu entre eux un conflit d'opinions W : les uns ont dit que Dieu connaît seulement les espèces et non les individus, tandis que les autres ont soutenu qu'il ne connaît absolument rien en dehors de son essence, de sorte que, selon cette dernière

(1) Dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon, il faut effacer après rû2 "Dm les mots iriN "Ol, et écrire à la Cn de la phrase TIN (avec i) au lieu de m« (avec -)). Les mss. portent : nvn nwm

in« 12-1 inVH njTT) r02 "OT1 njPT. — Les choses, avant

d'exister en acte, ont existé en puissance; si donc, disent les adversaires, Dieu connaissait les choses avant qu'elles existassent en acte, la puissance et l'acte se confondraient dans la connaissance divine.

(2) Plus littéralement : Us opinions se sont entre-choquées dans eux; c'est-à-dire : ils ont tour à tour repoussé les opinions les uns des autres. (Le verbe /3 signifie primitivement : se lancer mutuellement des pierres). Au lieu de noiNin (ts*JT[^)> lems.*deSaadia ibn-Danan(Suppl.hébr. d°63) a nonmn (c*^»}>3), elles se sont serrées et refoulées les unes les nuira; les deux verbes se ressemblent dans l'écriture arabe, mais ne peuvent se confondre dans l'écriture hébraïque. La même expression ci la même variante se trouvent aussi plus loin, au ebap. xxu (fol. 45 fr, ligne tf, du texte arabe). Ibn-Tibbon traduit dans ces deux passages: JP y&T\b irbSn, ils sont allés bien loin dans leurs mauvaises opinions; la version d'AI-'Harîzi porte ici : HT3 (I. ipiVU?) ipCTU

'Kmnm, et plus loin : pyn nn rnapnon onz nabnn itr**.

opinion, il n'y aurait point en lui une multiplicité de connaissances (*). Enfin, il y a eu des philosophes qui croyaient comme nous que Dieu connaît toute chose et que rien absolument ne lui est caché. Ce sont certains grands hommes antérieurs à Arislote, et qu'Alexandre mentionne aussi dans ledit traité, mais dont il repousse l'opinion, en disant que ce qui la réfute surlout, c'est que nous voyons les hommes vertueux frappés de maux, tandis que les méchanls jouissent de toutes sortes de bonheur.

En somme, il est clair que tous (les philosophes), s'ils avaient trouvé les conditions des individus humains tellement ordonnées que le vulgaire même y reconnût le bon ordre, se seraient gardés de se lancer dans toute cette spéculation W, et ne se seraient pas réfutés les uns les autres. Mais ce qui a donné la première occasion à cette spéculation, c'était la considération des conditions respectives des hommes vertueux et des méchants, conditions qui dans leur opinion n'élaient pas bien réglées, comme disaient les ignorants d'entre nous : La voie de l'Étemel n'est pas bien réglée (Ézéch., XXX11I, 17).

Après avoir montré que la théorie de l'omniscience (divine) et celle de la providence sont liées Tune à l'autre, je vais exposer les opinions des penseurs concernant la Providence, et ensuite je tâcherai de résoudre W les difficultés élevées contre la connaissance que Dieu aurait des choses partielles.

(1) Voir sur ces questions le chapitre suivant, et cf. Mélanges de p/n"losophie juive et arabe , p. 310 et p, 362.

(2) Dans les éditions do la version d'Ibn-Tibbon le mot pyn est une feule typographique; les mss. ont pryn, ce qui est conforme au texte arabe.— Il faut de même effacer dans les éditions, après û*D"lin Yïl Nbï, le mot v^N.

(3) La version d'Ibn-Tibbon a omis les mots Çn 'S "i3Î* ; Al-'Harîzi traduit : mpWH vnN p nm

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