II
Correspondance du ministre des affaires étrangères de France avec les nQiui>tres du roi à Vienne et à Turin, sur les affaires traitées aux conférences de Miinchen-Graetz. (1833.)
Le duc de Brogtie, inimstr& des affaires étrangères de France^ à M. Bresson, ministre du roi à Berlin. (1833.)
Monsieur, nous avons enfui reçu des cours d'Autriche, de Prusse et de Russie, la communication un peu tardive des résultats des conférences de Bohême.
Le Chargé d'affaires d'Autriche est venu avant-hier me donner lecture d'une dépêche de M. de Metternich, dont la copie cijointe de ma lettre à M. de Saint-Aulaire vous reproduira la substance aussi bien que celle de la réponse que j'ai cru devoir y faire verbalement.
Hier, M. de Werther s'est présenté chez moi d'un air trèsembarrassé, il m'a offert de me lire lui-même ou de me laisser lire une dépêche de M. x\ncillon. Il m'a été facile de reconnaître qu'en acceptant le second terme de cette alternative je le soulageais d'un grand poids.
La dépêche de JM. Ancillon a un caractère évidemment bien différent de celle de M. de .Metternich : on n'y trouve rien du ton dogmatique si habituel au chancelier autrichien. Une trèslongue dissertation sur la propagande , les protestations les plus multipliées et les plus vives d'affection et d'estime pour le gouvernement du roi, l'éloge le plus complet, non-seulement de l'habileté et du courage qu'il a mis à combattre ses ennemis intérieurs, mais encore des mesures qu'il a prises à l'effet d'empêcher les révolutionnaires d'abuser de son ho.spitalité pour troubler les États voisins , l'espérance que, s'affermissant chaque jour davantage, il pourra rendre ces mesures plus complètes encore ; tel est le fond de ce document remarquable, dont les expressions extrêmement travaillées ne peuvent prêter, de notre part, à aucune objection.
Seulement à la fin on y trouve littéralement reproduites les
conclusions de la dépêche autrichienne sur les dispositions où sont les puissances de secourir les gouvernements qui réclameraient leur appui contre des troubles intérieurs , et de considérer comme autant d'hostilités dirigées contre chacune d'elles les tentatives faites par un autre gouvernement pour s'y opposer. Mais ce morceau , qui attendu l'esprit et le ton général de la lettre de M. de Metternich y est parfaitement à sa place , tranche tellement avec l'ensemble de celle de iM. Ancillon qu'il semble y avoir été introduit forcément par une main étrangère.
En la rendant à >J. de Werther, je lui ai dit qu'elle contenait beaucoup d'idées et d'opinions que nous partagions. J'ai exprimé la plus entière confiance dans les sentiments bienveillants dont je venais de recevoir l'expression: mais j'ai eu soin d'établir catégoriquement , bien que dans une forme plus douce que je ne l'avais fait à l'égard de M. de Hii^el, que les théories professées par les cours alliées n'exerceraient pas la moindre influence sur la marche politique qu'il nous conviendrait d'adopter. J'ai remarqué qu'à côté de ces théories, auxquelles, à cause de leur nature purement spéculative , nous pourrions rester indifférents si les esprits eussent été autrement préparés, la proclamation de l'accord établi pour un cas convenu entre les trois puissances dont l'alliance n'était d'ailleurs depuis longtemps uu m\ stère pour personne aurait pu avoir des inconvénients réels; mais j'ai eu soin d'ajouter que, certains comme nous l'étions de la sagesse et de la modération du cabinet de Berhn , nous n'apercevions qu'un motif de sécurité dans le concert où il est entré avec deux cabinets dont il ne saurait manquer de tempérer les dispositions moins satisfaisantes.
M. de Werther a accueilli mes paroles avec les démonstrations d'une vive satisfaction , et nous nous sommes séparés de la manière a plus amicale.
M. le comte Pozzo n'a pas tardé à arriver. Affectant de n'attacher aucune importance à la communication dont il était chargé, et de n'y voir qu'une de ces formaUtés oiseuses dont les hommes de sens et d'expérience savent apprécier la véritable portée, il m'a dit qu'il croyait pouvoir se dispenser de mettre sous mes yeux la tolaUté d'une dépêche dont celles de ses collègues avaient dû
à l'avance me donner une idée suffisante. Il s'est donc borné à m'en lire Jes dernières phrases, qui, encore une fois, répétaient textuellement les conclusions de M. de Metternicli.
J'ai cru devoir lui répondre sur le même ton : je lui ai dit que, comme il le comprenait à merveille, les choses resteraient, après ces démarches des trois cours, ce qu'elles étaient auparavant; que nous ne pourrions sans doute admettre en principe l'opinion qu'on nous exprimait sur la manière d'envisager toute opposition apportée au fait d'une intervention dans les affaires intérieures d'un pays étranger, mais qu'au fond ce dissentiment était plus apparent que réel, puisqu'à l'avenir comme par le passé une intervention de cette nature a toujours été et sera toujours une de ces circonstances exceptionnelles où chacun agit suivant ses intérêts, et à ses risques et périls. iM, Pozzo a abondé dans ce sens, et notre entretien a changé d'objet.
Je n'ai pas besoin , monsieur, d'appeler votre attention sur les nuances si diverses du langage que nous ont transmis les représentants des trois cours. L'extrême modération de la dépêche prussienne ne nous surprend aucunement : elle confirme ce que nous savions déjà de la répugnance du roi Frédéric-Guillaume à se laisser entraîner à certaines mesures, et ses efforts pour les adoucir. 31ais nous avons dû être plus frappés de l'attitude de M. Pozzo, bien qu'elle s'accorde avec les discours sages et conciliants que vous a tenus M, de Nesselrode. Les deux hommes d'État se seraient-ils entendus pour amortir l'effet d'une démarche à laquelle leur souverain, moins prudent, aurait voulu et cru donner un autre caractère ? serait-ce dans ce but que M. Pozzo se serait dispensé de me lire une dépêche qui avait dû nécessairement être mise sous les yeux de l'empereur? ou bien l'empereur Nicolas lui-même aurait-il partagé, au moins jusqu'à un certain point, cette pensée de modération? n'aurait-il fait en se rendant en Bohême que céder aux invitations du cabinet de Vienne, qui, en cette occasion , par un des artifices habituels de sa politique , aurait eu l'adresse de rejeter sur un autre gouvernement la responsabilité morale d'une de ces démonstrations hostiles qu'il aime tant à provoquer contre nous dans l'intérêt de ses propres combinaisons?
Vous sentirez, monsieur, combien il nous importerait de pouvoir fixer nos idées sur ces diverses conjectures. L'opinion à laquelle nous nous arrêterions influerait nécessairement beaucoup sur la direction de notre politique. Veuillez , monsieur, je vous prie, y réfléchir mûrement et m'en dire votre avis.
Quoi qu'il en soit, cette manifestation tardive et équivoque des déterminations du prétendu congrès de Bohême prouve suffisamment combien nous avons eu raison de peu nous en inquiéter. Nous n'avions pas besoin de cette expérience pour savoir qu'il ne peut rien y avoir de sérieux dans la pensée de délibérer sans la France et l'Angleterre sur les grands intérêts de l'Europe.
Bien que vous n'ayez pas, monsieur, à faire du contenu de cette dépêche l'objet d'une communication formelle, je désire que vous saisissiez l'occasion , et même que vous la fassiez naître , de bien constater la nature de l'accueil que nous avons fait aux déclarations des trois cours.
Le duc de Brogiie aux principaux agents diplomatiques français dans tes cours étrangères. {Circulaire (1833.))
Paris, 6 novembre 1833.
iMonsieur, M. le Chargé d'affaires d'Autriche m'a donné lecture, il y a peu de jours, d'une dépêche que M. de IMetternich lui a adressée à la suite et en conséquence des conférences de Bohême. Le chancelier d'Autriche, après y avoir longuement développé l'opinion que la propagande révolutionnaire est un fléau européen que tous les gouvernements doivent repousser par des efforts communs et combinés , établit que si la France , qui a si bien su se défendre elle-même des tentatives des perturbateurs, ne réussissait pas désormais à déjouer également les machinations a uxquelles ils se livrent, sur son territoire, contre les États étrangers, il pourrait en résulter, pour quelques-uns de ces États, des troubles intérieurs qui les mettraient dans l'obligation de réclamer l'appui de leurs alliés : que cet appui ne leur serait pas refusé, et que toute tentative pour s'y opposer serait envisagée,
par les cabinets de Vienne, de Saint-Pétersbourg el de Berlin, comme une hostilité dirigée contre chacun d'eux.
Bien que la dépêche de M. de Meiternich , dans sa rédaction vague et confuse , et au milieu des éloges qui y sont prodigués à l'habileté et à l'énergie du gouvernement du roi, n'ait pas, à beaucoup près , le caractère hostile et tranché qu'on pourrait lui supposer d'après le seul énoncé des arguments et des conclusions dont elle se compose , je n'ai pas cru pouvoir me dispenser de les réfuter avec force.
J'ai répondu à M. de Hiigel que si je ne devais voir dans le document qu'il venait de me lire qu'une profession de foi plus ou moins contestable je croirais superflu de la discuter, mais que comme cette communication était sans doute autre chose qu'une manifestation de principes j'étais amené à chercher quel pourrait en être le but.
Aurait-on voulu , ai-je dit , insinuer que nous favorisons la propagande révolutionnaire? Je ne le pense pas.
Si j'avais à cet égard la moindre incertitude , je repousserais par le démenti le plus formel l'apparence d'une imputation dans laquelle le gouvernement du roi verrait une injure gratuite, qu'il est décidé h ne pas tolérer. Vous apprendrez bientôt que notre Envoyé auprès de la cour de Stockholm a, conformément aux ordres que je lui ai transmis, quitté cette capitale sans prendre congé du roi Charles-Jean, parce que ce prince avait cru pouvoir lui exprimer, sur la politique du gouvernement du roi, des soupçons analogues à ceux auxquels je fais allusion.
Penserait-on seulement que, sans favoriser l'action des propagandistes réfugiés parmi nous , nous la laissons s'exercer trop librement ? Ce que je puis vous dire , c'est que nous avons fait pour la réprimer tout ce que permettent les lois qui nous régissent. Nous ne pouvons, nous ne voulons aller au delà.
Quanta l'espèce d'intimidation que semble renfermer la fin de cette lettre de M. de iMetternich , voici ma réponse : Il est des pays où , comme nous l'avons déclaré pour la Belgique , pour la Suisse , pour le Piémont , la France ne souffrirait à aucun prix une intervention des forces étrangères. Il en est d'autres à l'égard desquels , sans approuver cette intervention , elle peut ne pas s'y
opposer, dans une circonstance donnée , d'une manière aussi absolue. C'est ce qu'on a pu voir lorsque l'armée aulrichienne est entrée en Romagne. Ce qu'il faut en conclure c'est que chaque fois qu'une puissance étrangère occupera le territoire d'un autre État indépendant nous nous croirons en droit de suivre la ligne de conduite que nos intérêts exigeront, et que ce sont là des occasions où , les règles du droit commun n'étant pas applicables , chacun agit à ses risques et périls.
M. de Hiigel s'est récrié contre l'interprétation que je sembla!» donner à la dépèche de M. de Metternich ; il m'en a relu plusieurs passages pour me convaincre qu'elle était conçue dans un sens bienveillant. Je me suis borné à lui répliquer que mes réponses n'étant basées que sur les suppositions que j'avais cru devoir rattacher à la dépêche autrichienne , elles lorabaient d'ellesmêmes si ces suppositions n'étaient pas fondées.
Le lendemain , M. le ministre de Prusse et M. l'anibassadeut de Russie sont venus me faire des communications conformes , au fond, à celles que j'avais reçues de M. de Hûgel, mais bien différentes dans la forme.
Une très-longue dissertation sur la propagande , les protestations les plus multipliées et les plus vives d'affection et d'estime pour le gouvernement français, l'éloge le plus complet non-seulement de la vigueur et de l'habileté qu'il a mises à combattre ses ennemis intérieurs, mais encore des mesures qu'il a prises à l'effet d'empêcher les révolutionnaires d'abuser de son hospitalité pour troubler les États voisins; l'espérance que, s'affermissant chaque jour davantage , il pourra rendre ces mesures plus complètes encore, tel est le fond de la dépêche de M. Ancillon, dont M. de Werther m'a donné connaissance. Seulement, à la fin, on y trouve textuellement reproduites les conclusions de la lettre de M. de Metternich , sur les dispositions où sont les trois cours de secourir les gouvernements qui réclameraient leur appui contre des troubles intérieurs , et de considérer comme autant d'hostilités dirigées contre chacune d'elles les tentatives faites pour s'y opposer ; mais, dans le document prussien , le morceau est si peu en rapport avec ce qui le précède qu'il semble y avoir été introduit après coup par une main étrangère.
La dépèche de M. de Nesselrode se termine également par ces mêmes conclusions littéralement répétées. M. le comte Pozzo s'est borné à m'en lire les dernières jjhrases, paraissant n'attacher aucune importance à la démarche dont il était chargé , et n'y voir qu'une de ces formalités oiseuses dont les hommes de sens et d'expérience savent apprécier la portée véritable. J'ai cru que ma réponse aux trois Envoyés devait être conforme à la couleur que chacun d'eux avait donnée à sa communication : de même que j'avais parlé à M. de Hiigel un langage roide et haut, je me suis montré bienveillant et amical à l'égard de la Prusse, un peu dédaigneux envers le cabinet de Saint-Pétersbourg. Ce qui a dû clairement ressortir de mes paroles, pour mes trois interlocuteurs, c'est que nous sommes décidés à ne tolérer l'expression d'aucun doute injurieux sur nos intentions, que les insinuations et les reproches seraient également impuissants à nous faire dévier d'une ligne de conduite avouée par la politique et par la loyauté , et qu'en dépit de menaces plus ou moins déguisées nous ferons en toute occurrence ce que nous croirons conforme à notre intérêt.
Vous pourrez , monsieur, faire part du contenu de celte dépêche au ministre des affaires étrangères du gouvernement auprès duquel vous êtes accrédité.
Le comte de Saint-Auiaire , ambassadeur de France à Païenne, au duc de Broglie. (1833.)
Paris, 20 novembre 1833.
La dépêche achevée , sans attendre mes observations , le
prince (*) a commencé la lecture du rapport par lequel le baron de Hûgel lui rend compte de l'entretien qu'il a eu avec V. Exe. Le rapport m'a paru fait dans un bon esprit, et en général avec exactitude. Une omission fort remarquable a cependant donné lieu à un incident dont je vous dois un compte détaillé. V. Exe. a signifié très- positivement au baron de Hugel que la France ne tolérerait à aucun prix une intervention étrangère en Suisse ou en Bel-
(') De Metternich.
gique. Après avoir lu ce passage, le prince s'est interrompu pour louer voire prévoyaoce et pour approuver cette restriction, conforme de tous points aux intérêts de la France et aux principes du droit public : « La Suisse, a-t-il poursuivi, est un État fédératif » qui a ou doit avoir en lui-même les moyens de pourvoir à » sa conservation. Sa neutralité est d'ailleurs reconnue par toutes » les puissances de l'Europe. La neutralité de la Belgique l'est » aussi , et cette circonstance , commune aux deux Étals , les >' place dans un cas exceptionnel qui légitime tout à fait la doctrine « de M. le duc de Broglie sur la non-intervention.
J'ai admis ce plaidoyer en votre faveur, monsieur le duc, ajoutant qu'une explication peut être plus directe encore de vos principes se trouvait dans la position territoriale des États dont il s'agit, position qui ne permettrait pas à la France , dans l'intérêt de sa dignité, d'y admettre Taclion d'une force étrangère. Le prince de Metternich , sans me répondre, a repris son papier et continué sa lecture ; mais comme je remarquais qu'elle le conduisait à un autre sujet, j'ai demandé s'il ne passait pas quelque chose. « Non.ra'a- » t-il répondu en me montrant la dépèche du baron de Hiigel. — » En ce cas , ai-je répliqué , je m'étonne qu'un rapporteur exact et » consciencieux ait pu faire une omission aussi grave. M. de Bro- » glie n'a certainement pas parlé de la Suisse et de la Belgique » sans parler aussi du Piémont »
Après l'affirmation répétée par moi que vous aviez toujours considéré le Piémont comme un territoire dont la France ne souffrirait à aucun prix l'invasion, le prince de Metternich a répliqué avec un calme assez solennel : ' Rien de pareil ne m'est u dit, vous le voyez, au nom de votre gouvernement ; mais vou- » lez-vous me le dire? prenez-vous sur vous de me le déclarer? » — Sans hésiter, ai-je répliqué vivement. Je n'ai certes nulle n mission pour vous faire une déclaration de guerre éventuelle ; » mais si vous avez la moindre confiance dans l'intelligence que « j'ai des intérêts de la politique de mon pays , tenez pour cer- » tain , sur ma parole , qu'un corps de troupes autrichiennes en » Piémont y rencontrerait bientôt une armée française. »
Cette vivacité tranchante, qui n'est pas dans mes habitudes de discussion, a paru faire impression sur le prince de Metternich...
Réponse du duc deBroglie au comte de Saint- Jutaire.
Paris, 7 décembre 1833,
Monsieur le comte , j'ai reçu les dépêches que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je n'ai pas lu sans quelque surprise celle où vous me rendez compte de l'entretien que vous avez eu avec le prince de IMetlernich relativement à mes réponses aux déclarations des Envoyés d'Autriche, de Prusse et de Russie.
Je n'ai pas besoin de vous dire qu'alors même que je n'aurais pas eu connaissance de ce qui avait eu lieu entre vous et M. de Metternich je n'eusse pas hésité un seul instant à repousser de pareilles assertions. J'aime à croire que M. Ancillon n'a pas bien saisi le sens des informations qu'on lui a adressées , qu'il se l'est au moins exagéré ; mais l'objet dont il s'agit est trop grave pour qu'il ne soit pas nécessaire de dissiper toute incertitude sur les intentions du gouvernement du roi. Aussi n'ai-je pas perdu un moment pour charger M. Bresson de rectifier la manière de voir du cabinet de Berlin, en lui donnant connaissance du texte même de votre dépêche du 20 novembre (^). De votre côté, monsieur le comte , vous voudrez bien demander à M. de Metternich quelle peut être l'origine d'un si étrange malentendu. Vous lui direz, de plus, que puisque les déclarations que j'ai faites de vive voix aux Envoyés des trois cours, et particulièrement au Chargé d'affaires d'Autriche , ne paraissent pas avoir été partout comprises dans le sens et la latitude que nous y attachons , nous ne faisons aucune difficulté de les reproduire.
J'ai dit, je le répète, à M. de Hugel, à M. de Werther et à M. le comte Pozzo, en termes également formels, bien qu'avec les modifications naturellement amenées par la différence de leur attitude, qu'à nos yeux les questions d'intervention étaient des questions exceptionnelles dans lesquelles, les règles du droit commun n'étant plus applicables, chacun agit suivant ses convenances,
(') Voy. à la pag. 370.
à ses risques et périls ; que de même que les trois cours se réservaient le droit d'intervenir, lorsqu'elles le croiraient utile à leurs intérêts , dans les affaires d'un État indépendant , la France, le cas échéant, serait bien cerlainement libre de s'y opposer si elle croyait devoir le faire.
J'ai dit de plus à M. de Hugel, dont la communication provoquait plus spécialement cet éclaircissement, que la Belgique, la Suisse et le Piémont étaient au nombre des pays où nous ne tolérerions, dans aucun cas, une intervention étrangère.
Vous pouvez , monsieur le comte , donner lecture de la présente dépêche à M. de Metternicb.
Je vous envoie ci-joint la copie d'une circulaire que je viens d'écrire à toutes nos légations (^) : le texte même eu explique assez l'objet pour que je n'aie pas à m'y arrêter ici.
Le haron de Bavante, ambassadeur de France à Turin, au duc de Brogiie. (1833.)
Turin, 8 novembre 1833.
.... Avant de faire repartir le courrier, j'ai voulu pouvoir informer V. Exe. de l'effet des communications que je viens de faire, d'après les lettres écrites à M, le comte de Saint-Aulaire et à M. Bresson, dont vous avez bien voulu m'envoyer copie.
M. de La Tour (^) était, m'a-t-il dit, d'autant plus curieux de savoir l'accueil qu'avait reçu à Paris la note autrichienne qu'il en connaissait la teneur. Ce n'est pas qu'il ne jugeât fort bien que l'entrevue de Mûnchen-Graetz et la résolution qui y a été prise ne pourraient rien changer à l'état des choses en Europe. Avant d'entamer la conversation il m'a dit : « Je pourrais faire d'avance la réponse de M. de Brogiie ; elle a dû être simple et facile. »
Lorsque je lui ai lu , non pas le texte entier des lettres de V. Exe, mais quelques passages, j'ai vu que vos réponses, qui au fond sont telles qu'il les prévoyait, l'élonnaient assez quant à la
(*) Voj. la dépêche circulaire ci-dessus, p. 373. (') Ministre des affaiies étrangères de Sardaigne.
forme. Il n'avait pas deviné que nous prendrions la chose de si haut, surtout vis-à-vis de l'Autriche. J'avais eu soin d'omettre ou de changer les expressions dures et dédaigneuses. Cependant j'ai cru devoir laisser subsister presque dans les mêmes termes le paragraphe où la nuance donnée à la réponse adressée à chaque puissance était si nettement indiquée. Je n'ai point employé le mot dédaigneuse pour la Russie, mais jilus indifférente. Quant à l'Autriche, j'ai lu comme dans le texte haute et roide.
31, de La Tour était surpris et comme embarrassé d'entendre parler ainsi de l'Autriche....
Le baron de Bavante au duc de Broglie. (1833.)
Gènes, 6 décembre 1833.
.... Je m'apercevais que l'espèce de déclaration faite par V. Exe. au Chargé d'à (Taires d'Autriche, relativement à toute intervention en Belgique, en Suisse et en Piémont, causait quelques soucis au comte de La Tour, il en avait parlé au ministre d'Angleterre : il était une ou deux fois revenu là-dessus avec moi. Enfin, l'autre jour, il m'avait rappelé ce que je lui avais dit d'après votre lettre; il a ajouté que de telles paroles exigeaient une réponse catégorique, et que cette réponse était : « Le roi de Sardaigne regardera comme un acte d'hostilité l'entrée dans ses États de tout corps de troupes qu'il n'aurait pas appelé. » J'ai répondu que rien n'était plus simple , et qu'entrer à main armée sur le territoire malgré le souverain était dans tous les temps un acte d'hostilité ; que le cas advenant où le roi de Sardaigne réclamerait la présence d'une armée autrichienne, c'est qu'apparemment il serait résolu aux conséquences de cette détermination : « Du reste , m'a-t-il dit , ce sont des questions oiseuses, comme votre ministre l'a reconnu ; il n'y a ni droit ni règle générale sur les interventions : pour chaque cas, chacun se décide selon la nécessité ou son intérêt. — Sans doute , ai-je répondu ; mais il sera toujours vraisemblable que la présence d'une armée autrichienne sur notre frontière nous paraîtra préjudiciable à notre honneur et à notre sûreté.
M. le duc de Broglie a dit ce qui est de toute évidence , ce que moi-même je vous ai plus d'une fois répété. — Oui , mais cette déclaration a pris un caractère plus officiel et plus solennel ; il en a été donné connaissance aux autres puissances, et nous ne pouvons accepter que la France établisse qu'elle a le droit de nous empêcher d'agir selon notre gré. — Ce n'est pas une aiïaire de droit, c'est l'énoncé d'un fait qui, dans les circonstances actuelles, serait infaillible. — Oui, dans les circonstances actuelles, s'il y avait une révolution chez nous, mais il y en a pas, nous n'en craignons pas; cette déclaration est donc superflue. — Votre réponse sera-t-elle écrite et communiquée aux puissances? — Non, mais vous en ferez part à votre gouvernement , et nos agents ont pour instruction de tenir ce langage. »
Toute cette conversation a été d'un ton doux et facile, sans nulle aigreur de part et d'autre....
Lettre du comte de Nessctrode, ministre des affaires étrangères de Russie, à M. d'Ouhril, Envoyé de {'empereur près ta Confédération germanique, au sujet de V incorporation de Cracovie à la monarchie autrichienne (1843.)
La résolution arrêtée par les trois cours de Russie, d'Autriche et de Prusse , de changer d'un commun accord le mode d'existence de la ville et du territoire de Cracovie , tel qu'il résultait du traité originairement conclu entre elles le 21 avril (.'> mai) 1815, a donné lieu en Europe aux plus fausses interprétations. On ne s'est point borné à la combattre sous le double rapport du droit et de la nécessité ; on a cherché à répandre des doutes sur les intentions des trois cours à l'égard des autres traités insérés dans le recès de Vienne ; on s'est efforcé d'alarmer les autres puissances, en leur faisant craindre de voir leurs droits légitimes de possession et leur indépendance politique méconnus et violés , comme l'avaient été , disait-on , ceux accordés par le traité de
"Vienne à la ville de Cracovie. C'est dans le bul de réfuter ces fausses idées et de repousser ces allégations injurieuses , de maintenir contre l'opinion contraire la plénitude de leurs droits dans l'affaire de Cracovie , et de témoigner hautement de leur ferme dessein de respecter les traités qui forment la base du droit public de l'Europe , que les cours d'Autriche et de Prusse , en leur qualité de puissances allemandes, viennent de faire à tous les États qui composent la Confédération germanique , par l'organe de leurs ministres près la sérénissime diète , une déclaration dans ce sens à consigner au protocole de ses actes. Nos deux alliés nous ayant préalablement donné connaissance de cette pièce pour la concerter avec notre cabinet , partie , comme eux , intéressée dans le traité qui avait réglé en 1815 l'existence de Cracovie, comme dans la dernière résolution qui y a mis un terme, nous n'avons pu qu'y reconnaître nos propres maximes et nos propres vues. L'empereur a senti dès lors le besoin de constater par une manifestation officielle l'entière solidarité qui l'unit à ses deux alliés allemands, tant sur cette question spéciale que sur toutes celles qui se rattachent au maintien de l'équilibre général consacré par les traités. C'est pour constater cette solidarité et l'accord de vues qui en résulte que notre auguste maître vous charge , monsieur , de faire expressément connaître à la diète la pleine et complète adhésion qu'il donne aux principes de droit public professés par ses deux alliés , comme aux considérations et motifs qui en ont provoqué l'énoncé. V. Exe. voudra bien s'acquitter de cette démarche officielle en donnant à M. le président de la diète lecture et copie de la présente dépêche.
Corre^pondances diverses concernant les affaires de la Suisse.
M. Guizot, ministre des affaires étrangères de France, au comte de Pantois, ambassadeur duroienSuisse. (18i5.)
Paris, 19 lévrier 1845.
Monsieur le comte, ce qui se passe en Suisse ajoute chaque jour aux inquiétudes qu'inspirait déjà la situation critique de ce pays. La révolution qui vient de triompher à Lausanne, et devant laquelle le gouvernement légal a été forcé d'abdiquer, a surtout cela de fâcheux qu'elle a été accomplie par l'intervention oppressive des corps-francs. On écrit de Genève que le parti radical en préparait une semblable dans cette ville par les mêmes moyens, et que de tous côtés des bandes organisées sans l'aveu des gouvernements sont prêtes à seconder les violences du parti qui prétend imposer sa volonté aux grands-conseils des cantons et à la diète elle-même. Un tel état de choses ne tend à rien moins qu'à la destruction du pacte fédéral et au renversement de la souveraineté cantonale, pour substituer à son action légitime et régulière l'action désordonnée de la force brutale, et le despotisme des masses à la liberté. Je ne parle pas, monsieur le comte, de tout ce qu'une pareille situation aurait d'irrégulier et d'alarmant au point de vue européen. Je vous ai dit combien l'attention des puissances était déjà éveillée sur les événements de la Suisse et sur la gravité des périls qui la menacent. Il n'est point de mesure plus urgente que la suppression des corps-francs , et l'adoption de moyens énergiques pour en prévenir désormais le renouvellement. C'est donc avec les plus vives instances, c'est avec le plus profond sentiment de la grandeur du mal, c'est au nom des plus chers intérêts de la Suisse, que nous adjurons le vorort, la diète, tous les hommes influents qui veulent sincèrement le bien de leur patrie , de ne pas perdre de temps pour travailler à extirper de son sein cette cause funeste de dissolution et de ruine. Vous vou-
drez bien vous en exprimer dans ce sens avec IM. le Président du directoire fédéral , auquel vous pourrez d'ailleurs donner lecture de la présente dépêche.
M. Guizot ati comte de Pontois.
Paris, 3 mars 1845.
Monsieur le comte,
J'ai lu avec une vive satisfaction ce que vous me mandez de l'accord qui s'est établi entre vous et vos collègues, accord si nécessaire en présence des conjonctures où se trouve la Suisse. Un des traits les plus graves de celte situation , de jour en jour plus critique, est sans contredit l'organisation des corps-francs : et plus d'une fois déjà je vous ai entretenu de nos justes inquiétudes à l'aspect des dangers dont cette anarchie armée menaçait nonseulement la tranquillité mais l'existence même de la Confédération. L'urgente nécessité de mettre fin à un pareil abus et d'en prévenir le retour est évidente pour tous les amis de la Suisse en Europe, et ne peut manquer de frapper en Suisse tous les esprits prévoyants. Ainsi , monsieur le comte , au moment où la diète se prépare à délibérer sur les corps-francs, je vous charge spécialement d'appeler la plus sérieuse attention de 31. le Président du vorort sur l'illégalité radicale et les incalculables périls d'une telle organisation. Vous ferez connaître, dans les termes les plus expressifs, notre profonde conviction que c'est pour la diète un impérieux devoir d'adopter, avant de se séparer, les mesures les plus énergiques et les plus efficaces pour prévenir le renouvellement des actes qui ont porté le trouble dans le sein de la Confédération. Vous insisterez sur l'immense responsabilité qu'assumeraient, aux yeux de la Suisse et de l'Europe entière, les gouvernements cantonaux qui , au mépris du droit des gens et des stipulations du pacte fédéral, toléreraient ou ne sauraient pas empêcher de nouvelles violations de la paix publique.
Vous êtes autorisé h donner lecture de cette dépêche à M. le Président du vorort, et même à lui en laisser copie.
M. Guizot au comte de Pantois.
Paris, le 25 mars 1845.
Monsieur le comle,
J'ai complètement approuvé la manière dont vous vous êtes acquitté de la communication que je vous avais chargé de faire à 31. le Président de la diète au sujet des corps-francs, et je n'ai pu qu'être satisfait de la réponse verbale qu'il vous a donnée. Aussi j'aurais quelque peine à m'expliquer une lettre qu'il a adressée à M. le Chargé d'affaires de la Confédération à Paris, avec ordre de me la lire et de m'en laisser copie, si je ne la considérais comme écrite sous l'impression des manifestations de susceptibilité nationale que m'a dépêche du 3 de ce mois a fait naître, assurément bien à tort. Je vous envoie ci-jointe, monsieur le comte, copie dé la lettre, d'ailleurs très-convenable, de M. le Président du vorort, et je vous donnerai en même temps connaissance de la réponse verbale que j'ai faite à M. de Tschann. J'ai commencé par lui dire que vous aviez été, auprès de M. le Président du vorort, le fidèle interprète des sentiments invariables du gouvernement du roi, en protestant de son amitié pour la Suisse et de son profond respect pour l'indépendance delà Confédération. « Ces senlimenls ne sauraient êlre méconnus , ai-je ajouté, carilsontété bien souvent prouvés; et depuis 1830, en particulier, dans des circonstances décisives pour la Suisse, le gouvernement du roi a hautement témoigné tout l'intérêt qu'il porte au maintien scrupuleux de son indépendance. Bien loin de vouloir, par la démarche que j'ai prescrite, le 3 de ce mois, à l'ambassadeur du roi, porter à celte indépendance la moindre atteinte , notre intention a été de donner par là à la Suisse une nouvelle marque de la sollicitude amicale qu'elle nous inspire. »
Qu'est-ce qui pourrait le plus compromettre la situation exté» rieure, aussi bien que la prospérité intérieure de la Suisse? Ce serait, à coup sûr, l'explosion dans son sein de la guerre civile et de l'anarchie. Or, élait-ce un état de choses normal cl régulier que l'aclion désordonnée des corps illégalement armés et levés