LIVRE I. CITAP. XVIII
cette trame était la raison devenue l'esclave de la chair, qui se servait d'elle pour couvrir sa faute et jouir plus sûrement de ses plaisirs? Séncque, quoique païen , ne laissait pas d'avoir honte de ces bassesses : « Je suis plus grand, disait-il, [Sen. ep. 65), » et je suis né pour de plus grandes choses, que » pour être esclave de mon corps. » Pouvons -nous donc assez appréhender ce désordre, qui nous fait perdre les plus grands biens, et tomber dans les plus grands maux ?
Quoique ces déréglemens soient si dignes de compassion, néanmoins, parce qu'ils sont ordinaires, nous n'y prenons pas garde. Car, comme dit saint Bernard , {Epistoi. ad Fratres de Monte Dei) , on se familiarise avec l'aspect hideux des crimes, parce que le nombre en est trop grand. Cela nous apprend combien cette servitude est malheureuse, et combien la peine que l'homme s'est attirée par son péché est terrible , puisqu'une créature si noble a été soumise à un si cruel tyran. L'Ecclésiastique pensait ainsi , lorsqu'il priait Dieu (Eccî. 23. v. 6), « qu'il le déliy» vrât des désirs désordonnés du ventre et de la sen- 3) sualité , et qu'il ne le mît point en la puissance 3> d'une ame sans honte et sans pudeur; » comme s'il eût demandé de n'être point livré entre les mains d'un tyran ou d'un bourreau, tenant pour tel le désir déréglé de. la chair.
Après avoir connu les qualités honteuses de ce tyran , si vous voulez savoir la grandeur de sa puissance, vous la pourrez facilement remarquer par ce
Grekade. Guide. \ J^
q^'il a fait et ce qu'il fait tous les jours dans le monde. Pour vous faire comprendre cette vérité , il n'est pas besoin des fables des poètes , qui nous représentent leur fameux Hercule , après avoir dompté tous les monstres de la terre , vaincu par l'amour impudique d'une femme , quitter sa massue pour une quenouille : on le vit filer parmi les servantes de cette insolente maîtresse , qui commandait avec menaces : c'est une fable ingénieuse bien propre à nous faire connaître la force de cette passion.
Je ne prétends pas aussi me servir des vérités de l'Ecriture , ni vous mettre devant les yeux un Salomon , rempli d'un côté de tant de sagesse , et de l'autre prosterné devant les idoles , pour plaire à des fennmes ( 3 Reg. 1 1 ) » bien qu'une si étrange chute soit une preuve déplorable de la tyrannie de celte passion ; mais je veux vous représenter seulement les exemples ordinaires qui sont tous les jours devant nos yeux. Considérez donc à quoi s'expose une femme adultère pour obéir à un désir déréglé. Je choisis pcu*ticulièrement cette passion pour servir d'exemple , afm <ie vous y faire voir le pouvoir des autres.
Elle n'ignore pas que si son mari la surprend dans le crime , il la fera sans doute mourir , et qu'en un moment elle perdra la vie , l'honneur , le bien et l'ame même , en un mot, tout ce qu'elle peut perdre en ce inonde et en l'autre. Elle sait encore que son infamie retonibe sur ses enfans , sur son père et sur sa mère , sur ses frères et sur toute sa famille , et que cette honte sera accompagnée d'un déplaisir éternel ; et néanmoins la violence de ce désir , ou pour mieux dire, la force de ce tyran est telle , qu'il la fait