CHAPITRE LI
Le chapitre que nous allons produire maintenant n'ajoute aucun sujet nouveau à ceux que renferment les autres chapitres de ce traité. Il n'est en quelque sorte qu'une conclusion, exposant le culte auquel doit se livrer celui qui comprend les vrais devoirs qu'on doit pratiquer envers Dieu (*), après s'être bien rendu compte de son véritable être; il doit diriger l'homme pour le faire arriver à ce culte qui est le véritable but de l'homme et pour lui faire savoir comment la Providence veille sur lui dans ce monde jusqu'au moment où il passe à la vie éternelle W.
J'ouvre mon discours, dans ce chapitre, en te présentant la parabole suivante : Le souverain était dans son palais, et ses sujets étaient en partie dans la ville et en partie hors de la ville. De ceux qui étaient dans la ville, les uns tournaient le dos à la demeure du souverain et se dirigeaient d'un autre côté; les autres se tournaient vers la demeure du souverain et se dirigeaient vers lui , cherchant à entrer dans sa demeure et à se présenter chez lui, mais jusqu'alors ils n'avaient pas encore aperçu le mur du palais. De ceux qui s'y portaient, les uns, arrivés jusqu'au palais, tournaient autour pour en chercher l'entrée; les autres étaient entrés et se promenaient dans les vestibules; d'autres enfin étaient parvenus à entrer dans la cour
(1) Littéralement : qui comprend les vérités particulières à lui, c'est-àdire les vrais devoirs à exercer envers Dieu. Le mot m» à lui, se rapporte à Dieu, et il faut sous-entendrc ^Npn. Ibn-Tibbon traduit, selon le sens: n^JJIV DtP3 minVOTl. Al-'Hartzi a la traduction littérale:
n nnnvon.
(2) Les mots Q«nn TTlîÉb, littéralement : dans le faùccau de la vie, sont pris du Ier livre de Samuel, chap. xxv, v. 29, où, selon les commentateurs, ils désignent la vie future. Voy. mes Réflexions sur le culte des anciens Hébreux (t. IV de la Bible de M. Cahen), p. 7, note.
intérieure du palais et étaient arrivés à l'endroit où se trouvait le roi, c'est-à-dire à la demeure du souverain. Ceux-ci toutefois, quoique arrivés dans cette demeure, ne pouvaient ni voir le souverain, ni lui parler; mais, après avoir pénétré dans l'intérieur de la demeure , ils avaient encore à faire d'autres démarches indispensables, et alors seulement ils pouvaient se présenter devant le souverain , le voir de loin ou de près, entendre sa parole, ou lui parler. — Je vais maintenant l'expliquer cette parabole que j'ai imaginée :
Quant à « ceux qui étaient hors de la ville >» , ce sont tous les hommes qui n'ont aucune croyance religieuse, ni spéculative, ni traditionnelle, comme les derniers des Turcs à l'extrême nord (4), les nègres à l'extrême sud et ceux qui leur ressemblent dans nos climats. Ceux-là sont à considérer comme des animaux irraisonnables; je ne les place point au rang des hommes, car ils occupent parmi les êtres un rang inférieur à celui de l'homme et supérieur à celui du singe, puisqu'ils ont la figure et les linéaments de l'homme et un discernement au-dessus de celui du singe.
« Ceux qui étaient dans la ville, mais tournaient le dos à la demeure du souverain >» , ce sont des hommes qui ont une opinion W et qui pensent, mais qui ont conçu des idées contraires à la vérité, soit par suite d'une grave erreur qui leur est survenue dans leur spéculation, soit parce qu'ils ont suivi ceux qui étaient dans l'erreur. Ceux-là, par suite de leurs opinions, à mesure qu'ils marchent, s'éloignent de plus en plus de la demeure du souverain; ils sont bien pires que les premiers, et il arrive des
(1) Cf. ci-dessus, cbap. xxix, p. 221. — Les mots bNOttta ^fî pbainot* signifient littéralement : qui pénètrent ou qui s'enfoncent dans le Nord. Ibn-Tibbon traduit pDJU O^ttWDn, «qui errent dans le Nord»; il
avait sans doute la leçon pSwûbK» que nous trouvons aussi dans le ms. n* 63 du Supplément hébreu de la Bibliothèque impériale.
(î) Au lieu de ifco, opinion, la version d'Ibn-Tibbon a ruiOH, foii Al-'Harîzi traduit plus exactement : jvym *OSDn WM.
moments où il devient môme nécessaire de les tuer et d'effacer les iraces de leurs opinions, afin qu'ils n'égarent pas les autres — « Ceux qui se tournaient vers la demeure du souverain et cherchaient à y entrer, mais qui n'avaient pas encore aperçu la demeure du souverain c'est la foule des hommes religieux , c'eslà dire des ignorants qui s'occupent des pratiques religieuses. — « Ceux qui étaient arrivés jusqu'au palais et qui tournaient autour >», ce sont les casuisles O qui admettent, par tradition, les opinions vraies, qui discutent sur les pratiques du culte, mais qui ne s'engagent point dans la spéculation sur les principes fondamentaux de la religion, ni ne cherchent en aucune façon à établir la vérité d'une croyance quelconque. — Quant à ceux qui se plongent dans la spéculation sur les principes fondamentaux de la religion, ce sont « ceux qui étaient entrés dans les vestibules », où les hommes se trouvent indubitablement admis à des degrés différents. Ceux qui ont compris la démonstration de tout ce qui est démontrable, qui sont arrivés à la certitude, dans les choses métaphysiques, partout où cela est possible, ou qui se sont approchés de la certitude, là où l'on ne peut que s'en approcher, ce sont « ceux qui sont arrivés dans l'intérieur de la demeure auprès du souverain. »
Sache, mon Ois, que tant que lu ne l'occupes que des sciences mathématiques et de la logique, tu es de ceux qui tournent autour de la demeure (du souverain) et en cherchent l'entrée, connue disent allégoriquemenl les docteurs : « Ben-Zôma est encore dehors (*> »; après avoir compris les objets de la physique,
(1) Cf. le t. I, p. 7, note 1, sur le sens du mol npfî (***>. L'adjectif aaÀ» (pl. désigne celui qui s'occupe du fiqh ou du droit canon, el qui admet par tradition les principes fondamentaux de la religion ; chez les juifs en particulier, c'est le talmudiste.
(2) Voy. Talmud de Habylone, traité 'Haghigâ, fol. 15 a, où il s'agit d'une question relative à la création et dont Ben-Zôma ne savait se rendre nn compte exact. Cf. Beréschith rnftM, sect. 2 (fol. 2, col. 4); Talmud de Jérusalem, llaghigâ, chap. il (Yephé Mareh, ibi<Ly § 5).
436 TROISIÈME PARTIE. — CHAP. Ll.
lu es entré dans la demeure et lu te promènes dans ses vestibules O; enfin, après avoir achevé les sciences physiques et étudié la métaphysique, tu es entré auprès du souverain, dans la cour intérieure, et tu le trouves avec lui dans le même appartement. Ce dernier degré est celui des (vrais) savants, mais ici encore il y a (à distinguer) différents degrés de perfeclion. Ceux qui, après s'être perfectionnés dans la métaphysique, n'occupent leur pensée que de Dieu seul , se vouant entièrement à lui , et s'éloignant de tout ce qui est en dehors de lui, et qui font consister toule l'action de leur intelligence à réfléchir sur les êtres (créés), afin de tirer de ces derniers la preuve de l'existence de Dieu et de savoir de quelle manière il peut les gouverner, ceux-là (dis-je) se trouvent dans la salle où siège le souverain ; c'est là le degré des prophètes, il y en a eu un dont la perception élail tellement forte et qui a tellement su s'isoler de tout ce qui est eu dehors de Dieu , qu'on a pu dire de lui : Et il resta là avec Dieu (Exode, XXXIV, 28), interrogeant, recevant des réponses, parlant et recevant la parole (do Dieu), dans ce saint séjour. A cause de son grand contentement de ce qu'il perçut, il ne mangea point de pain et ne but point d'eau {ibid.) ; car l'intelligence prit tellement le dessus, qu'elle annihila toute faculté matérielle dans le corps, je veux dire les différentes facultés du sens du loucher. 11 y a eu d'autres prophètes qui voyaient seulement, les uns de près, les autres de loin, comme il est dit : De loin Dieu m'est apparu (Jérémie, XXXI, 3). Ayant déjà parlé précédemment des degrés de la prophétie (*), nous revenons au but de ce chapitre, qui a pour objet d'encourager l'homme à n'occuper sa pensée que de Dieu seul, après avoir appris à le connaître, comme nous l'avons exposé. C'est là le vrai culte qui convient à ceux qui ont perçu les vérités transcendantes ; plus ils méditent sur Dieu et
(1) lbn-Tibbon s'exprime plus brièvement : Tnm£2 nD33J "Û3 rrav, de même Ibn-Falaquéra, Moré lia-Moré, p. 132. Al-'Harîzi traduit littéralement : i^nn niK13M ")^m rV33 HPN TN-
(2) Voy. le t. Il, chap. xlv.
s'arrêtent auprès de lui , et plus il devient l'objet de leur culte. Quant à ceux qui méditent sur Dieu et qui en parlent beaucoup sans posséder la science, ne s'attacha nt au contraire qu'à un simple être de leur imagination , ou à une croyance qu'ils ont reçue par tradition , ceux-là, dis-je, se trouvant (0 en dehors du palais et éloignés de lui, ne pensent pas réellement à Dieu et ne méditent pas sur lui. En effet, cet être qui n'existe que dans leur imagination et dont parle leur bouche ne répond absolument à rien de réel et n'est qu'une invention de leur imagination, comme nous l'avons exposé en parlant des attributs (*>. Il ne faut se livrer à cette espèce de culte qu'après avoir conçu (l'idée de Dieu) au moyen de l'intellect; ce n'est qu'après avoir compris Dieu et ses œuvres, autant que l'exige (3) l'intelligence, que lu peux entièrement te consacrer à lui , chercher à te rapprocher de lui et affermir le lien qui existe entre toi et lui, à savoir l'intellect comme il est dit : On t'a montré à connaître que V Éternel, etc. (Deulér., IV, 55); tu sauras aujourd'hui et tu rappelleras à ton cœur, etc. (ibid., v. 39); sachez que l'Éternel seul est Dieu (Ps. C, 3). Déjà le Pentateuque expose que ce culte suprême, sur lequel nous appelons l'attention dans ce chapitre, ne peut avoir lieu qu'à la suite de la perception : Pour aimer V Éternel votre Dieu, est-il dit, et pour le servir de tout votre cœur et de toute votre âme (Deutér., XI, 15). Nous avons déjà exposé plusieurs fois W que Y amour (de Dieu) est en raison de la perception ; ce n'est qu'à la suite de l'amour que peut venir ce culte
(1) Les mots rutt JJO ne signifient pas ici : * quoiqu'ils se trouvent», mais doivent se traduire : « en même temps qu'ils se trouvent », ou « outre qu'ils se trouvent». Ibn-Falaquéra, l. c, p. 133, traduit: i^XN N1H
rvan pno Ninp *od.
(2) Voy. le t. I , chap. h.
(3; Ibn-Tibbon a : ^DCn m^Ott^tf Î1D ^3; au lieu de ïnbatW» les mss. onl inbarVP- Ibn-Falaquéra, /. c.y traduit plus littéralement :
town mw 3"rvcMfi3.
(4) Voir ci-après YAnnotalion de l'auteur.
(5) Voy. le t. I, p. 144, et ibid., notes 2 et 3, et ci-dessus, p. 215.
438 TROISIÈME PARTIE. — CHAI'. Ll.
sur leijuel les docteurs aussi ont appelé l'attention, en disant: « c'est le culte du cœur » Celui-ci consiste, selon moi , à appliquer la pensée à l'objet principal de l'intellect (*) et à se consacrer à lui autant qu'on le peut. C'est pourquoi lu trouves (dans l'Écriture) que David, en dictant à Salomon ses dernières volontés, lui recommande surtout ces deux choses, à savoir de faire des efforts pour arriver à la connaissance de Dieu et de lui rendre ensuite un culte ( digne de cette connaissance; : Et toi, dit-il, mon fils Salomon, reconnais le Dieu de ton père et adore-le, etc. Si tu le recherches, il se laissera trouver par toi, etc. {\ Chron., XXV111, 9). Toute cette exhortation ne peut avoir pour objet que les conceptions intelligibles, et non pas les créations de l'imagination; car les pensées relatives aux choses de l'imagination ne s'appellent point njn, connaissance, mais s'appellent D3nv» n^iyn, ce qui vous vient à l'idée (Ézéchiel, XX, 32). II est donc clair qu'après avoir acquis la connaissance de Dieu , on doit avoir pour but de se consacrer à lui et occuper constamment la pensée et l'intelligence (*) de l'amour qu'on lui doit. Ou n'y arrive, la plupart du temps, que par la solitude et l'isolement; c'est pourquoi tout homme supérieur cherche souvent à s'isoler et ne se réunit avec personne, si ce n'est en cas de nécessité W.
(1) Voy. le Siphri, au passage du Deutéronome qui vient d'être cité, Talmud de Babylone, traité Taanîlh, fol. 2 a; Talmud de Jérusalem, traité BerakhOtk, cliap. iv, au commencement. Les rabbins, il est vrai, ne parlent que de la prière; mais notre auteur parait supposer qu'ils font allusion en général à un état de l'âme semblable à celui qu'il vient de dépeindre.
(2) Les mots Vin ^pyo, qui signifient ordinairement notion première, désignent ici l'être que l'intelligence humaine a principalement pour objet de comprendre, c'est-à-dire Dieu.
(3) Littéralement : la pensée intelligible; c'est-à-dire, la pensée qui a pour objet les choses intelligibles ut non les choses sensibles.
( 4) II me parait évident qu'ici, comme dans plusieurs autres passages de ces derniers chapitres, Maïmonide a pris pour modèle le citoyen de l'État idéal, dont Al-Farabi nous a fait le tableau dans son traité de*
[Annotation. Nous t'avons déjà exposé que cet intellect qui s'épanche sur nous de la part de Dieu est le lien qui existe entre nous et lui (*). Il dépend de toi , soit de fortifier et de consolider ce lien , soit de l'affaiblir et de le relâcher petit à petit, jusqu'à le défaire W. Ce lien ne peut se fortifier que lorsqu'on en fait usage pour aimer Dieu et pour s'approcher de lui, comme nous l'avons exposé ; il s'affaiblit et se relâche quand lu occupes (a pensée de ce qui est en dehors de lui. Il faut savoir que, lors môme que tu serais l'homme le plus savant en vraie métaphysique, si tu détournes ta pensée de Dieu et que tu t'occupes tout entier (3) de ta nourriture ou d'autres affaires nécessaires, tu as coupé ce lien
Principes des êtres (voir Mélanges de philosophie juive et arabe, p. 344-349), et le philosophe présenté par Ibn-Bàdja, dans son Régime du solitaire (ibid., p. 388-409). IbnBâdja dîl entre autres de son philosophe (ibid., p. 402) : « Le solitaire restera pur du contact de ses semblables; car il est de son devoir de ne pas se lier avec l'homme matériel, ni même avec celui qui n'a pour but que le spirituel absolu, et son devoir est au contraire de se lier avec les hommes de science. Or, comme les hommes de science, nombreux dans certains endroits, sont en petit nombre dans certains autres, et quelquefois même manquent complètement, il est du devoir du solitaire, dans certains endroits, de s'éloigner complètement des hommes, autant que cela est possible, et de ne se mêler à eux que pour les choses nécessaires et dans la mesure nécessaire. » Dans les deux ouvrages que nous venons d'indiquer, plusieurs traits sont empruntés à la République de Platon et à l'Éthique d'Aristote. Maïmonide, selon son habitude, applique à ces tableaux des versets de l'Écriture sainte et des passages empruntés aux anciens rabbins.
(1) Cf. le t. Il, chap. xu (p. 100 etsuiv.), et chap. xxxvn.
(2) Littéralement : « tu as le choix si tu veux fortifier et épaissir ce lien, tu peux le faire; et si tu veux l'affaiblir et l'amincir petit à petit jusqu'à le rompre, tu peux le faire. » lbn-Tibbon n'a pas rendu, dans sa version, les mots épaissir et amincir, et il a été critiqué pour cela par Ibn-Falaquéra, qui trouve ces deux verbes nécessaires pour compléter l'image. Voy. Moré ha-Moréy p. 133, et p. 158, dernière noir.
(3) lbn-Tibbon a omis les mots ^rvblDD Sjnffm îtbbl* p ; Ibn- Falaquéra (p. 133) traduit exactement : TP nbNDD TÛETID n3£nCO
440 TROISIÈME PARTIE. — f.HAP. Ll.
qui existe entre toi et Dieu, et tu n'es plus avec lui, de même qu'il n'est plus avec toi; car ce rapport qui existait entre toi et lui a cessé de fait dans ces moments -là. C'est pourquoi les hommes supérieurs n'employaient que de rares moments à s'occuper d'autres choses que de luit1), ce dont ils ont voulu nous préserver par cet avertissement : « Ne vous tournez pas vers ce qui vient de votre pensée » David a dit : Je place l'Éternel constamment devant mot, car il est à ma droite et je ne chancellerai pas (Ps., XVI, 8); cela veut dire : Je ne détourne jamais ma pensée de Dieu, et il est comme ma main droite que je n'oublie pas un instant à cause de la rapidité de ses mouvements; c'est pourquoi je ne chancellerai pas, c'est-à-dire je ne tomberai pas. — Il faut savoir que toutes les cérémonies du cul le, comme la lecture de la Loi , la prière et la pratique d'autres commandements , n'ont d'autre but que de t'exercer à t'occuper des commandements de Dieu au lieu de l'occuper des choses mondaines, et, pour ainsi dire, de ne l'occuper que de Dieu seul et pas d'autre chose. Mais , si lu pries en remuant les lèvres et en le tournant vers le mur, tandis que tu penses à ce que tu as à vendre et à acheter, ou si tu lis la Loi avec la langue, tandis que ton cœur s'occupe de la construction de ta maison , sans que tu réfléchisses à ce que tu lis, enfin si tu pratiques un commandement quelconque avec tes membres, comme quelqu'un qui creuse une fosse dans la terre ou qui coupe du bois dans lu forêt, sans
(1) Littéralement : les hommes supérieurs étaient avares des moments dans lesquels ils se laissaient détourner de lui (par d'autres occupations). L'expression p^S* ^ Ju&£l est elliptique et signi6e : être occupé de manière à ne pas pouvoir penser à une certaine chose.
(2) Voy. Talmud de Babylone, traité Schabbath, fol. i49a, ou les mots cités par l'auteur servent à expliquer les mots bibliques U£n bu D^^Nn btfi m vous tournez pas vers les idoles (Lévilique, xix, 4). Nous avons traduit les mots talmudiques MnjTlO bt} dans le sens que leur prête la glose de Rascbi ; mais peut-être Maïmonidc , pour appliquer la phrase lalmudique au sujet dont il s'occupe ici, voulait-il qu'on prononçât : omjno bit I3£n bit, n'écarta pas Dieu de votre pensée.
que tu réfléchisses ni au sens de cette pratique, ni à celui qui l'a ordonnée, ni à ce qu'elle a pour but, alors il ne faut pas croire que tu aies atteint un but quelconque; au contraire, tu te rapproches alors de ceux dont il a été dit : Tu es près de leur bouche et loin de leur intérieur (Jérémie, XII , 2).]
Maintenant, je vais t'indiquer la manière de t'exercer pour arriver à ce but important : La première chose à laquelle il faille fattacher, c'est de tenir ton esprit libre de loule autre chose au moment où tu te consacres à la lecture du Schemâ' et à la prière, et que lu ne te contentes pas de réciter avec attention le premier verset du Schemâ1 et la première bénédiction de la prière M. Lorsque tu y seras parvenu et que tu en auras pris l'habitude pendant des années, il faut tâcher, chaque fois que tu liras dans le Pentateuque ou que lu l'entendras lire, d'appliquer sans cesse ta pensée tout entière à réfléchir sur ce que lu entendras ou sur ce que tu liras. Quand lu en auras également pris l'habitude, lu tâcheras d'avoir toujours l'esprit libre, dans tout ce que tu liras des autres discours des prophètes et même dans toutes les bénédiclions, et de l'appliquer à réfléchir sur tout ce que lu prononceras et à en comprendre le sens. Lorsque lu le seras acquitté de ces actes religieux et que ta pensée , au moment de les pratiquer, sera restée pure de toute préoccupation des choses mondaines, alors seulement tu pourras commencer à te préoccuper des choses nécessaires ou des superfluilés de la vie. En général, tu ne dois appliquer la pensée aux choses mondaines (2) qu'au
(1) C'esl-à-dire , le verset Écoule Israël , etc. (Deutér. vi, 4), et la première des dix-huit bénédictions que contient la prière appelée Schemoné-Esré, ou 'Amidâ. Légalement, l'attention n'est exigée que pour le premier verset du Schéma" et pour la première bénédic tion de la prière. Voy. Talraud de Babylone, traité Berakhoth, fol. 13 b et fol. 34 6/ Maïmonide, Mischné Torâ, liv. II, traité Kertalh Schéma', chap. u, § 1 ; traité Tephillâ, chap. x, § 1. Ici Maïmonide parle des hommes d'élite qui visent à un but plus éievé.
(2) Les mots chaldaïques NûbjH ^D, choses du monde, sont une expression rabbinique très-usitée, pour laquelle l'auteur vient d'employer, dans la phrase précédente, les mots arabes fcOn^N TION.
moment de manger et de boire, ou lorsque tu te trouves dans le bain, ou quand tu l'entretiens avec la femme ou les jeunes enfants, ou quand tu causes avec n'importe qui. Ainsi, je le laisse suffisamment et largement le temps pour penser à tout ce qui t'est nécessaire en fait d'affaires d'intérêt, de régime domestique et de besoins corporels ; mais, dans les moments où tu t'occupes de choses religieuses, ta pensée doit être entièrement à ce que tu fais, comme nous l'avons exposé. Quand tu es tout à fait seul, ou quand lu es éveillé dans ton lit, garde-loi bien, dans ces moments précieux/de penser à autre chose qu'à ce culte intellectuel qui consiste à l'approcher de Dieu et à te présenter devant lui de la manière véritable que je t'ai fail connaître, et non pas par l'action fantastique de l'imagination (*). A ce terme peut arriver, selon moi, tout homme de science qui s'y est préparé par ce genre d'exercice (donl nous avons parlé).
Si un individu humain pouvait parvenir à percevoir les hautes vérités et à jouir de ce qu'il a perçu, au poinl de pouvoir s'entrelenir avec les hommes el s'occuper de ses besoins corporels, tandis (pie son intelligence tout entière serait tournée vers Dieu el que, par son cœur, il serait toujours en présence de Dieu, tout en étant extérieurement avec les hommes, — à peu près comme il est dil dans les allégories poétiques composées sur ces sujols : Je dormais et mon cœur veillait; c'est la voix de mon ami qui frappe, etc. [(Cantiques, V, 2), — ce serait là un degré (de perfection) que je n'attribuerais même pas à tous les prophètes, el je dirais plutôt que c'est le degré de Moïse notre maître, donl il esl dit : Moïse seul s'avancera vers l'Éternel et eux ils ne s'avanceront point (Exode, XXIV, 2), et il resta là avec Dieu (ibid., XXXIV, 28); el à qui il fut dil : Et toi, tiens-toi ici , auprès de moi (Deutér., V, 28), selon le sens que nous avons attribué à
(t) Littéralement : non par la voie des impressions imaginaires. L'auteur veut dire qu'il faut s'approcher de Dieu par la véritable méditation philosophique, avec toute la clarté de l'intelligence, et non pas sous l'empire d'une imagination exaltée comme celle des piélistes.
ces versets*1). C'est aussi le degré atteint par les patriarches, qui étaient à tel point près de Dieu, que c'était d'eux que dérivait la dénomination par laquelle il était connu dans le monde (*) : Dieu d'Abraham, Dieu dlsaac et Dieu de Jacob; ...tel est mon nom dans le monde (Exode, 111, 15). Leur intelligence ayant perçu Dieu jusqu'à s'unir avec lui, il en résulta qu'il conclut avec chacun d'eux une alliance perpétuelle : Et je me souviendrai de mon alliance avec Jacob, etc. (Lévilique, XXVI, 42). En^eflel, les textes sacrés attestent clairement que ces quatre, je veux dire les patriarches et Moïse notre maître, étaient unis avec Dieu, c'est-à-dire qu'ils le percevaient et l'aimaient; de môme, la Providence divine veillait avec soin sur eux et sur leur postérité après eux. Malgré cela, ils s'occupaient quelquefois du gouvernement des hommes, de l'agrandissement de leur fortune et de la recherche des biens; et cela prouve, selon moi, qu'en vaquant à leurs affaires, ils s'en occupaient seulement avec leur corps, tandis que leur intelligence était sans cesse avec Dieu. Il me semble aussi que, ce qui fit rester ces quatre (personnages) dans le plus parfait rapport avec Dieu et ce qui leur valut constamment la protection de sa Providence, même dans les moments où ils s'occupaient de l'agrandissement de leurs fortunes, je veux dire dans les moments consacrés à la vie pastorale, à l'agriculture et à l'administration de la famille, c'est que dans toutes ces actions ils avaient pour but de s'approcher de Dieu autant que possible; car, le but principal qu'ils cherchaient dans cette vie, c'était de
(1) Voy. le t. I, p. 11, 63 et 71; t. II, p. 267 (où le verbe mis au prétérit est une faute d'impression), et ci-dessus, p. 436.
(2) Mol à mot : que c'était par eux que son nom était connu au monde. \jl manière dont s'exprime l'auteur est peu exacte; car il veut dire que la dénomination sous laquelle Dieu était connu dans le monde se rattachait an nom des patriarches, et qu'on l'appelait Dieu d'Abraham, etc. Dans le passage de l'Exode que l'auteur cile ici, il prend l'expression 0?1jn> Pour toujours , à jamais y dans le sens de pour ou dans le monde (cf. le t. I, p. 3, note 2, et ci-dessus, p. 226, note 4); cette explication évidemment est ina ImisMhlc.
faire naître une nalion qui connaîtrait Dieu et l'adorerait : car je Vax distingué afin qu'il prescrivit (Genèse, XVIII, 19). Par là il est clair que tous leurs efforts tendaient vers ce seul but, de répandre dans le monde la croyance à l'unité de Dieu et de conduire les hommes à Paniourde Dieu. C'est pourquoi ils parvinrent à ce haut degré (de perfection) ; car ces occupations étaient un grand et véritable culte. Ce haut degré, un homme comme moi ne peut pas avoir la prétention de guider les hommes pour l'atteindre; mais le degré dont il a été parlé avant celui ci, on peut chercher à v arriver au moven de l'exercice dont nous avons parlé. Il faut adresser à Dieu nos humbles supplications, pour qu'il enlève les obstacles qui nous séparent de lui, quoique la plupart de ces obstacles viennent de nous, comme nous l'avons exposé dans différents chapitres de ce traité (*) : Vos iniquités ont établi une séparation entre vous et votre Dieu (Isaïe, L1X, 2).
Maintenant se présente à moi une réflexion très-remarquable, au moyen de laquelle certains doutes peuvent être levés et par laquelle se révèlent certains mystères métaphysiques. Nous avons déjà exposé, dans les chapitres de la Providence, que la Providence veille sur tout êlre doué d'intelligence, selon la mesure de son intelligence^). Par conséquent, l'homme d'une perception parfaite, dont l'Intelligence no cesse jamais de s'occuper de Dieu, est toujours sous la garde de la Providence; mais l'homme qui, quoique d'une perception parfaite, laisse sa pensée, dans certains moments, inoccupée de Dieu, n'est sous la garde de la Providence que dans les moments seuls où sa pensée est à Dieu, tandis qu'elle l'abandonne dans les moments de ses préoccupations. Cependant la Providence ne l'abandonne pas alors comme elle abandonne celui qui ne pense jamais; elle ne fait que s'émousser, parce que cet homme d'une perception parfaite ne |K)ssède point, dans les moments de ses préoccupations, l'intellect en acte, et qu'il n'est intelligent qu'en puissance prochaine
(1) Voir, par exemple, ci dessus, chap. xn, p. 74 et suiv.
(4) Voy. ci-dessus, ch. xvn (p. 135), et ch. xvm (p. 137 et suiv.).
(3) Sur l'expression puissance prochaine, cf. ci-dessus, p. 424, noie 1.
semblable à un écrivain habile au moment où celui-ci n'écrit pas. Ainsi donc, celui qui n'occupe jamais sa pensée de Dieu est semblable à quelqu'un qui se trouve dans les ténèbres et qui n'a jamais vu la lumière, comme nous avons expliqué les mots : Et les impies périssent dans les ténèbres (I Samuel, H, 9) M; celui qui perçoit Dieu et se livre tout entier à cet objet de sa pensée est comme quelqu'un qui se trouve entouré de la lumière du soleil. Enûn celui qui pense, mais qui est préoccupé, ressemble, au moment de ses préoccupations, à quelqu'un qui se trouve dans un jour de brouillard et qui ne reçoit pas les rayons du soleil à cause des nuages qui lui interceptent le jour. — C'est pourquoi il me semble que tous ceux d'entre les prophètes, ou d'entre les hommes pieux et parfaits, qui furent frappés d'un des maux de ce monde, ne le furent que dans un moment où ils oubliaient Dieu, et que la grandeur du malheur était en raison de la durée de cet oubli ou de l'indignité de la chose dont ils étaient si préoccupés. S'il W en était réellement ainsi , cela résoudrait la grande difficulté qui a amené les philosophes à nier que la Providence divine veille sur chaque homme individuellement et à assimiler (sous ce rapport) les individus humains à ceux des autres espèces d'animaux ; car la preuve qu'ils allèguent pour cela, c'est que les hommes pieux et vertueux sont parfois frappés de grands malheurs. Le mystère qui est là-dessous se trouverait ainsi éclairci, même seion les opinions des philosophes; la Providence divine veillerait perpétuellement sur l'homme favorisé de cet épanchement divin dont sont gratifiés tous ceux qui
(1) Voy. ci-dessus, chap. xviu, p. 139.
(2) Ibn-Tibbon traduit : p r«ij?ntr "iriNI, «puisqu 'il en est ainsi ». Ibn-Falaquéra fait observer avec raison qu'il fallait traduire ;vn DN1 P "Oin, s'il en était ainsi; car l'auteur n'affirme rien, et il ne s'agit ici que d'une simple hypothèse. L'idée de puisque, ajoule-t-il, s'exprimerait en arabe par Qj, et non par Jjy Voy. Append. du Moré fia-Moré, p. 147 et 158.
U6 TROISIÈME PARTIE. — CHAP. Ll.
travaillent pour l'obtenir l1). En effet, lorsque la pensée de l'homme est parfaitement pure, lorsqu'il perçoit Dieu, en employant les véritables moyens, et qu'il jouit de ce qu'il perçoit, il
(t) Cf. ci-dessus, chap. xviii, p. 137. — Los réflexions contenues dans ce paragraphe sont plutôt religieuses et édifiantes que rigoureusement philosophiques, et l'auteur n'a pu croire sérieusement qu'elles pouvaient servir à résoudre, même selon les opinions des philosophes, toutes les difficultés que présente le problème de la Providence individuelle. Celle-ci, qui est un objet de la foi religieuse, n'est point susceptible d'une démonstration philosophique. Tout le livre de Job a pour but de montrer que ce serait une coupable présomption que de vouloir résoudre, au moyen des raisonnements de l'intelligence, les difficultés de ce problème et soulever le voile qui couvre pour nous ce profond mystère, devant lequel nous n'avons qu'à nous incliner, en reconnaissant notre impuissance. Aussi l'auteur présente-t-il sa théorie comme une simple hypothèse, et il faut se rappeler ce qu'il a dit plus haut (chap. xvn, p. 129;: a Dans celte croyance, je ne m'appuie pas sur des preuves démonstratives , mais plutôt sur ce qui m'a paru être l'intention évidente du livre de Dieu et des écriis de nos prophètes, etc. » Le traducteur Ibn-Tibbon, qui voyait dans les paroles de l'auteur une assertion plus positive (voir la note précédente), rédigea à ce sujet une longue lettre à Maïmonide pour lui exprimer ses doutes. On en a publié le commencement dans le recueil des Lettres de Maïmonide (édition d'Amsterdam, in-12, 1712, fol. 12 «); on y lit ces mots : nriN H^KIT pl
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131 wbVTî pbnn ]C DWriNn. Ibn-Falaquéra uous a fait connaître le contenu de celle letlre, et il a répondu aux doutes exprimés par Ibn-Tibbon. Voir l'Appendice du Moré ha-Moré, chap. n(p. 145 et suiv.). Moïse de Narbonne en parle également dans son commentaire sur le chap. li. Selon lui, l'auteur a voulu parler de ceux qui (par la spéculation ou par une espèce d'exiase) ont su complètement s'identifier avec l'intellect actif et devenir semblables aux intelligences séparées, de sorte que, libre des liens de la maiière, ils ne peuvent être atteints d'aucun des maux qui frappent les êtres matéiiels. Toute la lettre en question se Irouve dans un ms. de la Bibliothèque bodléienne (co J. Poe. n°74); elle est datée du commencement d' Adar l 4965 (vers la lin de janvier 1 205) ; elle a été écrite, par conséquent, après la mort de Maïmonide, arrivée le 13 décembre 1201, lorsque cette mort était encore inconnue en Provence.
n'est pas possible qu'une espèce de mal quelconque vienne jamais frapper cet homme ; car il est avec Dieu et Dieu est avec lui. Mais, lorsqu'il se détourne de Dieu et se dérobe en quelque sorte à ses regards, Dieu se dérobe à lui, et il reste alors exposé à (ous les maux qui peuvent par accident venir le frapper ; car ce qui appelle la Providence et ce qui sauve des flots du hasard, c'est cet épanchement de l'intelligence (divine), qui s'est dérobé pendant un certain temps à tel homme pieux et vertueux, ou qui n'est jamais arrivé à tel autre, vicieux et méchant, et c'est là pourquoi ils ont été l'un et l'autre atteints des coups du hasard.
Cette croyance, je la crois également confirmée par le texte du Pentaleuque. Dieu a dit : Je cacherai ma face devant eux; il (le peuple) sera dévore', de nombreux maux et calamités l'atteindront , et il dira en ce jour : N'est-ce pas parce que Dieu n'est pas dans moi que ces malheurs mont atteint (Deulér., XXXI, 17)? Il est évident que, s'il cache sa face, c'est nous qui en sommes la cause, et que ce voile (qui nous le dérobe) est notre œuvre, comme il est dit : El moi je cacherai ma face en ce jour, à cause de tout te mal qu'il a fait (ibid.t v. 18). Il est hors de doute que ce qui est dit de la communauté s'applique aussi à un seul; il est donc clair que, si un individu humain est livré au hasard et exposé à être dévoré comme les animaux , la cause en est qu'il est séparé de Dieu par un voile. Mais, si son Dieu est dans lui, aucun mal ne peut lui survenir^), comme il est dit : Ne crains rien, car je suis avec toi&)} ne sois pas éperdu, car je suis ton Dieu (Isaïe, XLT, 10), et comme il est dit encore : Quand tu traverseras les eaux, je serai avec toi; les fleuves, ils ne t'entraîneront point (ibid.y XLIII, 2), où le sens est : «quand tu traverseras les eaux, accompagné par moi, les fleuves ne t'entraîneront pas(3>. » En
(t) Le verbe HKir doit se prononcer »lJslj, de la racine Îjô, dans le sens de commovit, agilavi/, supervenit.
(2) L'auteur, par une erreur de mémoire, a écrit -jn«, comme l'ont en général les mss. ar. ethébr. du Guide; le icxle d'Isaïe porte "py.
(3) Cette explication du sens ('131 "Qyn O TTpn^O manque dans la plupart des mss. arabe* et dans la version d'Al-'Harizi ; elle manque
effet, quiconque s'est rendu digne de recevoir répanchement de cette Intelligence O se trouve sous la garde de la Providence et à l'abri de tous les maux , comme il est dit : L'Éternel est pour moi, je ne crains rien; que me ferait l'homme (Ps., CXVIII, 6)? et comme il est dit encore : Confie-toi à lui et tu seras en paix (Job, XXII, 21), c'est-à-dire: tourne-toi vers lui et lu seras préservé de tout mal.
Si lu lis le Cantique des malheurs W, lu trouveras qu'il parle de cette sublime Providence veillant sur l'homme et le préservanl do toutes les calamités corporelles (3), tant générales que particulières aux différents individus (de manière qu'il ne leur arrive aucune calamité) , ni de celles qui sont inhérentes à la nature de l'être en général , ni de celles qui émanent de la malice des hommes. Voici ce qu'on y dit : Car il te sauvera du piège tendu, de la peste pernicieuse. Il te couvrira de ses pennes et tu Cabriteras sous ses ailes; sa fidélité est un bouclier et une armure. Tu n auras point peur des épouvantes de la nuit, ni de la flèche qui vole pendant le jour, ni de la peste qui marche pendant les ténèbres, ni de l'épidémie qui domine en plein midi (Ps., XCI, 3-7). Parlant ensuite de la protection (de Dieu) contre la malice des hommes, on dit : S'il l'arrivail, pendant que tu es en route, de
également dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon , mais nous l'avons trouvée dans l'un des meilleurs mss. de cette version (Biblioth. imp., fonds de l'Oratoire, n° 46).
(1) Littéralement : quiconque s'est préparé de manière que celte intelligence (c'est-à-dire Yintelleci actif) s'épanchât sur lui. Dans la version dibn-Tibbon, il faut lire îOJiy f^ntr, et non point irancs comme l'ont quelques éditions. Al-'Harizi traduit : teffH Dîb nNItf ^D-
(2) Ou : des mauvaises rencontres; c'est ainsi qu'on appelle dans le Talmud le Psaume XGI, que la tradition attribue à Moïse. Voy. Talmud de Babylone, traité Schebouôth, fol. 19 b; Talmud de Jérusalem, traité Schabb&th, ebap. vi (fol. 8, col. 2), et traité 'Eroubtn, chap. x, à la fin (fol. 26, col. 3).
(3) Dans les éditons de la version d'Ibn-Tibbon, on lit : myilÊn; les mss. ont, conformément au texte arabe : nvjfiun.
passer à travers une vaste bataille, de sorte qu'il tomberait mille morts à ta gauche et dix mille à ta droite, il ne te surviendrait aucun malheur; mais tu contemplerais et tu observerais de tes yeux comment Dieu a jugé et puni ces méchants que la mort a frappés, tandis que toi lu as été préservé. Tel est le sens de ces paroles : Quil en tombe mille à côté de toi, une myriade à ta droite y le mal ne f atteindra pas. Mais tu contempleras de tes yeux et tu verras la punition des méchants (jbid., v. 7 et 8 . Après avoir ensuite exposé en détail comment est préservé (le juste), on indique la raison de celle haute protection, et on dit quelle est la cause pour laquelle la sublime Providence veille sur cet homme : car parce qu'il s'est passionné (ptrn) pour moi, je le sauverai; je l' élèverai, parce qu'il connaît mon nom (ibid.t v. 1 4). — Nous avons déjà exposé dans des chapitres précédents que connaître le nom de Dieu signifie comprendre Dieu ; il (le Psalmiste) dit donc en quelque sorte : Si tel homme jouit de cette protection, c'est parce qu'il a appris à me connaître et qu'ensuite il s'est passionné pour moi. Tu sais aussi la différence qu'il y a entre dhin (aimant) et perm (passionné) ; car l'amour porté à un tel excès qu'on ne peut penser à autre chose qu'à l'objet aimé, c'est la passion.
Les philosophes aussi ont exposé que, dans la jeunesse, les forces corporelles sont un obstacle pour la plupart des qualités morales et à plus forte raison pour cette pensée pure résultant de la perfection des idées qui conduisent l'homme à aimer Dieu passionnément. Il est impossible que cette pensée naisse tant que dure l'ébullition des humeurs corporelles; mais à mesure que les forces du corps s'affaiblissent et que le feu des désirs s'éteint, l'intelligence se fortifie, sa lumière augmente, sa compréhension a plus de clarté, et elle éprouve une plus grande jouissance de ce qu'elle a compris, de sorte que, dans l'homme courbé sous le poids des années et près de mourir, cette compréhension prend un grand accroissement, donne une jouissance
(1) Voy. t. I, chap. xxxiv, 4» cause, p. 125 ei suiv. tom. m. 29
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très-forle et inspire une vraie passion pour celui qui en est l'objet, jusqu'à ce qu'enfin, au milieu de celte jouissance, l'âme se sépare du corps.
C'est à cet état que les docteurs ont fait allusion en parlant de la mort de Moïse, d'Aaron et de Miriam, et en disant que tous les trois moururent par un baiser. Ce passage, disent- ils, Et Moïse, le serviteur de l'Étemel, mourut là dans le pays de Moab parla bouche (l'ordre) de l'Éternel (Deutér., XXXIV, 5), nous enseigne que Moïse mourut par un baiser ; de même il est dit d'Aaron : ... par la bouche (l'ordre) de l'Éternel, et il y mourut (Nombres, XXX11I, 38) ; de même ils disent de Miriam qu'elle aussi mourut par un baiser , mais qu'au sujet de celle-ci , on ne dit pas : par la bouche de l'Éternel, parce que c'était une femme, et qu'il n'était pas convenable de se servir, au sujet d'elle, de cette allégorie W. Ils veulent dire par là que tous les trois moururent dans la jouissance que leur fit éprouver celle compréhension et par la violence de l'amour. Les docteurs ont employé dans ce passage la méthode allégorique connue, selon laquelle celte compréhension, résultant du violent amour que l'homme éprouve pour Dieu, est appelée baiser, comme il est dit : qu'il me baise des baisers de sa bouche, etc. (Cantique des Cant., 1, 2). Cette espèce de mort,disent-ils, par laquelle l'homme échappe à la mort véritable, n'arriva qu'à Moïse, à Aaron et à Miriam; les autres prophètes et les hommes pieux sont au-dessous de ce degré. Mais, dans tous, la compréhension de l'intelligence se fortifie au moment de se séparer (du corps) , comme il est dit : Ta justice marchera devant toi et la gloire de l'Éternel te suivra (Isaïe, LVIII, 8). Après cela, cette intelligence resle à tout jamais dans le même état; car l'obstacle qui parfois lui dérobait (son objet) W a été enlevé ; elle éprouve alors continuellement
(1) Voy. Talmud deBabylone, traité Baba bathra, fol. 17 a, où l'on parle, non-seulement de Moïse, d'Aaron et de Miriam, mais aussi des patriarches Abraham, Isaac et Jacob.
(i) Le verbe signifie séparer quelqu'un d'une chose, V empêcher dy
cette grande jouissance, qui est d'une espèce tout autre que les jouissances du corps, comme nous l'avons exposé dans nos ouvrages et comme d'autres l'ont exposé avant nous.
Applique-toi à comprendre ce chapitre, et fais tous les efforts pour multiplier les moments où tu puisses être avec Dieu, ou chercher à l'élever vers lui , et pour diminuer les moments où lu t'occupes d'autres choses, sans chercher à arriver à lui. Ces conseils (*) suffisent pour le but que j'avais dans ce traité.