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compréhensibles qualités , il se perdrait dans la douceur et dans la joie qu'il en ressentirait , si Dieu ne le soutenait par une grâce particulière.
Voilà quelle est la première et la principale des raisons qui nous obligent d'aimer et de servir Dieu ; et c'est une chose si généralement établie , que les épicuriens mêmes , qui ont détruit toute la philosophie , puisqu'ils niaient la divine providence et l'immortalité des âmes, n'ont osé rejeter la religion , qui est le culte et l'adoration que nous devons à Dieu.
L'un de ces philosophes que Cicéron (De Ncit. Dcor.) fait parler sur ce sujet, prouve, par des argumens invincibles , qu'il y a un Dievi ; que ce Dieu est rempli d'une infniité de perfections infinies , qui le rendent digne du respect et de l'adoration des hommes ; et que les créatures , qviand aucune autre considération ne les y obligerait , sont tenues de rendre ces devoirs à cet Elre seul nécessaire. Si nous traitons avec honneur un roi , par la seule considération de sa personne , et sans attendre de lui aucune grâce , combien plus justement rendrons-nous ces devoirs à ce Roi et à ce Seigneur qui , conrnne dit saint Jean (Jpoc. ig. Isa. 49)9 porte écrit sur ses vétemenset sur sa cuisse , le Roi des rois , et le Seigneur des seigneurs ! C'est lui qui de trois doigts tient suspendue toute la masse de la terre ; c'est lui qui dispose les causes , qui meut les cîeux , qui change les temps et altère les élémens , qui partage les eaux, qui produit les vents , qui engendre tontes choses ; c'est lui qui donne la vertu et l'influence aux planètes , et qui , comme le ïloi et le Seigneur de tout ce qui existe , fait vivre et conserve toutes les créatures.
Le royaume qu'il possède ne lui vient ni par succession , ni par élection , mais par nature; et comme naturellement l'homme est au-dessus d'une fourmi , ainsi cet Etre infini surpasse si éminemment toutes les choses créées , que l'univers e§t à peine devant lui comm^e un de ces vils insectes. Si les ténèbres de la philosophie n'ont pu obscurcir cette vérité . de quel éclat doit-elle briller au sein des lumières de la religion chrétienne !
Cette religion divine nous enseigne que , quelles que soient d'ailleurs nos obligations envers Dieu , son infinie grandeur est le premier molif qui nous fait un devoir de l'adorer , et que seule elle suffit pour lui mériter l'amour et le service des hommes. Tous les saints , dont l'amour était si pur et si fidèle , ont connu cette vérité ; et c'est ce qui a fait dire à saint Bernard traitant de cette matière {Serm. 85, in Caiit. ) , a que le vrai et parfait amour ne se fortifie » pas par la confiance , et qu'il ne diminue point par » la défiance ; » pour nous faire entendre qu'il n'entreprend pas de servir Dieu pour les récompenses qu'il en attend , et qu'il ne se ralentirait point , quand il n'aurait rien à espérer , puisque l'intérêt n'a point de part en lui , et qu'il n'est animé que par la considération du pur amour dû à cette bonté infinie.
Quelque certaine que soit cette vérité , ce motif est néanmoins celui qui touche le moins ceux qui ne sont pas encore parfaits , parce qu'ils sont d'autant plus esclaves de leur intérêt que l'amour-propre règne davantage en eux; et que, encore grossiers etignolans, ils ne peuvent comprendre la beauté et l'excellence de cette bonté souveraine. En effet, s'ils avaiçnt
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un pen pins de lainière, le seul éclat de celte divine beauté ne ravirait-il pas tellement leurs cœurs . qu'ils ne désireraient rien davantajçe ? C'est pourquoi il ne sera pas hors de propos d'éclairer leurs esprits, afin qu'ils puissent pénétrer un peu plus avant dans les grandeurs de Dieu.
Tout ce dont je me servirai pour cela , sera tiré de saint Denis ( De Myst. Theolog. cap.^[\ ) , qui , dans sa théologie, a eu dessein de nous faire connaîlie la disproportion infinie de la dignité de l'Etre divin , avec tous les êtres créés; pour nous apprendre qwe si nous voulons entrer dans la connaissance de Dieu , il faut nécessairement retirer nos yeux des perfections que nous remarquons dans les créatures , afin que nous ne nous trompions point envoûtant mesurer notre Dieu avec des choses si disproportionnées à sa grandeur. Laissons-les dans leur bassesse, et élevons nos âmes à la contemplation d'un Etre au-dessus de tous les êtres, d'une substance au-dessus de toutes les substances , d'une lumière qui obscurcit toutes les lumières , et d'une beauté qui surpasse tellement toutes les beautés visibles, que la plus parfaite n'est que laideur et difformité devant elle.
C'est ce que nousmarquait cette obscurité dans la^ quelle Moïse ( Exod. 24 ) entra pour parler à Dieu ; elle lui ôta la vue de tout ce qui n'était pas Dieu, afin qu'il pût le connaître seul. La même chose nous est encore marquée parElie ['ùPiCfj. ig), qui se couvrit de son manteau , lorsqu'il vit passer devant lui la gloire de Dieu. Il faut de même que l'homme fei me les yeux à toutes les choses du monde , comme étant viles et méprisables , lorsqu'il voudra s'élever à la coiî«
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templation de la gloire de son Dieu. Nous connaUrons bien mieux cette vérité , si nous considérons la disproportion qui est entre cet Etre incréé et tous les êtres créés , entre le Créateur et ses créatures. Tout ce qui a été fait ayant eu un cominencenient , peut avoir une fin ; mais celui qui a fait toutes choses , étant sans commencement , ne peut aussi être borné par la mesure du temps. Les créatures reconnaissent un supérieur de qui elles dépendent ; Dieu , qui n'a point de dépendance , ne reconnaît rien au-dessus de lui : les créatures sont variables , inconstantes et sujettes au changement ; Dieu demeure toujours égal , et affranchi de toutes vicissitudes , les créatures sont composées , Dieu est simple dans son essence , et exempt de cet assemblage de parties qui entre dans la composition des corps.
Les créatures , quelque parfaites qu'elles soient , peuvent fétre encore davantage ; elles peuvent avoir plus qu'elles n'ont , et savoir plus qu'elles ne savent : mais Dieu ne peut être plus qu'il n'est , parce qu'il a en soi la perfection de tous les êtres ; il ne peut avoir rien au delà de ce qu'il possède , parce qu'il est l'abîme de toutes les richesses; il ne peut savoir plus que ce qu'il sait , parce que sa sagesse est infinie , et que son éternité , à laquelle toutes choses sont présentes , ne souffre pas que rien se puisse dérober à sa connaissance. C'est pourquoi le premier de tous les philosophes profanes l'appelle im acte pur, c'est-à-dire , la dernière et absolue perfection , qui ne peut recevoir d'accroissement , n'y ayant rien qui soit au- dessus d'elle, comme il ne se peut rien imaginer qui lui manque. Toutes les créatures sont sujettes à la vicissi-
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tnde et au mouvement , afin que , comme elles sont pauvres , elles puissent par ces cliangemens trouver ce qu'elles n'avaient pas ; Dieu, au contraire, demeure ferme et immobile dans son être , parce que n'ayant besoin d'aucune chose , et se trouvant en tous lieux , tous les mouvemens , les altérations et les changemens , lui seraient entièrement inutiles.
Toutes les choses créées diffèrent entre elles , et se peuvent aisément distinguer les unes des autres; mais Dieu ne souffre aucime distinction , à cause de la simplicité de son essence ; de sorte que son être est son essence , son essence est sa puissance , sa puissance est sa volonté, sa volonté est son enteudement, son entendement est son être , son être est sa sagesse , sa sagesse est sa bonté, sa bouté est sa justice, et sa justice est sa miséricorde; et quoique sa miséricorde produise des effets contraires à sa justice, parce que le devoir de l'une est de pardonner, et que celui de l'autre est de punir , elles sont néanmoins si absolument en lui une même chose , que sa justice est sa miséricorde, comme sa miséricorde est sa justice. De sorte qu'en Dieu il semble qu'il y ait des perfections et des qualités contraires , quoiqu'elles ne le soient pas, comme le remarque saint Augustin {^Mcd. cap. 12 et 19) , parce qu'il est très -caché et très-présent, trèS'beau et très-fort , stable et incompréhensible , sans lieu et en tous lieux , invisible et qui voit tout, immviable et qui change tout : c'est lui qui agit toujours , et qui se repose éternellement ; c'est lui qui remplit tout, et qui ne peut être resserré dans aucun espace ; qui povirvoit à tout sans empressement ; qui est grand sans quantité , et par conséquent sans me-
sure ; qui étitnt bon sans qualité , est souverainement bon. linfin, pour abréger , et pour ne pas nous perdre dans cet abîme , nous pouvons dire que comme toutes les créatures ont un être limité, dans les bor nés duquel elles sont enfermées , elles ont aussi un pouvoir déterminé , au delà duquel elles ne peuven*" s'étendre. Les œuvres aiLxquelIes elles s'occupent, Kont bornées ; les lieux oii elles demeurent , sont limités ; elles ont des noms par lesquels elles sont désignées 5 des définitions par lesquelles elles sont connues 5 des genres particuliers auxquels elles se rapportent : mais pour cette suprême justice , comme elle est infinie dans son être, elle Test aussi darxs sa puissance et dans tous ses attributs ; elle n'a point de définition qui l'exprime , point de genre sous lequel elle soit comprise , point de lieu qui la renferme , point de nom qui la distingue. Au contraire, comme dit saint Denis {de Divin. Nom. , cap. i ) , sans avoir aucun nom , elle a tous les noms , parce qu'elle contient en elle toutes les perfections signifiées pai les noms. De sorte que l'on peut dire que comme toutes les créatures sont limitées, elles sont aussi compréhensibles ; au lieu que cette essence divine étant infinie , est , par cette raison , incompréhensible à tout entendement créé. Car, comme dit Aristote, ce qui est infini , ne peut être compris que par celui-là seul qui comprend touîes choses.
Cette grandeur incompréhensible de Dieu nous est figurée par ces deux séi-apluns (pi'fsaïe ( 6 ) vit auprès du Seigneur , assis sur un trône élevé; chacun avait six ailes; deux couvraient la face de Dieu, et dcu^ aut'cs les pieds î^ 'était-ce pas pour nous faire cnten-
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dre que ces intelligences supérieures à toutes les autres , qui occupent les preniières places du Ciel, et approchent le plus près de Dieu, ne sont pas capables de connaître entièrement ce qu'il est, bien qu'elles aient le privilège de le voir clairement dans son essence même , et dans toute sa beauté ? C'est ainsi que ceux qui sont au bord de la mer, la voient véritablement sans que leurs regards puissent en embrasser toute l'immensité. Ces esprits bienlieu^reux avec tous les autres élus qui demeurent dans le Ciel , voient Dieu réellement ; mais ils ne peuvent comprendre ni i'abîme de sa grandeur , ni la durée de son éternité. C'est pour cette raison qu'il est dit que Dieu est assis sur ies Chérubins; et quoiqu'ils soient remplis des trésors de la sagesse , il est dit néanmoins que Dieu est sur eux; povir montrer qu'ils ne peuvent ni atteindre à sa grandeur, ni comprendre son essence.
Ce sont en effet ces ténèbres dont parle David ( 1 7 , V. 12), lorsqvi'ii dit « que Dieu a environné son » tabernacle de ténèbres , » pour nous faire entendre ce que TApôtre a expliqué plus clairement, lorsqu'il dit «que Dieu habite dans une lumière inaccessible. » Car de même que le soleil tout brillant de lumières , ne peut être vu parce que notre regard est trop faible pour le fixer ; de même , Dieu , le plus inlèîligibîe des êtres , puisque c'est en lui que nous comprenons toutes choses , n'est pas connu en cette misérable vie à cause de l'extrême faiblesse de notre intelîigenee.
C'est pourquoi , lorsque celui qui veut en quelque sorte s'élever à sa connaissance, sera parvenu au plus haut point des grandeurs qvi'il puisse comprendre, iî doit reconnaître avec humilité , qu'il lui reste encore^
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lO LE GUIDE DES PÉCHi:UI\S.
un espace infini à parcourir. Ce qu'il ignore est infi niment plus grand que tout ce qu'il a pu concevoiret plus il avouera celle incompréhensibilité , plus il approchera de cette haute connaissance. Cette merveille a fait dire à saint Grégoire, sur ces paroles de Job , C'est iiii qui fait des choses grandes et incomfvéliensibtes sans nombre: «Nous ne parlons ja- » mais mieux des œuvres de la toute-puissance divi- » ne, que lorsque surpris d'étonnement et ravis d'ad- > miration , nous demeurons dans un respectueux si- » ience. » Comme ceux qui ont dessein de louer queli^u'un, ne pouvant assez exprimer par les paroles la j^andeur du mérite qu'ils se sont proposé, semblent en se taisant s'acquitter mieux de ce qu'ils ont entrepris; ainsi, selon Topinion de saint Denis, nous devous révéler les secrets de cette déité suprême avec un saint et profond respect de notre ame , et avec un chaste et religieux silence.
Il semble qu'en cela ce saint ait voulu faire allusion aux paroles de David [Ps. Ô4, v. 2 ) , qui , selon la traduction de saint Jérôme, signifient que pout vous tes louanges se taisent , ô Dieu , en Sion : paraissant nous faire entendre que la plus parfait louange que Ton puisse donner à Dieu , est celle qu'on hii rend par le silence. Il faut que nous reconnaissions l'incapacité de notre entendement, et (pienouconfcssions que la sublimité de cette substance ineffable ne se peut concevoir; que son être est au-dessus de tous les êtres , sa puissance au-dessvis de toutes les puissances , sa grandeur au delà de toutes les grandeurs, et que sa substance surpasse infiniment^ et avec des di(fcrcnccs incompréhcnsibl{\s , toute autre substance; soit visible, soit invisible. Sur quo