LIVRE I. CIIAP. XV
Que pensez- vous de ces nuits ? Ne sont-elles pas plus heureuses que celles des enfans de siècle, qui , chargés de crainte et de soupçons, vont dresser des embûches à la chasteté des vierges les plus innocentes , pour leur faire perdre leur ame avec leur honneur; ils exposent leur vie présente, et amassent sur eux un trésor de colère et de vengeance, qui éclatera en ce jour terrible où les méchantes actions seront condamnées ?
§. II
I^cs consolations que reçoivent ceux qui commencent à servir Dieu.
Vous me direz peut-être que des faveurs si extraordinaires ne sont pas accordées à tous , et qu'il n'y a que les parfaits qui les goûtent. Il est vrai (jue pour l'ordinaire de si grands biens soiît pour les grandes âmes; mais cependant Dieu prévient assez souvent par les bénédictions de sa douceur ceux qui commencent à entier à son service. îl leur donne du lait comme à des enfans, pour les accoutumer peu à peu à manger le pain des forts. Rappelez- vous les réjouissances qui se firent à l'arrivée de l'enfant prodigue , les festins , les assemblées , la musique qui retentissait de toutes parts. Qu'était-ce que tout cela, sinon une figure de la joie spirituelle que ressent i'ame qui se voit délivrée de l'Egypte, et df'gagée de la captivité du démon ? Car coïiiment celui qui, après avoir été long-temps esclave de ses passions , commence à goûter cette douce liberté des enfans de Dieu , ne se réjouirait-il pas d'un si gtand bien ? Comment pourraii-ii s'empêcher d'appeler toutes les créa-iri^s, aiiii
204 LE CriDE DES PtCIÎKTJRS.
qu'elles l'aident à rendre grâces à son libérateur, en
hil disant {E xocl. 1 5. V. i): «Louange au Seignevir, qui
> a si glorieusement triomphé , et qui a précipité le » cheval et le cavalier dans les abîmes de la mer ! »
S'il n'en était pas ainsi , où serait cette providence divine, qui traite chaque créature selon son naturel, sa faiblesse, son âge et sa capacité ? Car il est certain que si D>eu ne faisait de pareilles faveurs aux hommes charnels, et par conséquent incapables de se porter eux-mêmes aux choses spirituelles, ils ne se résoudraient jamais à suivre cette nouvelle voie , ni à fouler aux pieds le monde avec ses charmes. Aussi la Providence, dès qu'elle se détermine à faire entrer les pécheurs dans la voie étroite, leur aplanit tellement le chemin de la vertu, qu'ils y peuvent commodément marcher, sans que les mauvais pas qui s'y rencontrent les obligent de retourner en arrière.
Cette vérité nous est figurée par le voyage que Dieu fit faire aux enfans d'Israël, pour les conduire dans la terre promise. Moïse en écrit en ces termes [Exod.): « Quand le Seigneur retira les enfans d'Israël de la » terre d'Egypte , il ne les mena pas par le pays des » Philistins , quoique ce fût plus court , de crainte j» qu'ils ne se repentissent au milieu de leur retraite, » et qu'ils ne s'en retournassent en Egypte, voyant
> les guerres qu'ils eussent rencontrées de ce côté. » Dieu use encore d'une prévoyance semblable pour conduire au Ciel ceux qu'il a retirés du monde.
On peut même dire que quelque grandes que soient les faveurs et les consolations des hommes parfaits, néanmoins la bonté de Dieu est telle envers les nou veaux convertis , qu'il lejir accorde quelquefois des