LIVRE I. CIIAP. II. SI
ce besoin continuellement nécessaire à Tentretien de notre vie , est comme un monument de la création , qui , en conservant notre être , nous rappelle celui qui nous l'a donné.
Ce devoir oblige si étroitement les hommes , que les philosophes mômes les exhortent à ne jamais l'oublier. Epictète {Epist, i. 2. cap. 1 ) , un des plus célèbres stoïciens en parle en ces termes : « O homme , » gardez-vous bien d'être ingrat envers Dieu , non- » seulement pour le sens de l'ouïe et de la vue qu'il vous » a donné , non-seulement pour la vie , ou poiu* les » commodités dont il vous a favorisé ; non-sevdement » pour les fruits agréables , pour le vin, l'huile et toutes » les autres choses qu'il vous a accordées ; mais glo- » rifiez-le principalement de ce qu'il vous a donné la » raison , pour savoir user à propos de toutes ces choi> ses, et pour en connaître la valeur et rexcellence. » Si un philosophe païen demande de nous de si grands devoirs pour ces dons communs et ordinaires , quel doit être le sentiment d'un chrétien , qui a reçu de plus les lumières de la foi , dont le bienfait est inestimable !
Vous me direz peut-être que ces biens communs à tous les hommes , et qui semblent plutôt des ouvrages ordinaires de la nature que des bienfaits extraordinaires de Dieu ^ ne sont qu'une suite et une disposition des causes , qui vont toujours d'un même cours. Cette objection n'est pas digne d'un chrétien , ni même d'un infidèle, et ne peut tomber que dans le sentiment d'un être sans raison. Voyez comment ce philosophe païen la condamne : « Vous direz peut- » être que la nature vous donne tous ces biens , ô in-
» sensé q\ie vous êtes î ne voyez-vous pas qu'en disant » cela , vous ne faites que changer le nom de Dievi? » Qu'est autre chose la nature, sinon Dieu , qui est » auteur de la nature ? de sorte que , ô homme ! » vous n'excusez pas votre ingratitude, en disant que » vous êtes redevable de cette dette à la nature et » non à Dieu , puisque sans Dieu, il n'y a point de » nature. Si vous aviez emprunté quelque chose de » Lucius Sénèque , et qtie vous dissiez que vous ne » demeurez obligé qu'envers Lucius , et non pas en- » vers Sénèque , voire créancier ne serait pas changé » pour cela , mais son nom seulement. »
Autre raison par (ac/ueite nous sommes ohligés de strvir Dieu.
Ce n'est point par le seul titre de justice que nous sommes obligés au service de notre Créateur; c'est aussi par notre propre intérêt , si nous voulons parvenir à la félicité et à l'entière perfection de notre être. Pour bien entendre ceci , il faut savoir que , généralement parlant , les êtres ne naissent pas avec toute leur perfection ; ils en ont quelque chose , mais il leur en manque beaucoup , et ils ne peuvent être entièrement achevés que par celui qui a commencé l'ouvrage; la même cause qui adonnélecommencemcut à l'être, pouvant seule le conduire à sa fin , et ainsi le perfectionner : aussi , tous les effets ont leurs inclinations vers les causes qui les ont produits , afin d'en recevoir leur dernière perfection. Les plantes cherchent le soleil , et s'enracinent le plus qu'elles peuvent dans la terre qui les a fait germer : les poissons