‹ Le guide diplomatique (volume 3)Chapitre 58 sur 98 · II · texte numérisé non relu

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iroiivcr plus longtemps dans la violation de ses promesses le moyen d'assurer paisiblement sa prospérité et de se procurer d'immenses bénéfices. S. M. l'empereur , mon maître , désirant changer un ordre de choses aussi opposé au système adopté par la presque totalité de l'Europe, m'a formellement chargé de presser, par les plus vives instances , S. M. Suédoise de déclarer la guerre à l'AngleK rre ; d'ordonner en même temps la saisie des bâtiments anglais dans tous les ports , ainsi que la confiscation des denrées et marchandises anglaises ou coloniales partout où elles se trouveront, et sous quelque pavillon qu'elles aient été importées, contre la teneur du traité, et postérieurement à la déclaration du roi qui interdisait ses États au commerce britannique. Je dois de plus déclarer à V. Exe. que S. .M. I.etR. attache une telle importance aux propositions que je viens d'énoncer en son nom qu'elle m'ordonne expressément, dans le cas où le roi ne jugerait pas à propos d'y consentir pleinement el sans restriction , de me retirer sans prendre congé , cinq jours après la date de la dépêche que j'ai l'honneur d'adresser à V. Exe.

Je prie V. Exe. d'agréer l'assurance de ma haute considération.

Le baron Alquier.

Stockhohn, le 13 novembre 1810.

Réponse du ministre des affaires étrangères de Suède à la lettre précédente.

Monsieur,

J'ai mis sous les yeux du roi la lettre que vous m'avez adressée en date du 1 3 de ce mois , et c'est par ordre exprès de S. M. que j'ai l'honneur de vous répondre ici que le roi, accoutumé à remplir avec exactitude toutes les obligations qu'il a contractées, a agi envers la France avec sa loyauté ordinaire : il ne s'est pas permis d'expliquer le traité de Paris, il a voulu qu'il fût observé par ses sujets selon sa teneur littérale. Le traité a été publié pour leur servir de règle ; aucune permission n'a été donnée , comme vous paraissez le croire.

Le gouvernement suédois a fait cesser toute communication avec

l'Angleterre; les comptoirs de postes de la Suède ne reçoivent aucunes lettres venues de ce pays et n'y font aucune expédition.

Aucun paquebot anglais n'entre dans un port de la Suède qui se trouve sous sa surveillance. Il est pourtant très-possible que des communications puissent avoir eu lieu par fraude , et par conséquenl à l'insu du gouvernement. Les côtes de la Suède sont d'une si grande étendue qu'il est impossible de les garder. Il faut croire que d'autres pays se trouvent dans le même cas , car nous voyons tous les jours , dans les gazettes , des nouvelles d'Angleterre arrivées par la France, et déjà , avant la paix de Paris, des lettres anglaises sont venues en Suède par l'Allemagne.

D'immenses convois ne sont assurément pas sortis des ports de la Suède pour l'Angleterre. Ce que vous appelez la rade de Gothembourg est apparemment Vingoë-Sund , éloigné de huit lieues de France du continent de la Suède, et par conséquent hors dela portée du canon. Les convois s'y assemblent parce qu'ils ne peuvent pas y être troublés. Les quinze cents bâtiments et au delà qui doivent s'être trouvés à Vingoë où sont-ils allés? assurément pas dans les ports de la Suède. S'ils ne sont pas confisqués chez nos voisins, il faut croire à la vérité des rapports qui annoncent des fraudes immenses commises chez ceux qui les mettent sur notre compte dans l'intention de nous nuire.

On n'a qu'à jeter les yeux sur la carte de Suède pour se convaincre de l'impossibilité de garder sur tous les points des côtes aussi vastes , remplies de ports et garnies d'une immense quantité d'îles toutes propres au débarquement. Si l'on parvient à en mettre une eu état de défense, les Anglais s'emparent d'une aulre, et tout ce qu'on peut faire est en pure perle. L'année passée , toute la puissance de l'empire russe ne fut pas en état d'éloigner les Anglais de Nargoë, île située à l'entrée du port de Rével , devant laquelle une partie de la flotte anglaise était stationnée. Il n'y a pas eu de condescendance de la part du gouvernement suédois. Il a dû souiïrir ce qu'il n'était pas en état d'empêcher, n'ayant pas les moyens pécuniaires nécessaires ni les forces navales suffisantes pour éloigner les Anglais , qui sont maîires de la mer. Si de là ils ailendent et saisissent les moments d'introduire leurs denrées sur le continent, la Suède ne peut pas l'empêcher; et si cette irapor-

tatioii est partout favorisée, ce n'est pas à la Suède mais bien aux puissances continentales qu'il faut s'en prendre.

Vous me parlez, monsieur, d'immenses richesses accumulées en Suède par le commerce, et vous ne pouvez pas ignorer que l'argent de la Suède perd vingt quatre pour cent contre celui de Hambourg, et encore plus contre celui de France ; et le cours du change étant l'unique échelle d'après laquelle on puisse juger du gain que fait le commerce d'un pays , je vous laisse à déterminer vous-même les avantages que la Suède a retirés du sien.

S. M. l'empereur ayant cru devoir faire de nouvelles demandes, qui donnent une plus grande extension aux traités subsistants entre la Suède et la France, et le roi mon auguste maître n'écoulant en cette occasion que ses sentiments invariables d'estime et d'amitié envers S. M. I. et R. , s'est décidé à donner une nouvelle garantie de ses intentions et des principes qui le guident.

S. M. m'a en conséquence ordonné de vous annoncer, monsieur, qu'elle déclare la guerre à l'Angleterre; qu'elle ordonne la saisie des bâtiments anglais qui se trouveraient contre toute attente dans les ports de Suède ; que, pour ne donner lieu à aucune imputation ultérieure touchant une connivence secrète avec la Grande- Bretagne ou une introduction suivie et frauduleuse des denrées coloniales sur le continent , le roi fera renouveler de la manière la plus sévère la prohibition déjà existante contre l'introduction en Suède de denrées ou de marchandises coloniales, quels que soient leur origine et le pavillon sous lequel elles seraient apportées, et ne permettra plus, dès à présent et sans la moindre restriction, aucune exportation de Suède sur le continent des denrées ou marchandises anglaises ou coloniales. De plus, S. 31. donnera les ordres nécessaires pour que , par des recherches , la totalité des denrées ou marchandises anglaises ou coloniales importées en Suède, sous quelque pavillon que ce soit, postérieurement au 2k avril de la présente année, soit constatée et mise à la disposition légale du roi.

En se portant à ces sacrifices, dont l'expérience prouvera la grandeur, le roi a principalement eu en vue son amitié constante pour S. W. l'empereur des Français, et son désir de contribuer aussi de son côté au succès du grand principe qui vient

d'être all(?gué contre la Suède touchant la paix maritime. Ce n'est qu'en réunissant ses efforls à ceux du continent pour accélérer la pacilicalion générale que S. M. pourra justifier en partie aux yeux de ses sujets les pertes immenses auxquelles les circonsiances vont les assujettir, et prouver à l'Europe qu'il n'a point dépendu d'elle de voir en ce moment la paix régner sur les mers et le commerce rendu à son indépendance primitive.

C'est avec ces sentiments que j'ai l'honneur d'être , etc.

Le baron d' Engcstrohm.

Stockholm, le 18 novembre 1810.

Lettre du prince de Metlcrnich , chancelier de cour et d'État d'Autriche, adressre de Vérone au Chargé d'affaires de V empereur à Madrid, sur tes affaires d'Espagne. (1822.)

La situation dans laquelle se trouve la monarchie espagnole , à la suite des événements qui s'y sont passés depuis deux ans, était un objet de trop haute importance pour ne pas avoir sérieusement occupé les cabinets réunis à Vérone. L'empereur, notre auguste maître, a voulu que vous fussiez informé de sa manière d'envisager cette grave question, et c'est dans ce but que je vous adresse la présente dépèche.

La révolution d'Espagne a été jugée par nous dès son origine. Selon les décrets éternels de la Providence, le bien ne peut pas plus naître , pour les États que pour les individus, de l'oubli des premiers devoirs imposés à l'homme dans l'ordre social ; ce n'est pas par de coupables illusions, pervertissant l'opinion, égarant la conscience des peuples, que doit commencer l'amélioration de leur sort; et la révolte militaire ne peut jamais former la base d'un gouvernement heureux et durable.

La révolution d'Espagne , considérée sous le seul rapport de l'influence funeste qu'elle a exercée sur le royaume qui l'a subie, serait un événement digne de toute l'attention et de tout l'Intérêt

des souverains étrangers ; car la prospérité ou la ruine d'un des pays les plus intéressants de l'Europe ne saurait être à leurs yeux une alternative indifférente; les ennemis seuls de ce pays, s'il {■mouvait en avoir, auraient le droit de regarder avec froideur les convulsions qui le déchirent. Cependant une juste répugnance à toucher aux affaires intérieures d'un Étnt indépendant déterminerait peut-être ces souverains à ne pas se prononcer sur la situation de l'Espagne, si le mal opéré par sa révolution s'était concentré et pouvait se concentrer dans son intérieur. Mais tel n'est pas le cas : cette révolution , avant même d'être parvenue à sa maturité, a provoqué déjà de grands désastres dans d'autres pays ; c'est elle qui , par la contagion de ses principes et de ses exemples, et par les intrigues de ses principaux artisans, a créé les révolutions de Naples et de Piémont; c'est elle qui aurait embrasé l'Italie tout entière, menacé la France , compromis l'Allemagne, sans l'intervention des puissances^qui ont préservé l'Europe de ce nouvel incendie. Partout, les funestes moyens employés en Espagne pour préparer et exécuter la révolution ont servi de modèle à ceux qui se flattaient de lui ouvrir de nouvelles conquêtes ; partout la constitution espagnole est devenue le point de réunion et le cri de guerre d'une faction conjurée contre la sûreté des trônes et le repos des peuples.

Le mouvement dangereux que la révolution d'Espagne avait imprimé à tout le midi de l'Europe a mis l'Autriche dans la pénible nécessité de recourir à des mesures'peu d'accord avec la marche pacifique qu'elle aurait voulu invariablement poursuivie. Elle a vu une partie de ses États entourée de séditions , cernée par des complots incendiaires , à la veille même d'être attaquée par des conspirateurs dont les premiers essais se dirigeaient contre ses frontières. Ce n'est que par de'grands efforts et de grands sacrifices que l'Autriche a pu rétablir la tranquillité en Italie , et déjouer des projets dont le succès n'eût été rien moins qu'indifférent pour le sort de ses propres provinces. S. M. I. ne peut d'ailleurs que soutenir, dans les questions relatives à la révolution d'Espagne , les mêmes principes qu'elle a toujours hautement manifestés. Dans l'absence même de tout danger direct pour les îienples confiés à ses soins , l'empereur n'hésitera jamais à désa-

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vouer el à réprouver ce qu'il croit faux, pernicieux el condamnable dans l'intérêt {général des sociétés humaines.

Fidèle au système de conservation et de paix sur le maintien duquel elle a contracté avec ses augustes alliés des engagements inviolables, S. M. ne cessera de regarder le désordre et les bouleverseuienis, quelque partie de l'Europe qui puisse en être la victime , comme un objet de vive sollicitude pour tous les gouvernements; et chaque fois que l'empereur pourra se faire entendre dans le tumulte de ces crises déplorables il croira avoir rempli un devoir dont aucune considération ne saurait le dispenser. Il me serait difficile de croire, M. le comte, que le jugement énoncé par S. M. I, sur les événements qui se passent en Espagne puisse être mal compris ou mal interprété dans ce pays. Aucun objet d'intérêt particulier , aucun choc de prétentions réciproques, aucun sentiment de méfiance ou de jalousie ne saurait inspirer à notre cabinet une pensée en opposition avec le bienêtre de l'Espagne.

La maison d'Autriche n'a qu'à remonter à sa propre histoire pour y trouver les plus puissants motifs d'attachement, d'égards et de bienveillance pour une nation qui peut se rappeler avec un juste orgueil ces siècles de glorieuse mémoire où le soleil n'avait pas de couchant pour elle ; pour une nation qui , forte de ses institutions respectables , de ses vertus héréditaires , de ses sentiments religieux, de son amour pour ses rois, s'est. illustrée dans tous les temps par un patriotisme toujours loyal , toujours généreux, et bien souvent héroïque. A une époque peu éloignée de nous , celte nation a encore étonné le monde par le courage , le dévouement et la persévérance qu'elle a opposés à l'ambition usurpatrice qui prétendait la priver de ses monarques et de ses lois; et l'Autriche n'oubliera jamais combien la noble résistance du peuple espagnol lui a été utile dans un moment de grand danger pour elle-même.

Ce n'est donc pas sur l'Espagne , ni comme nation , ni comme puissance, que p -ut porter le langage sévère dicté à S. M. I. par sa conscience et par la force de la vérité ; il ne s'applique qu'à ceux qui ont ruiné et défiguré l'Espagne, et qui persistent à prolonger ses souffrances.

En se K'unissaiit, à Vérone , à ses augusjes alliés, S. M. I. a eu le bonheur do retrouver dans leurs conseils les mêmes dispositions bienveillantes et désintéressées qui ont conslamment guidé les siens. Les paroles qui partiront pour Madrid conslaieront ce fait, et ne laisseront aucun doute sur l'empressement sincère des puissances à servir la cause de l'Espagne, en lui démontrant la nécessité de changer de route. Il est certain que les embarras qui l'accablent se sont accrus depuis peu dans une progression effrayante. Les mesures les plus rigoureusr>s , les expédie nts les plus hasardés ne peuvent plus faire marcher son administration. La guerre civile est allumée dans plusieurs de ses provinces; ses rapports avec la plus grande partie de Tliuropc sont dérangés ou suspendus; ses relations mêmes avec la France ont pris un caractère si problématique qu'il est permis de se livrer à des inquiétudes sérieuses sur les complications qui peuvent en résulter.

Un. pareil état de choses ne jusii(ieraii-il pas les plus sinistres pressentiments?

Tout Espagnol éclairé sur la véritable situation de sa patrie doit sentir que, pour briser les chaînes qui pèsent aujourd'hui sur le monarque et sur le peuple, il faut que l'Espagne mette un terme à cet état de séparation du reste de l'Europe dans lequel les derniers événements l'ont jetée; il faut que des rapports de confiance et de franchise i-e réiab'issent entre elle et les autres gouvernements; rapports qui en g.iranlissant, d'un côté, sa ferme intention de s'associer à la cause commune des monarchies européennes puissent luf fournir , de l'autre , les moyens de faire valoir sa volonté réelle , et d'écarter tout ce qui peut la dénaturer ou la comprimer. Mais pour arriver à ce but il faut avant tout que son roi soit libre, non-seulement de celte liberté personnelle que tout indi\idu peut réclamer sous le règne des lois, mais de celle dont un souverain doit jouir pour remplir sa haute vocation.

Le roi d'Espagne sera libre du moment qu'il aura le pouvoir de faire cesser les malheurs de son peuple , de ramener l'ordre et la paix dans son rojaumc, de s'entourer d'hommes également dignes de sa confiance par leurs principes et par leurs lumières, de substituer enfin à un régime reconnu impraticable par ceux-

là mêmes que l'égoï-me on l'orgueil y tiennent encore atlaché? un ordre de choses dans lequel les droits du monarque seraient heureusement combinés avec les vrais intérêts et les vœux légitimes de toutes les classes de la nation. Lorsque ce moment sera venu l'Espagne, fatiguée de sa longue tourmente, pourra se llaiter de rentrer en pleine possession des avantages que le ciel lui a départis et que le noble caractère de ses habitants lui assure; elle verra renaître les liens qui l'unissaient à toutes les puissances européennes, et S. M. I. se félicitera de n'avoir plus à lui offrir que les vœux qu'elle forme pour sa prospérité, et tous les bons services qu'elle sera en état de rendre à un ancien ami et allie.

Vous ferez de la présente dépèche, monsieur le comte, l'usage le plus ajiproprié aux circonstances dans lesquelles vous vous trouverez eu la recevant. Vous êtes autorisé à en faire lecture au ministre des affaires étrangères, ainsi qu'à lui en donner copie, s'il le demande.

Lettre du comte de Bcmsiot'ff , minhlvc des affaires étrangères de Prusse, adressée de Vérone au Chargé d'affaires du roi à Madrid, sur tes affaires d'Espagne. (1822.)

Au nombre des objets qui fixaient l'altention et réclamaient la sollicitude des souverains et des cabinets réunis à Vérone , la situation de l'Espagne et ses rapports avec le reste de l'Europe ont occupé la première place.

Vous connaissez l'intérêt que le roi, notre auguste maître, n'a jamais cessé de prendre à S. M. C. et à la nation espagnole.

Cette nation, si distinguée par la loyauté et l'énergie de son caractère, illustrée par tant de siècles de gloire et de vertus, et à jamais célèbre par le noble dévouement et l'héroïque persévérance qui l'ont fait triompher des efforts ambitieux et oppressifs de l'usurpateur du trône de France, a des litres trop anciens et trop fondés à l'intérêt et à l'estime de l'Europe eniière pour que les souverains puissent regarder avec indifférence les malheurs qui l'accablent et ceux dont elle est menacée.

L'événement le plus déplorable est venu subvenir les antiques bases de la monarchie espagnole , compromciire le caractère de la nation , attaquer et empoisonner la prospérité publique dans ses premières sources.

Une révolution, sortie de la révolte militaire, a soudainement rompu tous les liens du devoir, renversé tout ordre légitime et décomposé les éléments de l'édifice social, qui n'a pn tomber sans couvrir le pays entier de ses décombres.

On crut pouvoir remplacer cet édifice en arrachant à un souverain déjà dépouillé de toute autorité réelle et de toute liberté de volonté le rétablissement de la constitution des Gortès dé l'année 1812, laquelle, confondant tous les éléments et tous les pouvoirs, ne parlant que du seul principe d'une opposition permanente et légale contre le gouvernement , devait nécessairement détruire cette autorité centrale et tutélaire qui fait l'essence du système monarchique.

L'événement n'a pas (ardé à faire connaître à l'Espagne les fruits d'une aussi fatale erreur.

La révolution , c'est-à-dire le déchaînement de toutes les passions contre l'ancien ordre de choses, loin d'être arrêtée où comprimée , a pris un développement aussi rapide qu'effrayant. Le gouvernement, impuissant et paralysé, n'a plus eu aucun moyen ni de faire le bien ni d'empêcher ou d'arrêter le mal. Tous les pouvoirs se trouvent concentrés, cumulés et confondus dans une assemblée unique : cette assemhlée n'a présenté qu'un conflit d'opinions et de vues, et un froissement d'intérêts et de passions au milieu desquels les propositions et les résolutions les plus disparates se sont constamment croisées , combattues ou neutralisées. L'ascendant des funestes doctrines d'une philosophie désorganisatrice n'a pu qu'augmenter l'égarement général, jusqu'à ce que, selon la pente naturelle des choses , toutes les notions d'une saine politique fussent abandonnées pour de vaines théories, et tous les sentiments de justice et de modération sacrifiés aux rêves d'une fausse Hberté : dès lors, des institutions établies sous le prétexte d'offrir des garanties contre l'abus de l'autorité ne furent plus que des instruments d'injustice et de violence.

et un moyen de couvrir ce système tyrannique d'une apparence de légalité.

On n'hésita plus à abolir sans ménagement les droits les plus anciens et les plus sacrés, à violer les propriétés les plus légitimes, et à dépouiller l'Église de sa dignité, de ses prérogatives et de ses possessions. Il est permis de croire que le pouvoir despotique exercé par une faction , pour le malheur du pays , se serait plus tôt brisé entre ses mains si les déclamations trompeuses sorties de la tribune , les vociférations féroces des clubistes et la licence de la presse n'avaient pas comprimé l'opinion et étouffé la voix de la partie saine de la nation espagnole, qui, l'Europe ne l'ignore pas, en forme l'immense majorité. .Mais la mesure de l'injustice a été comblée, et la patience des Espagnols fidèles paraît enfin avoir iro'.'Vé son terme : déjà le mécontentement éclate sur tous les points du royaume, et des provinces entières sont embrasées par le feu de la guerre civile.

Au milieu de cette cruelle agitation , l'on voit le souverain du pays, réduit à une impuissance absolue, dépouillé de toute liberté d'action et de volonté, prisonnier dans sa capitale , séparé de tout ce qui lui restait de serviteurs fidèles , abreuvé de dégoûts et d'insultes, et exposé , du jour au lendemain , à des attentats dont la faction , si même elle ne les provoque pas sur lui , n'a conservé aucun moyen de le garantir.

Vous, monsieur, qui avez été témoin de l'origine, des progrès et des résultats de la révolution de l'année 1820 , vous êtes à même de reconnaître et d'attester qu'il n'y a rien d'exagéré dans le tableau que je viens d'en tracer rapidement. Les choses en sont venues au point que les souverains réunis à Vérone ont dû enfin se demander quels sont aujourd'hui et quels seront désormais leurs rapports avec l' Espagne.

On avait pu se flatter que la maladie affreuse dont l'Espagne se trouve attaquée éprouverait des crises propres à ramener cette ancienne monarchie à un ordre de choses compatible avec son propre bonheur, et avec des rapports d'amiiié et de confiance avec les autres États de l'Europe. Mais cet espoir se trouve jusqu'ici déçu. L'état moral de l'Fspagne est aujourd'hui tel que ses relations avec les puissances étrangères doivent nécessairement se

trouver troublées ou interverties. Des doclriiies subversives de tout ordre social y sont hautement prèchées et proiégées; des insultes contre les premiers souverains de l'Europe rcmpli>scnt inipuncuient ses journaux. Les sectaires de l'Espagne font courir leurs éujissaires pour associer à leurs travaux ténébreux tout ce qu'il y a dans les pays étrangers de conspirateurs contre l'ordre public et contre l'autorité légitime.

L'elTel inévitable de tant de désordres se fait surtout sentir dans l'aliération des rapports entre l'Espagne et la France. L'irritation qui en résulte est de nature à donner les plus justes alarmes pour la paix entre les deux royaumes. Celte considération suffirait pour déterminer les souverains réunis à rompre le silence sur un état de choses qui , d'un jour à l'autre , peut compromettre la tranquillité de l'Europe.

Le gouvernnment espagnol veut-il et peut-il apporter des remèdes à des maux aussi palpables et aussi notoires? Veut-il et peut-il prévenir ou réprimer les effets hostiles et les provocations insultantes qui résultent pour les gouvernements étrangers de l'attitude que la révolution lui a donnée et du système qu'elle a établi ?

Nous concevons que rien ne doit être plus contraire aux intentions de S. .>J. C. que de se voir placée dans une position aussi pénible envers les souverains étrangers; mais c'est précisément parce que ce monarque, seul organe authentique et légitime entre l'Espagne et les autres puissances de l'Europe, se trouve privé de sa liberté et enchaîné dans .ses volontés, que ces puissances voient leurs rapports avec l'Espagne dénaturés et compromis.

Ce n'est pas aux cours étrangères à juger quelles institutions répondent le mieux au caractère , aux mœurs et aux besoins réels de la nation espagnole ; mais il leur appartient indubilaJjlement de juger des effets que des expériences de ce genre produisent par rapport à elles, et d'en laisser dépendre leurs déterminations et leur position future envers l'Espagne. Or le roi notre maître est d'opinion que , pour con;erver et rasseoir sur des bases solides ses relations avec les puissances étrangères, le gouvernement espagnol ne saurait faire moins que d'offrir à ces puissances des preuves non équivoques de la liberté de S. M. G., et une garantie suffisante de

son intention et de sa faculté d'écarter les causes de leurs griefs et de leurs trop justes inquiétudes à son égard.

Le roi vous ordonne, monsieur, de ne pas dissimuler cette opinion au ministère espagnol , miiisde lui faire lecture de la présente dépêche, d'en laisser une copie entre ses mains, et de l'inviter à s'expliquer francliement et clairement sur ce qui en fait l'objet.

Lettre du comte de Ncsselrode , ministre des affaires étrangères de Russie, adressée de Vérone au Chargé d'affaires de l'empereur à Madrid , sur les affaires d'Espagne. (1822.)

Les souverains et les plénipotentiaires réunis à Vérone dans la ferme intention de consolider de plus en plus la paix dont jouit l'Europe, et de prévenir tout ce qui pourrait compromettre cet état de tranquillité générale, devaient, dès le moment où ils se sont assemblés, porter un regard inquiet et attentif sur une antique monarchie que des troubles intérieurs agitent depuis deux ans, et qui ne peut qu'exciter à un égal degré la sollicitude, l'intérêt et les appréhensions des autres puissances.

' Lorsqu'au mois de mars 1820 quelques soldats parjures tournèrent leurs armes contre le souverain et la patiie , pour imposer à l'Espagne des lois que la raison publique de l'Kurope, éclairée par l'expérience de tous les siècles, frappait de-la plus haute iniprobaiion , les cabinets alliés, et nommément celui de Saint-Pétersbourg, se hâtèrent de signaler les malheurs qu'entraîneraient après elles des i:isiitntions qui consacraient une révolte militaire par le mode de leur établissement.

Ces craintes ne furent que trop tôt et trop complètement justifiées. Ce ne sont plus des théories ni des principes qu'il s'agit ici d'examiner et d'apprécier. Les faits parlent, et quel sentiment leur témoignage ne doit-il pas faire éprouver à tout Espagnol qui conserve encore l'amour de son roi et de son pays? Que de regrets s'attachent à la victoire des hommes qui ont opéré la révolution d'Espagne !

A l'époque où un déplorable succès couronna leur entreprise, l'inlégrilé de la monarchie espagnole formait l'objet des soins de son gouvernement. Toute la nation partageait les vœux de S. M. C. , toute l'Europe lui avait offert une intervention amicale pour rasseoir sur des bases solides l'autorité delà métropole dans les contrées lointaines qui avaient jadis fait sa richesse et sa force. Encouragées par un funeste exemple à persévérer dans la révolte , les provinces où elle avait déjà éclaté trouvèrent dans les événements du mois de mars la meilleure apologie de leur désobéissance, et celles qui restaient encore fidèles se séparèrent aussitôt de la mère-pairie, justement effrayées du despotisme qui allait peser sur son infortuné souverain , et sur un peuple que d'imprévoyantes innovations condamnaient à parcourir tout le cercle des calamités révolutionnaires.

Au déchirement de l'Amérique ne tardèrent pas à se joindre les maux inséparables d'un état de choses où tous les principes constitutifs de l'ordre social avaient été mis en oubli.

L'anarchie parut à la suite de la révolution , le désordre à la suite de l'anarchie. De longues années d'une possession tranquille cessèrent bientôt d'être un titre suffisant de propriété; bientôt les droits les plus solennels furent révoqués en doute; bientôt des emprunts ruineux et des contributions sans cesse renouvelées attaquèrent à la fois la fortune publique et les fortunes particulières. Comme aux jours dont le souvenir seul épouvante l'Europe, la religion fut dépouillée de son patrimoine; le trône, du respect des peuples; la majesté royale, outragée; l'autorité, transportée dans des réunions où les passions aveugles de la multitude s'arrachaient les rênes de l'État. Enfin, comme à ces mêmes jours de deuil si malheureusement reproduits en Espagne, on vit, au 7 juillet, le sang couler dans la demeure des rois, et une guerre civile embraser la Péninsule.

Depuis près de trois ans les puissances alliées s'étaient toujours flattées que le caractère espagnol , ce caractère si constant et si généreux dès qu'il s'agit du salut de la patrie, et naguère si héroïque quand il luttait contre un pouvoir enfanté par la révolution , se réveillerait enfin jusque dans les hommes qui avaient eu le malheur d'être infidèles aux nobles souvenirs que l'Espagne

peut citer avec orgueil à tous les peuples de l'Europe, tlles s'étaient flattées que le gouvernement de S. M. C. , détrompé par les premières leçons d'une expérience fatale, prendrait des mesures, sinon pour arrêter d'un commun accord tant de maux qui déjà débordaient de toutes parts, au moins pour jeter les fondements d'un système réparateur, et pour assurer graduellement an trône ses droits légitimes et ses prérogatives nécessaires ; aux sujets, une juste protection; aux propriétés, d'indispensables garanties. Mais cet espoir a été complètement déçu. Le temps n'a fait qu'amener de nouvelles injustices; les violences se sont multipliées; ^e nombre des victimes a grossi dans une effrayante proportion, et l'Espagne a déjà vu plus d'un chef militaire, plus d'un citoyen fidèle porter sa tète sur l'échafaud.

C'est ainsi que la révolution du 9 mars avançait de jour eu jour la ruine de la monarchie espagnole , lorsque deux circonstances particulières vinrent appeler sur elle la plus sérieuse attention étë gouvernements étrangers.

Au milieu d'un peuple pour qui le dévouement à ses rois est un besoin et un sentiment héréditaires^ qui pendant six années consécutives a versé le sang le plus pur pour reconquérir son monarque légitime, ce monarque et son auguste famille viennent d'être réduits à un état de captivité notoire et presque absolue; ses frères, contraints de se justiûer, sont menacés journellement du cachot ou du glaive, et d'impérieuses représentations ont interdit au roi lui-même, et à son épouse mourante, la sortie de sa capitale.

D'autre part , après les révolutions de Xaples et du Piémont, que les conspirateurs espagnols ne cessent de représenter comme leur ouvrage, on les entend annoncer que leurs plans de bouleversements n'ont pas de limites. Dans un pays voisin , ils s'efforcent, avec une persévérance que rien ne décourage, de faire naître les troubles et la rébellion. Dans des États plus éloignés, ils travaillent à se créer des compUces ; l'activité de leur prosélytisme s'étend partout, et partout elle prépare les mêmes désastres.

Une telle conduite devait forcément exciter l'animadversion générale. Les cabinets qui désirent sincèrement le bien de l'Espagne lui manifestent depuis deux ans leur pensée, par la nature des rapports qu'ils entretiennent avec son gouvernement. La

France se voit obligôe de confier à une armée la garde de ses froniières, et peut-être faudra-t-il qu'elle lui conlie également le soin de faire cesser les provocations dont elle est l'objet. L'Espagne elle-mèuie se soulève en partie contre un régime que repoussent ses mœurs, la loyauté connue de ses habitants et ses traditions toutes monarchiques.

Dans cet éiat de choses , l'empereur , notre auguste maître , s'est décidé à faire une démarche qui ne pourra laisser à la nation espagnole aucun doute sur ses véritables intentions, ni sur la sincérité des vœux qu'il forme pour son bonheur.

Il est à craindre que les dangers toujours plus réels du voisinage, ceux qui planent sur la famille royale, et les justes griefs d'une puissance limitrophe, ne finissent par amener entre elle et l'Espagne les plus graves complications.

C'est là l'extrémilé fâcheuse que S. M. I. voudrait prévenir , s'il est possible ; mais tant que le roi sera hors d'état de témoigner librement sa volonté; tant qu'à la faveur d'un ordre de choses déplorable des artisans de révolution , liés par un pacte commun à ceux des autres contrées de l'Europe , chercheront à troubler son repos, est-il au pouvoir de l'empereur , est-il au pouvoir d'aucun monarque d'améliorer les relations du gouvernement espagnol avec les puissances étrangères ?

D'un autre côté, combien ce but essentiel ne sorait-il pas facile à atteindre si le roi recouvrait, avec son entière liberté , le moyen de mettre un terme à la guerre civile, de prévenir la guerre étrangère , et de s'entourer des plus éclairés et des plus fidèles de ses sujets, pour donner à l'Espagne les institutions que demandent ses besoins et ses vœux légitimes.

Alors, affranchie et calmée, elle ne pourrait qu'inspirer à l'Europe la sécurité dont elle jouirait elle-même ; et alors aussi les puissances qui réclament aujourd'hui contre la conduite de son gouvernement s'empresseraient de rétablir avec elle des rapports d'amitié véritable et de mutuelle bienveillance.

Il y a longtemps que la Russie signale ces grandes vérités à l'attention des Espagnols. Jamais leur patriotisme n'eut de plus hautes destinées à remplir. Quelle gloire pour eux que de vaincre une seconde fois la révolution , et de prouver qu'elle ne saurait

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exercer d'empire durable sur cette terre où d'anciennes vertus , un fond indélébile d'attachement aux principes qui garantissent la durée des sociétés , et le respect d'une sainte religion , finiront toujours par triompher des doctrines subversives et des séductions mises en œuvre pour étendre leur fatale influence! Déjà une partie de la nation s'est prononcée. Il ne tient qu'à l'autre de s'unir dès à présent à son roi pour délivrer l'Espagne, pour !a sauver, pour lui assigner dans la famille européenne une place d'autant plus honorable qu'elle aurait été arrachée au triomphe désastreux d'une usurpation militaire.

En vous chargeant, monsieur le comte, de faire part au\ ministres de S. iM. C. des considérations développées dans celte dépêche, l'empereur se plaît à croire que ses intentions et celles de ses alliés ne seront pas méconnues. En vain la malveillance essaieraitelle de les présenter sous les couleurs d'une ingérence étrangère qui prétendrait dicter des lois à l'Espagne.

Exprimer le désir de voir cesser une longue tourmente, de soustraire au même joug un monarque malheureux et un des premiers peuples de l'Europe , d'arrêter l'effusion du sang, de favoriser le rétablissement d'une administration sage et nationale, certes, ce n'est point attenter à l'indépendance d'un pays, ni établir un droit d'intervention contre lequel une puissance quelconque ait raison de s'élever. Si S. M. I. nourrissait d'autres vues , il ne dépendrait que d'elle et de ses alliés de laisser la révolution d'Espagne achever son ouvrage. Bientôt tous les germes de prospérité, de richesse et de force, seraient détruits dans la Péninsule ; et si la nation espagnole pouvait aujourd'hui supposer ces desseins hostiles , ce serait dans l'indifférence et dans l'immobilité seules qu'elle devrait en trouver la preuve.

La réponse qui sera faite à la présente déclaration va résoudre des questions de la plus haute importance. Vos instructions de ce jour vous indiquent la détermination que vous aurez à prendre si les dispositions de l'autorité publique à Madrid rejettent le moyen que vous lui offrirez d'assurer à l'Espagne un avenir tranquille et une gloire impérissable.

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