LIVRE I. CHAP. VIT
mafn , attendant le coup de la mort , et Texécution de la sentence portée contre tous les hommes, et de laquelle il n'y a point d'appel.
Considérez premièrement combien cette heure est incertaine, parce que d'ordinaire elle survient aU' temps oii les hommes y pensent le moins. C'est pour cela qu'on dit communément que la mort vient en larron [Luc. 12; 1 Thess. 5; 2 Pet. '5 ) ^ parce qu'elle arrive lorsque les hommes dorment le plus profondément et avec le plus de sécurité. La maladie violente qui terminera vos jours est comme l'annonce de la mort : les douleurs , les ennuis , les chagrins ^ et les nuits longues et importunes qui vous accablent en cet état, sont les voies et les dispositions qui y conduisent. Comme nous voyons qu'avant d'entrer par force dans une place , il faut d'abord faire jouer une rude batterie , pour ébranler et abattre les murailles , ainsi une violente maladie précède ordinairement la mort ; elle bat avec tant de furie et si peu de relâche les forces naturelles et les principales parties de notre corps, que l'ame ne pouvant plus résister , est contrainte de se rendre.
Lorsque la maladie fait des progrès , et que le médecin ou elle-même nous détrompe , en nous ôtant l'espérance d'une plus longue vie , quelles sont les inquiétudes et les peines dont nous sommes attaqués ! Alors se présentent à nous la sortie de cette vie , et l'abandon de tout ce que nous y avons d'aimable : la femme, les enfans, les amis, les parens, les richesses, les honneurs , les cliarges et les offices ; tout cela nous quitte avec la vie. A toutes ces douleurs il faut ajouter les derniers accidens gui siwviennent aux ap-^
82 LE GUIDE DES F^XOEiRS.
proches de la mort, bca\iconp plus fâcheux que les premiers. Les pieds sont glacés , les narines se rétrécissent , la langue bégaye et ne peut plus faire son office ; et enfin , dans Tempressement du départ , tous les sens et tous les membres se mettent en confusion. Ainsi l'homme paye, au sortir de sa vie, les souffrances qu'il a causées aux autres en y entrant ; et il endure en partant les maux qu'il fit sentir à sa mère au moment de sa naissance.
Après les accès de ce* violentes douleurs , l'agonie de la mort représente à notre esprit la vie qiii s'échappe , l'horreur de la sépulture , l'état misérable du corps près de devenir la nourriture des vers ; et , ce qui est plus effroyable que tout le reste , la déplorable condition de la pauvre ame , qui se trouvant encore dans le corps, ne sait pas où elle sera dans deux heures : il lui semble déjà qu'elle est devant le tribunal de la justice de Dieu , et que tous ses péchés l'accusent. Alors vous apercevrez, malheureux, combien grands étaient les maux que vous commettiez avec tant de facilité ; vous maudirez mille fois le jour auquel vous avez péché , et les plaisirs qui vous ont séduit. Vous ne pourrez , en ce triste état , assez déplorer votre folie aveugle ; voyant que pour des satisfactions si légères , vous vous êtes exposé au danger de souffrir les peines rigoureuses que vous commencerez dès lors à ressentir : car , comme les plaisirs sont déjà passés , et que le jugement commence à paraître, la vanité de ce monde qui disparaît , ne semble plus rien ; et la réalité de celui qui s'avance , et qui se rend très-présent en ect inslant, paraît aloi> clairement ce qu'elle est
LÎVRE I. Cil A P. VII. 83
Ainsi , pour des choses vaincs et de néant , vous vous trouvez en état de perdre tout le bien que vous pouviez espérer ; et de quelque côté que vous tourniez les yeux , vous êtes environné de sujets de peines et de douleurs. Il ue vous reste plus de temps nt de vie pour faire pénitence ; le cours de vos années est déjà fini ; ni les amis , ni les idoles que vous adoriez , ne peuvent vous secourir ; au contraire , ce que vous avez le plus aimé vous causera le plus de tourment. Dites-moi, je vous prie, en cette extrémité que penserez-vous ? où irez-vous ? que ferez-vous ? à qui aurez-vous recours ? Retourner en arrière , cela ne se peut ; passer outre , vous ne pouvez le supporter ; demeurer en l'état où vous êtes , cela ne vous est pas permis. Que ferez-vous donc ?
Dieu a dit par son prophète ( Atnos. 8, v. 9 ) : V Le soleil se couchera pour les médians en plein » midi, et je ferai qu'ils ne verront pas la terre en c plem jour : je convertirai leur joie en pleurs , et » leurs derniers jours en des jours d'amertume. )> Qu'y a-t-il de plus redoutable que ces paroles ? Le soleil se couchera en plein midi, parce qu'alors îesméchans auront devant les yeux la multitude de leurs péchés, qui leur feront voir que la justice de Dieu commence à arrêter le cours de leur vie. Ils concevront la plupart des craintes si désespérées , qu'il leur semblera qu'ils sont tout-à-fait abandonnés de la miséricorde de Dieu. Ainsi , encore au milieu du jom* , c'est-à-dire, dans les termes de la vie, et dans le temps de mériter ou de démériter, il leur semblera qu'il n'y a plus pour eux ni mérite ni démérite , et^ que toutes les voies du pardon leur sont déjà fermées..
§4 LE GUIDE DES PiiCIIL UR?.
La passion de la crainte est bien puissante ; elle a le pouvoir d'augmenter les choses qui sont petites , et de rendi'c présentes celles qui sont les plus éloignées : et si quelquefois une crainte légère a tant de force , que fera alors la crainte d'un juste et véritable péril ? lisse voient ayant encore un peu de vie , parmi leurs amis , et néanmoins il leur semble qu'ils commencent à ressentir déjà la peine des damnés ; il leur semble qu'ils sont vivans et morts ; et s'a/ïligeant de perdre les biens présens qu'ils abandonnent , ils commencent à souffrir les tourmens à venir qu'ils appréhendent ; ils estiment heureux ceux qui demeurent au monde , et l'envie qu'ils leur portent est un accroissement de leur propre douleur.
Ce sera donc alors que le soleil se couchera véritablement pour eux en plein midi ; ce sera alors qu'il leur semblera , de quelque côté qu'ils tournent la vue 5 que les chemins pour aller au Ciel leur sont ijermés , et qu^ils ne découvriront pas un seul rayon de lumière. S'ils regardent la miséricorde de Dieu , ils s'en croient indignes ; s'ils regardent sa justice , elle paraît s'appesantir déjà sur leur tête, et leur jour semble fini, et celui de Dieu commence à paraître. S^ils se représentent leur vie passée, elle s'élève tout entière contre eux pour les accuser; s'ils considèrent le temps présent , ils se voient mourans , et près de paraître devant leur juge qui les attend pour prononcer leur condamnation. Parmi de si étranges objets de crainte , que feront- ils ? où pourront-ils aller ?
Le Prophète dit quelque chose de plus : La lumière sera pour eux convertie en ténèbres en plein 'our. Que veut dire cela ^ sinon ouc les choses qui