LIVRE I. ClîAP. XVIII
chaîné si votre ame est prisonnière. Votre captivité n'est pas moins réelle parce qu'elle est volontaire ; le poison en est - il moins mortel parce qu'il est pris de plein gré. Et certes il n'y a point de plus étroite prisofl que celle qui vous fait fermer les yeux à Dieu , à la vérité , à l'honnêteté et aux lois de la justice , et qui vous tyrannise de telle sorte, que vous n'ctes pas plus maître de vous-même , qu'un homme dans l'ivresse que le vin domine et aveugle.
Quel plus grand tourment peut-on souffrir que ce- Ivii de ces malheureux qui , ne pouvant que très-rarement obtenir ce qu'ils désirent , ne sauraient néanmoins s'empêcher de le désirer ? C'est dans cette perplexité qu'ils peuvent dire ce que dit un poète à une femme coupable : Je vous hais et vous aime tout ensemble ; et si vous m'en demandez la raison , c'est parce que je ne puis vivre avec vous , ni sans vous. Si quelquefois ils s'efforcent de rompre leurs liens et de surmonter leurs passions . il« trouvent d'abord tant de résistance , que souvent ils désespèrent de la victoire ; de sorte qu'ils sont comme contraints de retourner dans leurs fers. Après cela croirez-vous qu'on ne puisse appeler cet état une captivité cruelle ?
Si ces prisonniers n'étaient arrêtés que par une seule chaîne, leur mal serait beaucoup moindre , parce que celui qui n'aurait qu'un seul lien à rompre ou- un seul ennemi à combattre, désespérerait moins de la victoire. Mais toutes leurs passions sont comme autant de fers dans lesquels ils sont engagés.
Les uns dominés par la crainte sont naturellement si timides, qu'à peine se peuvent-ils délivrer des ter-
er.rs qu'ils ont une fois conçues. D'aalres en proie à la mélancolie , sont également craintif» et violens en leurs désirs. D'autres sont vils, et s'atlacheut à des choses basses, ne laissant pas. nonobstant leur petitesse, de les désirer avec ardeur, parce qiic<^ ccHiime dit Sénè<iue . à un cœur ùas toutes choses paraUsent grandes, qutlque basses (ju'tlUs soient. D'autres sont naturellement violens en ce qu'ils désirent; et ce vice est fort ordinaire aux femmes, qui aiment et haïssent toujours, ne pouvant garder de médiocrité dans leurs aÛ'ectioJis. 11 faut necessaii émeut que toutes ces personnes soutirent une rude captivité par les passions qui les tyrannisent. Si c'est un si grand mal d'ètie esclave d'un maître , et d'être lié d'une seule chaîne, combien sera-t-il plus rude d'être serré de tant deliens^et d'être l'esclave de tant de maîtres! car le méchant a autant de tyrans qu'il a de passions et de \ices.
Auss' peut-il y avoir une misère plus grande que celle dont nous parlons , puisque toute la dignité de l'homme consiste seuleuienl en deux choses, la raison et le libre arbitre? Et qu'y a-t-il de plus contraire à l'uu et à l'autre que la passion, qui aveugle la raison, et captive le libre arbitre ? D'où vous pouvez juger quel préjudice nous recevons de quelque aiTection déréglée que ce puisse être, puisqu'elle fait déchoir l'homme de sa dignité, offusquant sa raison, et corrompt son libre arbitre, sans lesquels il n'est plus un homme, mais une bête. Telle est la misérable servitude dans laquelle tous les médians passent leur vie, puisqu'ils ne suiveiit ni les volontés de Dieu, ni la raison dans laquelle vivent les gens de bien , muli