‹ Le guide des pécheursChapitre 88 sur 142 · LIVRE I.. CIUP. XV. }r · texte numérisé non relu

LIVRE I.. CIUP. XV. }r

et leur plus grande occupation sont de penser comment ils pourront servir Dieu, en quel état ils pourront se mettre pour plaire à celui qu'ils aiment si vivement, qui a tant fait, qui fait encore chaque jour tant de choses pour enx , et qui les traite avec tant de douceur et de consolations» S'il est vrai que l'homme pécheur et incapable par lui-même de se porter au bien , peut néanmoins garder à Dieu cette fidélité , que ne fera point pour lui celui de qui la bonté, l'amour et la fidélité sont infinis?

Si Dieu ne dédaigne pas de disputer avec les bons en bonté, quels avantages ne voudra-t-il pas avoir en ce(tc glorieuse concurrence? Et si l'homme de bien veut faire tant de choses pour être plus agréable à son Dieu, que ne fera point Dieu lui-même pour la consolation du juste ? C'est en effet ce qui ne se peut ni expliquer ni concevoir; aussi le prophète Isaïe a dit {Isa. 64. V. 4) '• « Qu'il n'y a point d'œil qui puisse » voir, ni d'oreille qui puisse comprendre ce que » Dieu a préparé pour ceux qui ont mis leur espéran- » ce en lui : » ce qui ne doit pas seulement s'entendre des biens de la gloire, mais aussi de ceux de la grâce.

Le chemin de la vertu n'a-t-il donc pas ses plaisirs et ses délices? Croyez-vous que toutes les voluptés des hommes se puissent comparer à celles-là ? Quelle proportion peut-il y avoir entre la lumière et les ténèbres , entre Christ et Bélial ? Quelle comparaison entre les voluptés de la terre et les voluptés du Ciel; entre les contentemens de la chair et les contentemens de l'esprit ; entre les délices des créatures et les délices du Créateur, puisqu'il est certain que plus les choses sont nobles et excellentes , plus elles sont

I(j8 LE GUIDE DES PÉCHEURS.

Capables de nous satisfaire ? Que nous a voulu enseigner le Prophète lorsqu'il a dit {Psal. 56. v. 16 ) : «Le peu que le juste possède, vaut mieux que l'a- » bondance des pécheurs ? » Et en un autre lieu (Fs. 83. V. 1 1) : « Seigneur, il vaut mieux passer un seul » jour dans votre maison que d*en passer mille hors » d'elle; aussi j'aime mieux vivre pauvre et abject » dans la maison de mon Dieu, que demeurer dans- » les palais des pécheurs. » Enfin, quelle auti*c chose nous a voulu marquer l'épouse dans les Cantiques, lorsqu'elle a dit [Cant. i. v. \) : « Seigneur, vos ma- » melles valent mieux que le vin ? » Et un peu plus bas {Ihid. v. 2) : « Seigneur, nous avons grand sujet » de nous réjouir en vous, nous souvenant de vos ma- » melles qui sont plus douces que le vin ; » c'est-à- i dire nous souvenant du lait très-agréable des consolations et des caresses avec lesquelles vous nourrissez vos enfans spirituels dans votre sein. Il est clair que le Saint-Esprit, en disant que les douceurs de la grâce sont préférables au vin, a voulu désigner par cette seule parole tous les plaisirs charnels que cette femme de l'Apocalypse, assise sur les eaux, donnait à boire dans une coupe d'or, pour enivrer tous les habitans de Babylone {Àpoc. 17), et pour leur troubler les sens , afin qu'ils ne pussent apercevoir leur ruine.

LÎVr.E I. CHAP. XV, lï)(j

Que c'est dans V oraison principalement que les hommes vertueux jouissent de ces consolations divines.

Si vous me demandez en quoi principalement ies justes jouissent de ces consolations dont nous venons de parler, le Seigneur vous répondra pour moi par la bouche du prophète Isaïe, lorsqu'il dit : « Les ea- )) fans des étrangers qui s'approcheront du Seigneur » pour le servir et pour l'aimer, et peur garder les » l(jis de son amitié, seront par moi élevés sur ma » sainte montagne, et je les réjouirai dans la liiairioa » de mon oraison. » C'est donc principalement dans ce saint exercice que le Seigneur console ses élus. Ce qui a fait dire à saint Laurent Juslinien ces excelleîites paroles (S. Laiir. Justin., Tract, de orat. in ligno vitœ) : « Par l'oraison, les justes sont enilani- » mes del'amovn' de leur Créateur ; et alorâ s'élcvant » quelquefois au-dessus d'eux-mêmes, il leur semble » déjà qu'ils sont parmi les chœurs des anges , et » qu'en la présence du Seigneur ils chantent, ils ai- » ment, ils gémissent, ils louent, ils pleurent, ils » jouissent, ils mangent et out faim, ils boivent et ont » soif; et. que de toute Tétendiîe des forces de leur » amour ils travaillent pour se traufformer eu voi:s, » ô mon Dievi , contemplant par la foi , adorant par » l'humilité, recherchant par les désirs, et jouissant » par la charité de vos perfections divines. C'est alors » qu'ils connaissent par expérience combien ce que

» VOUS avez dit est véritable : Ma joie sera accomplie ry en eux. »

Cette joie, comme un ruisseau de paix, se répand dans toutes les puissances de leurs aines : elle éclaiixî l'entendement, elle réjouit la volonté, elle recueille la mémoire, et élève toutes les pensées à Dieu. Alors, avec des bras d'amour , ils embrassent dans leur sein une chose qui ne leur est pas connue ; mais elle leur est si chère, qu'ils aimeraient beaucoup mieux mourir que de la perdre ; et comme le patriarche Jacob {Gènes. 52) luttait avec l'ange sans le vouloir laisser échapper de ses mains , de même le cœur, en quelque façon, semble lutter ici-bas avec cette douceur divine, afin qu'elle ne se sépare pas de lui, puisqu'il trouve en elle tout le bien qu'il peut souhaiter ; comme un autre saint Pierre sur la montagne, il s'écrie: Seigneur, il est bon que nous demeurions ici. L'anie entend tous ces termes d'amour des Cantiques, et elle chante de son côté tous ces airs agréables. «Il a sa » main gauche sous ma tète, et il m'embrasse de sa » droite [Cant. 2). » Et ce qui est un peu plus haut : » Soutenez-moi avec des fleurs, et environnez-moi » avec des fruits, parce que je languis d'amour. « [Ibid). «

L'ame , embrasée de ces divines ardeurs , désire avec une passion violente de sortir de la prison de son corps, et elle se nourrit nuit et jour de ses larmes, parce qu'elle ne s'en sépare pas assez tôt. La mort est l'objet de ses désirs, et la vie l'exercice de sa p^'îtience ; ce qui lui fait continuellement proférer ces mêmes paroles de l'épouse [Cant. 8) : « Qui me » donnera , mon cher frère , nourri dans le sein de

Page 1