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passer par-dessus loules ces considérations pour se salisfaire. Quel maître eût jamais pu obliger son esclave à obéir avec tant de danger à ses commandemens ? Et quelle servitude plus rigoureuse ?
C'est en cet état que vivent généralement tous les médians. Le Prophète l'a marqué lorsqu'il a dit {Psat, 106. V. 10 ) : « Ils sont assis au milieu des ténèbres et » des ombres de la mort , souffrant la faim ; iis sont " attachés par des chaînes de fer. » Ces ténèbres figurent l'aveuglement des impies qui ne connaissent ni Dieu ni eux-mêmes , ni la fin pour laquelle ils ont été créés , ni la vanité des choses qu'ils aiment , ni même leur servitude. Les chaînes par lesquelles ils sont attachés , marquent la force des passions , qui lient très-étroitement leurs cœurs aux choses qu'ils désirent. Et la faim qu'ils endurent , est le désir insatiable d'une infinité de choses qu'ils ne peuvent obtenir ?
Amnon ( 2 Reg. i3 ) > le fils aîné de David, ayant regardé sa sœvir Thamar avec des yeux de concupiscence j s'aveugla si fort de ces ténèbres , fut lié si étroitement par ces chaînes , et tellement pressé de cette faim , qu'il en perdit l'appétit , le sommeil et la santé , tombant dans une très - dangereuse maladie que lui causait cette passion , tant étaient puissans les liens de cet amour déréglé dont son cœur était captif. L'accomplissement de son désir coupable, loin de le guérir , ne fit que faire succéder une passion à une autre ( 2 Reg. i3 ) : « Sa haine , dit l'Ecriture , » fut plus grande contre sa sœur , que n'avait été l'a- » mour qu'il avait eu pour elle. » Est-il tyran au monde qui traite ses esclaves de la sorte , qui les tourne
et Ips détomne , et les promène par tant de difTérens cliemins ?
Tons ceux qui vivent sous la domination de ce vice sont en cet état : à peine sont-ils maîtres d'eux-mêmes ; leur santé est altérée ; ils ne parlent que de l'objet de leur passion ; ils ne pensent qu'à lui , sans que la crainte de Dieu, ni l'intérêt de kur ame et de leur conscience , ni le paradis , ni l'enfer , ni le jugement , ni bien souvent la vie môme , et l'honneur , qui semble leur être si cher, soient capables de rompre cette chaîne. Que dirai-je encore des jalousies de ces malheureux , de leurs craintes , de leurs soupçons , de leurs transports , des périls qu'ils courent jour et nuit , hasardant leurs âmes pour satisfaire ces désirs honteux ? Quel tyran a sur les corps de ses sujets un empire semblable à celui que ce vice exerce sur les cœurs des siens ? Car jamais esclave n'est si étroitement attaché auprès de son maître , qu'il ne lui reste pour lui - même quelques heures ou du jour ou de la nuit ; mais ce vice et d'autres semblables sont tels , que depuis qu'ils se sont une fois rendus maîtres d'un cœur , ils le possèdent si souverainement qu'à peine reste-t-il à l'homme force ou adresse', ou temps ou esprit pour l'employer à autre chose. Ce n'est pas sans sujet que l'Ecclésiastique dit ( Ecct. 19. V. 2) ; « Que les femmes et le vin déro- > bent le cœur aux sages ; » car l'amour est assez semblable à l'ivresse. Pour nous le faire mieux connaître, le plus excellent des poètes i^présente Didon ( Virg., Mil, lié. 4 ) , dès l'instant qu'elle se fut passionnée pour Enée , oubliant toutes les occupations publiques , même la construction de sa ville , qu'elle
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poursuivait auparavant avec tant de chaleur; de sorte que les murs commencés restèrent suspendus , la jeunesse ne fut plus exercée aux armes , l'ouvrage des ports fut interrompu , et toutes les fortifications abandonnées ; parce que , dit ce poète , ce tyran s'empara tellement de tous les sens de cette femme , qu'elle devint incapable de penser à autre chose. O vice cruelî le destructeur des républiques , la ruine des bonnes actions , la mort des vertus , l'enchanteur des hommies , l'ivresse des sages , la folie des vieillards, le feu et la fureur des jeunes gens , et la perte commune du genre humain î
Ce vice n'est pas le seul qui nous tyrannise; les autres ne nous dominent souvent pas avec moins de violence. Jetez les yeux sur un homme vain , qui se laisse emporter à l'honneur du monde : voyez combien il est soumis à son orgueil ; avec quelle avidité il souhaite la gloire qu'il s'est proposée , et comme il travaille soigneusement pour l'acquérir. Il dispose toutes les actions de sa vie pour arriver à son but : ses serviteurs , sa sviite , ses habits , sa table , sa chambre , ses meubles , ses gestes , ses promenades , sa démarche 5 sa parole , son regard, et généralement toutes ses actions tendent à celte fin ; de sorte que , si l'on considère ce qu'il dit et ce qu'il fait , on verra qu'il n'est gouverné que par une pensée , celle de s'attirer le v.ent de cet applaudissement populaire.
Nous nous étonnons de la folie de cet empereur qui passait des journées entières à chasser aux mouches : combien doit-on plvis être surpris de la folie de l'ambitieux , qui n'emploie pas seulement quelques iours , mais toute sa vie , à la chasse de cette petite
vaiiité mondaine ! C'est pour cela que le malheureux se contraint et se gêne en toutes choses : il ne s'ha bille pas comme il veut , il ne va pas où il désire , puisque souvent il s'abstient d'aller aux églises , et de converser avec les gens de bien , pour éviter les discours du monde, dont il est esclave ; et ce qu'il y a de pis c'est que pour cela il dépense beaucoup plus qu'il n'a , cherchant à étaler un luxe qui ruine son ame , et souvent sa postérité , à laquelle il laisse pour tout héritage ses dettes et ses folies.
Que dirai- je aussi de l'avare insatiable , non-seulement esclave , mais idolâtre de son trésor? C'est ce trésor qu'il sert , qu'il adore , et à qui il obéit en toutes choses ; c'est pour lui qu'il jeûne jusques à se refuser le nécessaire ; il l'aime plus que Dieu , puisque pour lui il ne fait pas difficulté d'offenser Dieu mille fois.C'est en cet amas de richesses périssable qu'il met tout son repos , sa gloire et son espérance ; c'est là qu'habite son cœur et sa pensée.
Cet homme est-il maître de son argent ? et n'en est-il pas plutôt esclave , puisqu'il ne le considère pas comme pour lui , mais qu'il se rapporte tout à son argent , se sacrifiant tout entier pour l'accroître et pour le conserver ? Quelle plus rude captivité ? car si on appelle captif celui qui est enfermé dans une prison, ou qui a les pieds dans les fers, ne voit-on pas (jue celui-là l'est plus dangereusement, qui a son ame engagée dans la passion d'une chose qu'il aime avec tant d'ardeur ? Quiconque est en cet état , est esclave de ce qu'il aime, parce que son cœur se trouve où se trouve son trésor.
0 insensé ! il importe peu que votre corps soit en-