‹ Le guide diplomatique (volume 3)Chapitre 61 sur 98 · ANNEXE · texte numérisé non relu

ANNEXE

,Le Président de ta diète à M. de Tschann, Chargé d'affaires suisse à Paris.

Zuricli, le 17 mars 1845.

Monsieur ,

Dans une audience particulière demandée par M. le comte de

Pontois, ambassadeur de S. i\l. le roi des Français, S. Exe. m'a donné lecture et m'a laissé copie d'une dépêche datée du 3 mars, qu'elle venait de recevoir de M. Guizot, ministre des affaires étrangères.

En s'acquittant de cette mission , M. l'arabas.sadeur a déclaré qu'il n'était point dans les intentions du gouvernement de S. M. de s'ingérer dans les affaires intérieures de la Confédération, et que la démarche actuelle était dictée uniquement par l'ancienne amitié de la France pour la Suisse et par un intérêt sincère pour son indépendance et son bonheur. J'ai remercié M. le comte de Pontois de celte déclaration , en ajoutant que c'est dans ce sens que je comprenais la communication de S. Exe. Toutefois , monsieur, je dois, dans ma position comme Président de la diète , vous transmettre quelques observations sur lesquelles j'appelle toute votre attention.

Lorsque la dépêche de M. le ministre des affaires étrangères a été écrite , les instructions des États sur la question des corpsfrancs, objet dont elle traite, ainsi que la probabilité d'une solution conforme aux intérêts de la Suisse, pouvaient être connues de M. l'ambassadeur. La communication de cette dépêche au moment même où la diète allait s'occuper des mesures relatives aux corps-francs devait dès lors réveiller les susceptibilités nationales, et ce résultat était d'autant plus naturel que quelques-unes des expressions dont S. Exe M. Guizot s'est servi semblent être plutôt celles d'une injonction que d'un simple conseil bienveillant. Je ne relèverai point cependant les passages qui ont pu donner lieu à une pareille interprétation , puisque j'admets comme certain , ainsi que 31. l'ambassadeur me l'a déclaré , qu'il n'est jamais entré dans la pensée de RI. le minisire des affaires étrangères défroisser les sentiments d'indépendance nationale que la France possède à un degré éminent et qu'elle respecte chez les autres peuples.

Si les troubles qui ont affligé la Suisse dans ces derniers temps ont attiré l'attention de l'Europe , il est juste d'observer qu'ils n'ont pas porté la plus légère atteinte aux rapports internationaux. La Confédération , j'en suis convaincu , évitera avec soin tout ce qui pourrait compromettre ces rapports; mais elle esiime aussi

que son droit , comme État indépendant , de régler ses affaires intérieures ne saurait être sujet au moindre doute.

Vous êtes autorisé , monsieur , à donner lecture de cette dépêche à M. le ministre des affaires étrangères , et à lui en laisser copie.

Le prince de Metternick, chancelier de cour et d'État d'Autriche , au Chargé d'affaires de V empereur en Suisse.

Vienne, le 13 mars 1845.

Monsieur ,

Vous nous avez rendu compte en dernier lieu des manifestations que les cours de Londres et de Paris ont fait successivement parvenir au directoire fédéral, pour instruire la Confédération de l'impression qu'ont laissée à ces cabinets les graves événements auxquels la Suisse, depuis quelques mois, a servi de théâtre.

Les principes que professe l'empereur, notre auguste maître , et les sentiments dont S. M. est animée envers la Confédération helvétique vous sont connus , monsieur, et vous avez été chargé récemment d'en être l'interprète auprès du gouvernement de Zurich, à l'occasion de son entrée en charge des fonctions directoriales. Je ne doute pas, au surplus, que , dans toutes les occasions où , durant la présente diète, vous aurez été dans le cas de vous expliquer sur les intentions de votre cour, vous ne vous soyez acquitté de cette tâche dans le sens des instructions générales dont vous êtes muni , et qui ont pour base , d'une part , la bienveillante amitié que S. M. L nourrit pour l'État voisin ; de l'autre , le respect que l'empereur voue aux traités et aux lois imposés par le droit international, ainsi que son désir de voir les autres États, surtout ceux qui , vu leur position géographique , entretiennent des rapports plus fréquents avec sa monarchie , se maintenir dans des conditions qui les mettent à même de pouvoir user à cet égard, vis-à-vis de l'Autriche, de réciprocité.

S. M. a été satisfaite de pouvoir se convaincre de nouveau, par la teneur des communications faites par l'Angleterre et par la

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France h la Coiift-déralioii , qiio sa manière déjuger la position générale de la Suisse est partagée par ces deux puissances.

Si le cabinet de Saint-James, dans sa dépêche à M. Moricr, du 11 février, prend à tâche de dérouler aux yeux de la Suisse le tableau des conséquences funestes qu'aurait pour elle l'anéantissement de l'acte par lequel elle est constituée en un corps politique reconnu parl'Kurope, vous vous rappellerez, monsieur, que la même thèse a été développée par notre cabinet dans plus d'une des dépêches adressées par moi , dans le courant des dernières années, hnotre légation en Suisse, nommément dans celledu 27 février 18^1, et vous sentirez que les derniers événements, loin de changer ou de modifier l'opinion que nous avons toujours entretenue, n'ont pu que la confirmer. En effet , plus les chances de voir le pacte de l'année 1815 mis au néant se multiplient, et plus il devient évident à tous les bons esprits que la perte de cet acte d'union entre les vingt-deux cantons souverains de la Suisse deviendrait, dans l'intérieur de la Confédération, le signal de la guerre civile , de l'anarchie et de l'oppression , et qu'à l'extérieur elle briserait les titres sous lesquels ces vingt-deux États occupent leur place dans la grande famille européenne. Les malheurs domestiques , les complications et les dangers politiques qui s'ensuivraient pour la Suisse d'un tel état de choses sont trop évidents pour ne pas être sentis par tous les vrais amis du pays, et pour ne pas leur inspirer le désir que, par la sagesse et par la rectitude des hommes appelés à régler ses destinées , d'aussi grands périls puissent être écartés.

Non moins qu'avec le cabinet anglais, nous sommes d'accord avec celui des Tuileries relativement à la réprobation dont, suivant les dépêches transmises à M. le comte de Pontois , il frappe les entreprises et l'existence des corps-francs. Un gouvernement qui n'aurait pas le pouvoir de maîtriser suffisamment ses administrés pour les empêcher d'aller porter à main armée le meurtre et le pillage sur le territoire d'un voisin inoffensif, un gouvernement pareil n'en mériterait pas le nom ; il serait digne d'être mis au ban de l'opinion de l'Europe civilisée si à la tolérance de méfaits semblables il joignait des procédés de connivence. Dans une confédération d'États liés les uns envers les autres pour l'aide et

l'assistance mutuelle , l'odieux de ces entreprises serait encore augmcnié de tout le poids des sentiments qu'à juste titre soulève toujours la violation de la foi jurée. Un pareil désordre doit cesser, et être extirpé dans sa racine; il doit cesser d'être possible que tel canton , assiégé par des bandes armées campées le long de ses frontières, soit ainsi, pendant des mois, tenu sous les armes, et forcé d'épuiser les ressources et la patience de la population, si la Suisse veut conserver, aux yeux de l'étranger, le caractère d'une confédération d'Étals (pour nous servir des expressions de la déclaration devienne du 20 mars 1815) dont l'intégrité, tels (ju'ils existaient en corps politiques à l'époque de la convention du 29 octobre 181 3, est reconnue pour base du système helvétique.

L'unanimité de toutes les puissances, qui doit être démontrée aujourd'hui aux yeux de la Suisse, sur les principes fondamentaux ([ui régissent la question , et les explications bienveillantes dans lesquelles on s'est empressé de tous les côtés d'entrer vis-à-vis d'elle , ont dû lui prouver deux choses : l'une , que toutes les puissances, sans exception, sont animées pour la Confédération des mêmes sentiments d'amitié et d'intérêt ; l'autre, qu'en se rencontrant , ainsi qu'elles le font, dans un seul intérêt et un même point de départ , les puissances ont certainement pour elles la présomption d'être dans le vrai.

Un prochain avenir nous apprendra si les mandataires du peuple suisse auront su garantir leur patrie des maux incalculables que le hbre essor laissé aux passions haineuses et destructives du jour eût attirés sur elle.

Le haron de, Bulow , ininistre des affaires ttrangcres de Prusse, au comte de Lottum , ministre du roi près (a Confédération suisse.

Berlin, le 11 avril 1845.

iMonsieur le comte , Vous connaissez le jugement que le cabinet du roi porte sur les graves événements qui ont , depuis quelques mois , si profondément ébranlé le repos de la Suisse. Ce jugement est entière-

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ment conforme à celui des autres puissances, frappées comme nous des dangers auxquels la tournure fatale des affaires de la Confédération semble exposer de plus en plus et la situation intérieure et les ra|)ports internationaux du corps helvétique.

Si néanmoins nous nous sommes abstenus jusqu'ici de nous associer par une démarche formelle aux manifestations que k-s cours de Londres, de Paris, de Vienne et de Saint- Petersboiug ont successivement fait parvenir à ce sujet au directoire fédéral, c'est uniquement par la raison que, d'une part , nous étions persuadés que la conduite et le langage tenus par vous , monsieur le comte, conformément à vos instructions générales, ne pouvaient pas laisser subsister en Suisse le moindre doute sur la manière de voir et les véritables intentions de votre cour, et que , d'autre part, nous étions fondés à espérer que la diète parviendrait à faire disparaître , une fois pour toutes , une des principales sources de nos appréhensions , un abus incompatible avec tout ordre de choses légal et régulier, et menaçant sans cesse la Confédération d'anarchie et de dissolution.

Mais cet espoir a été déçu ; l'arrêté pris par la diète au sujet des corps-francs est resté une lettre morte. En dépit de l'illégalité dont les frappait cet arrêté , et sous les yeux mêmes de l'autorité, des bandes armées ont continué de s'organiser, et ont osé exécuter un nouvel et odieux attentat dans le but avoué de renverser le gouvernement légitime d'un État membre de la Confédération , et auquel le lien fédéral aurait dû servir de boucher contre des agressions que l'opinion publique en Europe a depuis longtemps flétries d'une réprobation énergique et unanime.

Les rapports, monsieur le comte, par lesquels vous nous avez rendu compte de ces déplorables événements ont produit sur nous une impression douloureuse. Si la Providence n'a pas permis qu'une aussi coupable entreprise fût couronnée de succès , la crise ou la Confédération se trouve replongée par suite de celle violente commotion n'est malheureusement que trop de nature à inspirer plus que jamais à tous les vrais amis de la Suisse les plus vives et les plus sérieuses inquiétudes sur l'avenir de ce pays.

C'est dans ces graves et tristes conjonctures qu'une diète extraordinaire a été de nouveau convoquée à Zurich , et qu'elle sera

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appclOc à délibérer sur les moyens les plus efficaces de rétablir sur des bases solides la paix intérieure et l'ordre légal en Suisse.

Nous aimons à espérer que celte assemblée , pénétrée du sentiment de l'immense responsabilité qui pèse sur elle, saura accomplir sa haute et difficile mission avec fermeté et dans un esprit conciliateur et vraiment fédéral. Il dépendra d'elle de prouver à la Suisse et à l'Europe que le lien fédératif de l'union n'est pas virtuellement détruit, et que le pacte fondamental de 1815 reste encore debout au milieu de tant de dangers et de secousses.

C'est par ce pacte que les vingt-deux cantons souverains et indépendants de la Suisse se sont constitués en un corps politique qui a été reconnu par l'Europe comme une partie intégrante de son système, auquel seul les bienfaits de l'inviolabilité et d'une neutralité perpétuelle ont été garantis par les puissances. Dès lors, monsieur le comte , il est impossible de s'abuser sur les suites funestes et incalculables que l'anéantissement de ce pacte devrait nécessairement entraîner non-seulement dans les relations intérieures de la Suisse, mais aussi dans ses rapports internationaux.

En signalant ces conséquences à la plus sérieuse attention de la Confédération helvétique dans un moment qui décidera peut-être de son sort , le gouvernement du roi est loin de vouloir s'ingérer dans les affaires intérieures de la Suisse ou de méconnaître son indépendance , qu'il respecte au contraire et qu'il a toujours scrupuleusement respectée. Parfaitement d'accord avec toutes les puissances , il ne fait que remplir un devoir qui lui est imposé d'un côté par l'amitié constante et désintéressée que le roi , notre auguste maître , porte à la Suisse , et par la part sincère que S. M. prend au bien-être et à la prospérité de ce pays, et de l'autre par le concours de la Prusse aux actes publics de 1815 , qui ont réglé et défini la position que la Confédération helvétique occuperait dans le sys'.ème européen.

Je vous invite , monsieur le comte, à communiquer la présente à M. le Président de la diète et du directoire fédéral, et à en laisser copie entre les mains de S. Exe.

,1/. Guizûl au comte de Pantois.

Paris, le 19 juin 1845.

Monsieur le comte, Les grands-conseils des cantons sont sur le point de se réunir pour élire Icursdéputés à la prochaine diète ordinaire, et pour leur donner des instructions. Le vorort , par sa circulaire du 2/i mai, vient d'adresser aux cantons la série des questions qui devront être traitées dans celte diète. Parmi ces questions se rencontrent l'affaire des jésuites (u" 25), l'amnistie pour délits politiques (n° 28), l'interdiction des corps-francs 'n° 29), la garantie fédérale des consiitulioiis cantonales {n° 2Z|), et la révision du pacte (n° 23). Le gouvernement du roi espère que ces qucs-. lions si graves, et qui ont déjà suscité en Suisse des événements si douloureux , arriveront devant la diète sans qu'aucun incident nouveau soit venu les aggraver encore ; et dans l'intérêt de l'indépendance comme de la stabilité de la Confédération qu'il a fortement à cœur, il se permet d'appeler sur les délibérations qui vont se rouvrir à ce sujet la plus sérieuse , la plus patriotique sollicitude des pouvoirs publics, et de tous les Suisses dévoués à leur pays. La Suisse jouit en Europe d'une situation spéciale, qui lui est garantie par les actes constitutifs de l'ordre européen. Cette situation repose sur le maintien des principes qui ont fondé la Confédération elle-même , c'est-à-dire sur l'accord de la souveraineté des cantons pour leurs affaires intérieures et de l'autorité fédérale chargée de veiller à la sûreté générale de l'État. Sans doute les limites entre ces deux autorités sont quelquefois difficiles à déterminer, et peuvent donner lieu à des complications délicates. Mais, plus ces complications offrent de difficultés , plus il importe qu'elles ne soient traitées que par les moyens réguliers et pacifiques, qui ne manquent point aux États libres , au sein desquels la réflexion , la discussion et le temps finissent presque toujours par éclairer les hommes sur leurs droits et leurs intérêts véritables. Toute intervention de la force matérielle en de telles questions compromettrait non-seulement le bien-être intérieur

de la Confédération , mais sa situation en Europe. Le gouvernement du roi ne prétend nullement indiquer aux Suisses par quels moyens ces questions peuvent être résolues; à eux seuls il appartient de rechercher et d'adopter ces moyens. Mais il leur exprime sa profonde conviction que le ménagement équitable et patient de tous les droits, de tous les intérêts, de tous les sentiments engagés dans les affaires dont la diète va s'occuper, peut seul les conduire à une conclusion heureuse, et que toute iliesure exclusive ou précipitée qui pourrait amener entre les cantons des collisions bientôt transformées en guerre civile plongerait la Suisse dans d'incalculables périls, que toutes les puissances amies de la Confédération se font un devoir de lui signaler à l'avance. En s'acquittant de ce devoir le gouvernement du roi veut et croit donner à la Suisse une nouvelle marque de ces sentiments de sincère et cordiale amitié qu'il lui porte depuis si longtemps et qu'il lui portera toujours.

Je vous invite , monsieur le comte , à donner lecture de cette dépêche à M. le Président du vorort, et à lui en laisser copie, s'il le désire.

M, Guizot au comte de Flahault, ambassadeur de France à Vienne.

Paris, le 24 octobre 1846.

Monsieur le comte,

M. de Thorn m'a communiqué les deux dépêches que lui a adressées M. le prince de Metternich au sujet des affaires de Suisse, l'une en date du 11 de ce mois, l'autre sous la date du 16.

Lorsque la première a été écrite, ou n'avait pas encore, à Vienne, connaissance des événements de Genève. Cette dépêche est une réponse au compte que M. de Thorn avait rendu au prince de Metternich de ses conversations antérieures avec moi sur l'état de la Suisse. M. de Metternich se félicite de trouver mes idées d'accord avec les siennes , et de voir le gouvernement du roi disposé à accueillir sa proposition d'un concert entre les grandes cours pour régler en commun leur conduite et leur atti-

tude dans la crise où la Suisse est plongée. Il exprime à la fois le désir et le doute que la Confédération helvétique puisse rentrer d'elle-même, et par sa seule force, dans les voies de l'ordre. Il entrevoit la possibilité qu'une intervention extérieure devienne un jour nécessaire et légitime , mais il n'en admet la perspective que dans le cas d'une guerre civile indéfiniment prolongée, d'une oppression grave exercée en Suisse par un gouvernement militaire et violent, et poursu que cette intervention fût réclamée par une portion considérable de la Confédération elle-même. Il pense en outre, comme moi , que jamais aucune intervention ne pourrait être isolée ni le fait d'une seule puissance, et que toute démarche à faire, tout acte à accomplir dans ce sens ne devrait avoir lieu que de concert, après une délibération et en vertu d'une résolution commune. Il établit enfin que, si l'intervention devenait absolument nécessaire, elle ne pourrait avoir pour but que la pacification de la Suisse, et qu'aucun des cabinets ne poursuivrait aucune vue personnelle ni d'ambition.

En même temps qu'il expose ainsi ses idées sur le caractère général de la marche à suivre , M. le prince de Metternich pose quelques questions à résoudre à l'occasion de la translation du directoire fédéral de Zurich à Berne, au 1" janvier prochain.

Où le corps diplomatique en Suisse devra-t-il fixer sa résidence ?

M. de Metternich a provisoirement prescrit à la légation d'Autriche de rester à Zurich.

Quelle réponse sera faite à la notification d'installation du nouveau vorort de Berne ? Devra-t-on se borner à un simple accusé de réception, ou ne sera-t-il pas à propos d'y insérer une phrase propre à produire sur les esprits en Suisse un certain effet , et qui se retrouve sinon textuellement identique, du moins moralement semblable, dans les réponses des diverses puissances ?

La seconde dépêche est , comme je viens de vous le dire, postérieure aux événements de Genève. — M. le prince de Metternich les déplore vivement et y voit le triste accomplissement de ce qu'il avait prévu et annoncé dans les communications qu'il m'avait fait faire. Il demande d'abord comment on pourrait reconnaîire, et si nous reconnaîtrons le nouveau gouvernement né

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à Genève de celte crise révolulionnaire ; ensuite quelle valeur pourra dcsormais êlre attribuée au vote de ce canton dans la diète. Enfin, il insiste fortement sur la nécessité et l'urgence du concert entre les grandes puissances , seul moyen de résoudre les questions et de prévenir les complications que l'état de la Suisse peut amener.

J'ai dit à M. de Thorn que le gouvernement du roi était convaincu, dans l'intérêt de la Suisse comme dans celui de l'Europe, de la nécessité de ce concert dirigé par les vues et réglé selon les conditions exprimées par M. le prince de Metternich.

J'ai reconnu que la question du lieu où devaient résider en Suisse les agents diplomatiques , après le 1" janvier prochain , devait être sérieusement examinée , et j'ai promis de prendre à ce sujet les ordres du roi.

J'ai admis la nécessité d'une phrase analogue à celle qu'indiquait M. le prince de .Metternich dans la réponse que nous aurions à faire à la notification de l'installation du nouveau vororl à Berne.

Quant au gouvernement qui vient de s'établir h Genève, j'ai dit que nous n'avions actuellement rien à faire ni à dire à son égard ; nous nous trouvions, à l'occasion des événements récemment accomplis à Genève , dans la même situation où nous nous étions déjà trouvés plusieurs fois , lorsque des événements semblables s'étaient accomplis dans le canton de Vaud et dans d'autres cantons. Nous verrions plus tard quelle conduite nous devrions tenir.

J'ai reconnu enfin l'urgence aussi bien que la nécessité du concert à établir entre les grandes puissances pour régler en commun, sur les affaires de Suisse , leur attitude et leurs démarches, et j'ai déclaré que le gouvernement du roi était prêt à s'y associer.

Vous tiendrez à iM. le prince de iMeltcrnich le même langage, en lui donnant communication de celte dépêche , et vous lui exprimerez notre adhésion à l'établissement du concert qu'il propose, et aux vues générales qu'il indique comme devant servir de base à la conduite que les puissances auront à tenir en se concertant.

M. Guizot au comte de Flahauil , à Vienne.

Paris, le 25 juin 1847.

Monsieur le comte,

Ainsi que vous me l'aviez annoncé, 31. le comle Appony est venu , le 15 de ce mois, me donner lecture d'une expédition qu'il avait reçue de M. le prince de Metternich au sujet des affaires de Suisse. Des trois dépêches dont se compose cette expédition , la plus importante résume comme il suit l'état des choses en Suisse et les vues du cabinet de Vienne.

Les récentes élections du canton de Saint-Gall ont porté à douze le nombre des cantons soumis à l'influence du parti radical. Ce parti , désormais en majorité dans la diète , y décrétera la dissolution de la ligue catholique et l'expulsion des jésuites. L'exécution à main armée ne se fera pas attendre. Lors même que la diète ne donnerait pas l'ordre formel d'y procéder, les corps-francs s'en chargeraient. La guerre civile est donc imminente en Snisse, et les puissances n'ont pas un moment à perdre pour se demander si elles peuvent la prévenir ou en détourner les funestes conséquences. Suivant "SI. le prince de Metternich , il existe un moyen d'atteindre ce résultat : c'est que les puissances déclarent à la Suisse, en temps utile , c'est-à-dire avant qu'un arrêt diétal ait lié la cause de la Confédération à celle du radicalisme , « qu'elles ne souffriront pas que la souveraineté cantonale soit violentée , et que l'état de paix matérielle dont la Suisse jouit encore en ce moment soit troublé par une prise d'armes ,«de quelque côté qu'elle ait lieu. » Une déclaration aussi positive, faite à l'unanimité, pourrait seule avoir une efficacité réelle. Les députés à la diète seront en effet munis d'instructions qui ne leur permettront pas de s'abstenir des mesures extrêmes, quand même ils en auraient la volonté, à moins qu'une force majeure ne vienne s'opposer à la poursuite et au développement de ce plan, et justifier ainsi les délégués des cantons s'ils ne passent pas outre. M. de Metternich est con- Taincu que si cette force majeure se montre la diète s'arrêtera , et qu'il ne s'y trouvera pas douze voix pour voter la guerre civile quand l'Europe aura annoncé qu'elle ne la tolérerait pas.

Fnudra-l-il demander à l'Angleterre de se joindre à la démarche des cours continentales , et peut-on présumer qu'elle le fasse? C'est un point sur lequel M. le prince de Metternich n'a pas d'opinion arrêtée. Quant à la France, si, comme il le désire beaucoup, nous accédons à sa proposition, les puissances devraient donner à leurs représentants en Suisse Torde éventuel de présenter à la diète des notes rédigées d'un commun accord, dans le sens qui vient d'être indiqué, au moment où les délibérations sur la dissolution du Sondcrbund et l'expulsion des jésuites seraient mises à l'ordre du jour, et avant qu'une conclusion de la diète leur ait donné le sceau d'une apparente légalité.

Après avoir entendu la lecture de cette dépêche, dont M. le comte Appony ne m'a pas laissé copie, je lui ai dit que je ne pourrais y répondre que lorsque j'en aurais rendu compte au roi et pris ses ordres en conseil. Je lui ai fait connaître, il y a trois jours , les vues et les intentions du gouvernement du roi. Voici la substance des explications dans lesquelles je suis entré avec lui.

La proposition du cabinet de Vienne nous paraît conduire nécessairement à une intervention armée. M. le prince de Metternich croit, il est vrai, que la déclaration des puissances arrêterait la diète et que tout finirait là ; mais nous n'avons pas la même confiance dans le succès de celte démarche ; nous croyons bien plutôt que la diète, dominée par le parti radical et par les susceptibilités fioissées de l'amour-propre national, passerait outre à l'exécution de ses résolutions. Les puissances se trouveraient irrévocablement et immédiatement entraînées , par l'attitude qu'elles viendraient de prendre, à une intervention armée. Nous avons, dès le mois d'octobre dernier , signalé les périls et écarté l'idée d'une telle politique. Si les maux de la guerre civile et de l'anarchie avaient pesé sur la Suisse; si une douloureuse expérience avait éclairé, dans le parti radical lui-même, beaucoup d'esprits maintenant égarés, et rendu en même temps de la force au parti modéré maintenant découragé ; si la voix publique s'élevait au sein de la Suisse pour s'adresser à l'Europe comme seule capable d'y rétablir l'ordre et la paix, alors seulement l'action directe des puissances pourrait être salutaire et efficace. Telle est la conviction que nous avons prise pour règle de notre conduite au

mois d'octobre dernier. Et, môme avant que je ne vous eusse chargé de l'exprimer à M. le prince de Metternich , les mêmes considérations avaient frappé son esprit ; car, dans une dépêche en date du 1 1 octobre qu'il m'avait fait communiquer, il n'admettait la perspective d'une intervention extérieure dans les affaires de la Suisse que « dans le cas d'une guerre civile indéfiniment prolongée , d'une oppression grave exercée en Suisse par un gouvernement militaire et violent , et pourvu que cette intervention fût réclamée par une portion considérable de la Confédération elle-même. « Le gouvernement du roi persiste aujourd'hui dans la même conviction qui l'animait au mois d'octobre dernier, et rien de ce qui est arrivé en Suisse dans ces derniers temps n'est en dehors des éventualités qu'il a prévues. Nous ne saurions donc adopter le plan suggéré par M. le prince de Metternich , et qui , selon nous , produirait presque infailliblement des conséquences qu'il ne désire certainement pas plus que nous. Mais nous sommes très-disposés à donner aux Suisses, en amis sincères et prévoyants , des conseils et des avertissements en rapport avec des circonstances que nous déplorons. Il convient de leur rappeler en vue de quels faits et à quelles conditions l'Europe a garanti leur indépendance , leur constitution territoriale et leur neutralité. Nous n'entendons nullement leur contester le droit de modifier leur pacte fédéral , de prendre chez eux et par rapport à euxmêmes les mesures qui leur conviennent ; mais si , par suite de ces mesures , la Suisse , dont l'Europe a sanctionné et garanti la constitution actuelle, faisait place à un État tout différent et tout autrement organisé, ce seraient les Suisses eux-mêmes qui auraient dénaturé leur situation et rompu les liens qui les unissaient à l'Europe; ils ne devraient donc pas être surpris que l'Europe se considérât aussi comme déliée de ses engagements envers eux , et ne tînt plus compte que de ses propres intérêts et de ses propres droits. Ce langage, le gouvernement du roi est disposé à le tenir à la Suisse , avec le sincère désir qu'il produise une impression sérieuse. Il pense même que c'est son devoir d'ami fidèle , aussi bien que son droit de voisin intéressé. Mais dans l'état actuel des choses, il ne saurait aller au delà. Il espère que le cabinet de Vienne , après avoir mûrement pesé ces considérations ^ se

maintiendra dans la ligne de conduite que nous avions adoptée il Y a peu de mois. S'il en était autrement , si l'Autriche et avec elle la Prusse et la Russie donnaient suite à la proposition de M. le prince de iMetlernich , et si enfin , sur le refus de la diète de se soumettre à leurs injonctions , des forces étrangères entraient sur le territoire fédéral , nous en éprouverions un regret d'autant plus vif que ce fait nous obligerait de prendre des mesures que je ne veux , quant à présent, ni prévoir, ni définir, mais qui deviendraient nécessaires.

Quant à l'Angleterre, je crois que non-seulement il convient, mais qu'il importe de s'entendre aussi avec elle dans cette délicate circonstance, et de provoquer sur les affaires de Suisse, comme cela a été fait précédemment , son examen et ses résolutions.

Vous voudrez bien, monsieur le comte, donner lecture de celle' dépêche à M. le prince de Metternich.

M. Guizot mt comte de Boîslecomte, ambassadeur de France en Suisse.

Paris, le 2 juillet 1847.

Monsieur le comte ,

J'ai approuvé dans leur ensemble votre attitude et votre langage dans vos rapports avec M. Ochsenbein lorsqu'il a été appelé à la présidence du vorort et de la diète , et j'ai saisi, comme vous l'avez vu , l'occasion de manifester hautement cette approbation à la tribune de la Chambre des députés. J'y ai confirmé les vues et les intentions que vous avez prises pour bases de vos entretiens avec les différents partis de la Suisse, C'est la seule politique sensée et digne du gouvernement du roi au milieu des passions extrêmes qui menacent de bouleverser la Confédération helvétique, et qui n'hésitent pas à représenter la guerre civile comme nécessaire et légitime.

Le vote des instructions données à la députation chargée de représenter le canton de Zurich dans la diète qui va s'assembler est un fait grave. Il est fort à regretter que le grand-conseil de Zurich n'ait pas adopté dans sa teneur le projet de M. Fuhrer,

tendant à ce que cette députation ne fût autorisée qu'à prendre purement et simplement ad rcferoidum toute proposition de passer à l'exécution immédiate et par la force des résolutions que la diète aurait votées pour la dissolution du Sonderbund et pour l'expulsion des jésuites. La restriction ajoutée par le grand-conseil de Zurich est très-fàchcuse, car elle rend possibles tous les prétextes d'initiative. Quelque confiance d'ailleurs que l'on puisse placer dans la prudence de M. Fuhrer, il est clair qu'avec des dispositions comme celles dont le grand-conseil est animé, et au milieu de l'entraînement auquel M. Fuhrer est exposé lui-même à céder, cette prudence ne peut guère aboutir qu'à un répit de quelques jours. La situation que l'on se flattait de maîtriser jusqu'à un certain point , à l'aide de Zurich, est donc devenue, par le fait de Zurich, plus délicate encore qu'elle ne l'était naguère. Quant à la possibilité d'une médiation des grandes puissances, à l'aide de laquelle on apporterait à la constitution fédérale de ce pays les modifications indiquées par l'expérience, je suis loin de penser que cette idée d'une offre de médiation européenne soit sans valeur et doive être absolument repoussée. Mais je crois que, si elle était mise immédiatement en pratique , elle n'échapperait pas à la plupart des inconvénients et des conséquences d'une intervention proprement dite , et qu'elle risquerait d'engager les médiateurs dans un dédale de complications peut-être inextricables. Quant à présent, il convient, je pense, de nous en tenir à la position que nous avons prise dans la dépêche dont je vous envoie ci-joint copie, et que j'ai adressée le 25 juin à M. le comte de Flahault en réponse à plusieurs dépêches de M. le prince de Metternich que M. le comte Appony m'avait communiquées. Le meilleur moyen de prévenir la guerre civile en Suisse serait, selon M. de Metternich, « que les puissances déclarassent à la Confédération, en temps utile , qu'elles ne souffriront pas que la souveraineté cantonale soit violentée , et que l'état de paix matérielle dont la Suisse jouit encore dans ce moment soit troublé par une prise d'armes, de quelque côté qu'elle ait lieu. » Nous ne saurions partager l'espoir qu'une telle déclaration prévînt effectivement la guerre civile, et si elle ne la prévenait pas, elle entraînerait nécessairement et immédiatement l'intervention armée, avec toutes n. 26

ses conséquences. Nous croyons devoir, quant à présent, persister dans la position dont nous étions convenus avec la cour de Vienne en octobre I8/46. Nous n'admettons point d'intervention ni de démarche qui y conduise nécessairement, aussi longtemps que les éventualités indiquées dans ma dépêche au comte de Flahaull ne se seront pas réalisées. Mais nous nous faisons dès aujourd'hui un devoir de donner à la Suisse tous les conseils et tous les avertissements propres h contenir les passions qui sont près d'y éclater. Je vous transn)els , dans cette vue , une autre dépêche dont je vous laisse le soin de faire, d'après l'opportunité, l'usage qui vous paraîtra convenable.

Lettre {circulaire) de M. Guizot aux représentants du roi près tes cours de Londres , Berlin, F ienne et Saint- Pétersbourg.

Paris, le 4 novembre 1847.

Monsieur ,

La guerre civile éclate en Suisse. La Confédération helvétique est menacée d'une dissolution violente. Les grandes puissances ne sauraient rester indifférentes aux progrès d'une crise qui blesse profondément tous les sentiments d'humanité , et met en péril le pacte fédéral, l'existence même de la Confédération elles garanties que sa constitution actuelle offre à l'Europe. Le gouvernement du roi en est depuis longtemps gravement préoccupé. Quelque sombres que fussent ses prévisions , tant que les bases essentielles et l'unité de la Confédération ont subsisté , il a voulu espérer que les conseils et l'influence morale des puissances amies suffiraient pour prévenir la guerre civile. Son attente a été déçue. Tout conseil ami , toute influence morale ont échoué. La Suisse vient d'entrer dans une phase nouvelle et déplorable. La Confédération se disloque effectivement. Douze cantons et deux demicantons sont d'un côté , sept de l'autre ; deux et peut-être trois cantons veulent rester neutres. Où est la Confédération? Auprès de qui l'Europe se fora-t-clle représenter? Avec qui Iraitera-telle ? Les puissances européennes se trouvent naturellement et presque obiigafoirenient poussées an rôle de médiateurs. Les

États du Sonderbund ont ouvert eux-mêmes cette voie. Vous savez, monsieur, qu'ils ont oiïert de se soumpttre, pour les questions religieuses (les jésuites et les couvents d'Argovie), à l'arbitrage du pape. Les cinq grandes puissances pourraient prendre cette oITre pour point de départ dans la voie de conciliaiion ; elles pourraient, d'un commun accord, et par une déclaration collective :

1» Approuver et appuyer l'idée de l'arbitrage du pape dans les questions religieuses ;

2° Offrir aux États de la Confédération leur propre médiation pour les questions politiques.

Les cinq puissances établiraient sur un point voisin du théâtre des événements, à Bade , par exemple, un centre de réunion et de délibération en commun sur les affaires de la Suisse. Les vingtdeux cantons seraient invités à envoyer des délégués à cette conférence, dans laquelle on examinerait de concert : 1° les moyens de conciliation dans la crise actuelle ; 2° les modifications à apporter dans l'organisation de la Confédération pour que celte crise ne puisse pas recommencer.

En même temps que nous ferions cette offre à la Suisse , nous inviterions formellement les parties belligérantes à cesser la guerre civile, en leur faisant entendre que, si elles refusaient notre proposition et persistaient dans la guerre, nous considérerions la Confédération comme n'existant plus, nos engagements envers elle comme déliés, et que nous aviserions. Faudrait-il attendre , pour faire cette démarche , que la guerre civile eût fait longtemps sentir à la Suisse ses cruelles douleurs, et que telle ou telle partie de la Confédération réclamât elle-même la médiation européenne? Je suis porté à penser qu'il y aurait dans cette attente moins d'autorité que dans une démarche prompte des cinq puissances. Peutêtre aussi la demande de la médiation , par une portion spéciale et isolée de la Confédération , enlèverait-elle à cette médiation quelque chose de son caractère d'impartialité. Le gouvernement du roi est très-opposé à toute ingérence spontanée dans les affaires des autres peuples ; il croit cependant que, dans les circonstances présentes, et après tant de représentations vaines pour préserver la Suisse des maux où elle se précipite, la démarche qu'il propose,

faite sponiancment et unanimemenl par les grandes puissances

européennes, serait plus digne et plus efficace.

Je vous invite, monsieur, à communiquer sans retard au gouvernement de cette dépêche, que j'adresse en même temps

aux cabinets de J'ai la ferme confiance que les uns et les

autres partageront les sentiments qui l'ont inspirée et uniront avec empressement leurs eflbrts aux nôtres pour faire cesser une lutte que condamnent à la fois l'humanité , la civilisation et les intérêts de la politique européenne.

M. Guizot au duc de Brorjtie, anihassadeur de France à Londres.

Paris, le 19 novembre 1847.

Monsieur le duc ,

Lord Normanby m'a donné connaissance de la dépêche , en date du 16 de ce mois, par laquelle lord Palmerston explique les sentiments du cabinet de Londres sur notre proposition de médiation dans les affaires de Suisse, ainsi que du contre-projet rédigé par le principal secrétaire d'État de S. iM. Britannique pour la note identique à adresser par les puissances médiatrices aux parties belligérantes. Désirant sincèrement le concours du gouvernement anglais à notre proposition de médiation, pour assurer la prompte et entière efficacité de cette démarche d'humanité et de paix , le gouvernement du roi pense comme vous, monsieur le duc, que le nouveau projet que lord Palmerston vient de nous faire communiquer doit être pris en considération. Il regarde en même temps comme très-justes et très-importantes les observations que vous avez déjà présentées à lord Palmerston sur quelques parties de ce projet. Les puissances médiatrices ne sauraient évidemment intervenir auprès du Saint-Siège pour obtenir le rappel des jésuites sans avoir la certitude que les cantons du Sonderbund consentent à cette démarche et se soumettront à la décision du pape, comme ils en ont, du reste, déjà manifesté l'intention. Il nous paraît également évident que l'engagement général des douze cantons , qu'ils ne veulent attenter

ni en droit ni en fait à la souveraineté cantonale, ne saurait suf- Dre pour dissiper les inquiétudes des cantons du SonderùundH leur donner des garanties dont ils ont besoin ; il sera nécessaire de déclarer explicitement que, conformément au droit actuellement existant , aucune modification ne saurait être introduite dans le pacte fédéral sans le consentement formel et unanime de toutes les parties intéressées, c'est-à-dire des vingt-deux cantons formant la Confédération helvétique. Je vois avec plaisir (jue, sur ces deux points, lord Palmerston s'est montré disposé à admettre vos observations.

Les motifs qui vous ont fait penser qu'il ne convient pas d'attacher au refus de notre médiation , par l'une ou l'autre des parties belligérantes suisses, la menace d'une intervention, me paraissent fondés. Mais il doit être bien entendu que cette question reste complètement en dehors de la médiation , et que tous les droits qui peuvent appartenir à chacune des puissances médiatrices, en raison de ses intérêts et des circonstances , demeurent entiers et réservés.

Quant au siège des conférences , le gouvernement du roi ne fera, pour son compte, aucune objection à ce que, selon le vœu du gouvernement britannique, il soit établi à Londres. Mais je ne saurais présumer quelles seront, à ce sujet, les dispositions des autres cours continentales. Le gouvernement du roi, uniquement préoccupé du désir de placer les conférences dans un lieu rapproché des événements et des puissances qui y sont le plus directement intéressées, a proposé une ville du grand-duché de Bade, et cette proposition a été agréée à Berlin et à Vienne. M. le baron d'Arnim est venu me dire hier que son gouvernement désirerait que les conférences fussent étabhes à >'euchâtel. C'est là un point qui pourra être réglé ultérieurement, et sur lequel le gouvernement du roi , complètement étranger à toute pensée personnelle, acceptera sans difficulté ce qui conviendra aux cours engagées avec lui dans l'œuvre de cette médiation, dont le succès importe tant au rétablissement de la paix en Suisse, à la sécurité de l'ordre et à la satisfaction du sentiment moral en Europe.

Je vous invite, monsieur le duc, à entretenir dans ce sens lord Palmerston , et à presser de toutes vos instances une prompte

conclusion. La nécessité de réunir, sur un nouveau projet de noie identique , l'avis de l'adhésion des autres cours du continent entraînera déjà un fàcl^eux retard (').

M. Guizot au due de Brogiie.

Paris, le 24 novembre 1847.

Monsieur le duc ,

J'ai rendu compte au roi, en son conseil, des modifications (p.ie, conforincment à mes instructions du i9 de ce mois, vous avez proposées au projet présenté le 16 par le gouvernement britannique, et qui ont été admises par lord Palmerston. J'ai en même temps informé le roi et son conseil des difficultés que rencontrait l'adoption d'une note préliminaire , qui avait d'abord paru pouvoir être immédiatement adressée par les cinq puissances aux parties belligérantes , pour les engager à une suspension d'armes en attendant que les bases de la médiation fussent définiiivement arrêtées. Frappé de ces difficultés et désirant ne ppint perdre de temps dans l'œuvre de pacification qu'il poursuit, le gouvernement du roi a résolu d'écarter cette idée d'une démarche préliminaire, et de presser l'adoption du projet définitif de note identique, modifié, ainsi qu'il a été convenu le 20, entre vous et lord Palmerston. Le roi , en conséquence, m'a autorisé à m'entendre à ce sujet avec les représentants des cours d'Autriche, de Russie et de Prusse à Paris , et j'ai la satisfaction de vous annoncer (|ue , moyennant les modifications ci-dessus rappelées, le projet de note identique, contenant l'offre et les bases de la médiation des cinq puissances en Suisse , a été adopté par M. l'ainbassadeur d'Autriche et M. le minisire de Prusse, qui se sont engagés, dès que ce projet aurait reçu l'approbation définitive du gouvernement britannique, à le transmettre, comme nous, sku^, représentants de leurs cours auprès de la Confédération helvétique, afin que ceux-ci eussent à le remettre, simultanément avec

(') Ypy , au5 Dfpiçhes, la lettre du duc de Brogiie, ambassadeur de Fiance h Londres, du 20 novembre 1847.

l'ambassadeur de France et le Chargé d'affaires d'Angleterre , au Président de la diète et au président du conseil de guerre du Sonder bu jkL

M. le Chargé d'affaires de Russie, n'ayant encore reçu aucune instruclion de sa cour sur cette affaire, n'a pu s'engager à faire immédiatement la même démarche ; mais il a exprimé son apjirobation de la résolution adoptée par ses collègues , et il pense que sa cour adhérera à la marche suivie par les cours de Vienne et de Berlin.

Je vous renvoie donc , monsieur le duc , le projet modifié de note identique, maintenant revêtue de l'adhésion des représentants des cours d'Autriche et de Prusse, comme de la nôtre, et qui recevra très-probablement bientôt celle de la cour de Piussie ; et je vous invite à presser le gouvernement britannique , qui a présenté ce projet et accepté les modifications proposées par vous , de le revêtir de sa sanction définitive , et de prendre les mesures nécessaires pour que le représentant de S. M. Britannique en Suisse , de concert avec les représentants des autres cours médiatrices, adresse sans retard cette note au Président de la diète et au président du conseil de guerre du Sonder bund. Le gouvernement du roi espère que cette démarche unanime et amicale des cinq puissances amènera le terme de la guerre civile qui désole la Suisse et préoccupe justement l'Europe.

M. Guizot au comte de Boislecomte.

Pari?, le 28 novembre 1847.

Monsieur le comte ,

Le concert que nous travaillons à établir entre les puissances , dans le but de pacifier la Suisse, est enfin réalisé. Vous trouverez ci-joint le texte de la note identique qui doit être remise aux parties belligérantes en Suisse pour leur offrir la médiation des cinq cours. Vous voudrez bien, après en avoir fait dresser deux expéditions et les avoir revêtues de votre signature , les envoyer au Président de la diète et au président du conseil de guerre du

Sonderhund. M. Peel recevra des instructions conformes à celles que je vous donne. IM. le comte Appony et M. le baron d'Arnim écrivent dans le même sens à M. de Kaysersfeld et à M. de Sydow ; la dépêche de M. Appony est annexée à cette expédition, et je vous recommande de la faire parvenir, sans perdre un moment, à M. de Kaysersfeld; quant à celle de M. d'Arnim, elle est envoyée directement à M. de Sydow. M. de Kisseleff ne s'étant pas trouvé en mesure de donner des directions analogues à M. de Krudener, bien que les intentions de son cabinet ne soient pas douteuses, la communication de la Russie ne pourra avoir lieu que plus tard ; mais il importe que celle de la France , de l'Autriche et de la Prusse soient, autant que possible, simultanées, et je vous prie de vous concerter à cet effet avec vos collègues, en évitant d'ailleurs tout ce qui entraînerait de nouveaux délais C).

Correspondance diplomatique sur les affaires d'Italie. (1846-1847.)

M. Guizot, ministre des affaires étrangères de France, au comte Rossij ambassadeur du roi à Rome.

Paris, le 5 août 1846.

Le roi a complètement approuvé le langage officiel et officieux que vous avez tenu au pape dans l'audience de présentation de vos lettres de créance. Il a été vivement touché de ce que S. S. vous a dit d'affectueux pour lui et pour la France. De pareils sentiments vont droit au cœur du roi , car il en éprouve lui-même de parfaitement semblables pour le Saint-Siège. En même temps qu'il est animé d'un respect fiUal pour le père commun des fidè-

(') Voy., aiiN Dépêches, la lettre du duc de Bioglie, du 1 décembre 18'j7, à M. Guizot.

les, il aime à placer toute conOance dans la haute sagesse du successeur de Grégoire XVI. Celte sagesse s'était déjà révélée dans les premières paroles que vous aviez recueillies de la bouche du pape. Elles montraient avec quelle justesse et quelle tranquille élévation d'esprit il appréciait sa situation , et comprenait les temps au milieu desquels Dieu l'a appelé à exercer la double souveraineté des choses spirituelles dans le monde catholique et des affaires temporelles dans les États du Saint-Siège. Mission admirable dans tous les siècles , sublime de nos jours, après les tempêtes qui ont assailli la religion , et lorsqu'il s'agit de lui faire reprendre , dans des sociétés qui ont subi de si profondes révolutions , le salutaire empire qu'elle doit et peut toujours exercer, quelles que soient les variations de l'organisation des États et de l'esprit des hommes. L'amnistie publiée le 16 juillet dernier par le Saint- Père est venue réaliser les premières espérances de son avènement , et glorieusement inaugurer son règne.

Vous saisirez, monsieur le comte, la plus prochaine occasion d'exprimer à S. S. les vives et bien sincères félicitations du roi et de son gouvernement non-seulement sur la pensée qui a inspiré ce grand acte de clémence , mais sur le caractère et le texte même de l'édit qui le consacre. Une majesté pleine de douceur y respire et l'anime d'un bout à l'autre. Dans ce langage onctueux et ferme à la fois se trouvent admirablement unies la dignité du souverain qui pardonne à ses sujets égarés et l'émotion du père qui rappelle autour de lui ses enfants. L'impression que cet acte a produite partout, et particulièrement en France, est excellente. Non-seulement on loue le pontife qui a su accomplir du premier coup un si grand bien , mais on pressent , dans celte mesure et dans la façon dont elle a été prise , le caractère général de tout un gouvernement et de tout un règne. C'est au pape lui-même qu'on en rapporte tout le mérite et l'honneur. On veut y voir le prélude et le gage d'autres actes qui , sur d'autres matières , feront aussi à l'opinion sa juste part sans affaiblir l'autorité. Et les hommes sensés et bien intentionnés ressentent une joie profonde envoyant qu'un pouvoir qui a si longtemps marché à la tête de la civilisation chrétienne se montre disposé à accomplir encore cette mission auguste, et à consacrer , en l'épurant et le modérant, ce qu'il y

a de raisonnable el de légitime dans l'ctal et le progiès des sociétés modernes.

Je suis heureux et honore, monsieur le comte, d'èlre ici l'inicrprèie de ces sentiments publics, et je vous prie, quand vous les mettrez sous les yeux de S. S. , de vouloir bien y joindre l'expression de mon profond respect personnel, el de mes vœux bien sincères pour le succès de son gouvernement et la gloire de son règne.

M. GuizQt au comte Rossi, à Rome.

Paris, le 8 juillet 18/i7.

Le gouvernement du roi approuve complètement l'attitude que vous avez prise et le langage que vous avez tenu au milieu du mouvement des esprits et des causes de fermentation qui agitent depuis quelque temps et qui ont menacé naguère de troubler Rome et les Étals romains. C'est avec une satisfaction très-réelle que nous voyons le gouvernement de S. S. adopier une ligne de conduite claire et décidée, qui , par cela même qu'elle ne laisse aucun doute sur ses intentions et qu'elle doit satisfaire les amis des réformes modérées, lui donnera toute la force nécessaire pour triompher des entraînements comme des résistances des partis extrêmes.

Les derniers événements dont vous me rendez compte ont révélé à Rome non-seulement l'existence , mais l'ascendant pratique d'une opinion à la fois sagement libérale et fermement conservatrice, telle que, dans d'autres pays, une longue expérience et de cruelles agitations ont à peine suffi à la former. En continuant à appuyer sur cette opinion , le Saint-Siège triomphera , nous l'espérons, des difficultés graves et nombreuses qu'il est destiné à rencontrer dans son œuvre progressive de réformes régulières et sagement mesurées. La droiture et la fermeté bien connue de M. le cardinal Ferretti le rendent très -propre à faire prévaloir cette politique. Toutes les fois que l'occasion s'en présentera et que le gouvernement de S. S. vous en témoignera le désir, nous serons heureux de lui donner tout l'appui qu'il croira

LETTKJiS DlPLOAlATJQLiiS. 411

lui-même possible dans sa situation et utile à son succès. Mais nous le ferons avec d'autant plus de convenance et d'efficacité que nous connaîtrons mieux les intentions du Saint-Père, ses vues sur les questions qui s'élèvent dans ses États, et les mesures qu'il se propose de prendre ou de préparer pour les résoudre

(Après avoir compare la situation actuelle des États de VÉglise avec ce qu'elle était il y a seize ans, M. Guizot termine ainsi sa dépêche:)

Nous sommes convaincus, monsieur le comte, que les inientions du Saint-Père inspirent aujourd'hui aux populations de ses Étals la confiance qui leur a manqué longtemps. Nous sommes en même temps portés à penser que l'opinion publique, soit à Rome, soit dans les provinces, est aujourd'hui bien plus mûre, bien plus accessible aux idées modérées et pratiques.

Nous ne nous reportons point aux projets et aux essais de 1831, comme devant servir de règle à ce qui doit ou peut se faire aujourd'hui. Mais je tiens à connaître votre opinion à ce sujet. Je tiens à savoir ce qui vous paraît aujourd'hui bon ou mauvais, praticable ou nuisible dans les mesures que je viens de rappeler. Vous serez conduit par là à m'indiquer avec détail les réformes que vous regardez comme vraiment nécessaires et salutaires dans la situation actuelle des États romains, et vous me mettrez ainsi en mesure de donner moi-même à notre politique, à notre attitude et à notre langage , la clarté et la précision qui peuvent seules les rendre efficaces. J'attendrai avec impatience votre réponse, et je vous répète que le gouvernement du roi approuve pleinement la voie que vous suivez et la conduite que vous tenez dans cette grande et délicate circonstance.

M. Guizot au comte Rossi , à Rome.

Paris, le 25 août 1847.

te gouvernement du roi a appris avec une vive satisfaction les derniers actes de l'administration intérieure du Saint-Siège. La politique éclairée qui s'y manifeste . l'accueil que leur a fait la

population, l'empressement avec lequel les hommes les plus considérables du pays se sont portés à la défense de l'ordre et à l'appui du gouvernement sont des symptômes bien propres à rassurer et à satisfaire l'Europe chrétienne , si grandement intéressée à l'autorité morale de la cour de Rome et h la sécurité de l'Italie. Le cardinal Ferretti se montre digne de coopérer à l'œuvre généreuse que veut accomplir le souverain pontife, et le premier usage que le peuple romain a fait des facultés nouvelles qui lui ont été accordées donne lieu de penser qu'il méritait bien de les recevoir.

Tant que de part et d'autre on marchera dans cette voie , tant qu'un aussi heureux accord se maintiendra entre le prince et les sujets, l'Europe pourra espérer de voir réussir ce difficile et salutaire travail de réformes tant désirées ; et le gouvernement du roi, qui a déjà donné des gages si clairs de son bon vouloir pour le Saint-Siège dans cette occasion importante , mettra d'autant plus d'empressement à le seconder, qu'il comptera davantage sur le succès régulier et pacifique de sa patriotique entreprise. Il concevrait , au contraire , de sérieuses inquiétudes le jour où il verrait s'élever des exigences inconciliables avec la situation générale de l'Italie comme avec la nature du gouvernement romain, et où, par une réaction naturelle, une réserve défiante succéderait au noble et paternel abandon qui caractérise en ce moment la politique du souverain pontife. Nous comptons pour éviter de si funestes écueils sur la sagesse de Pie IX et de son ministre, et aussi sur celte intelligence politique si juste, si prompte et si fine dont le peuple romain vient de donner d'incontestables témoignages.

Les événements de Ferrare ont , comme vous pouvez penser, appelé toute notre attention. Nous n'en connaissons pas avec assez de précision les détails, et nous sommes encore trop peu informés^ des clauses des conventions particulières qui règlent l'occupation de celte place, pour qu'il nous soit possible d'apprécier complètement la portée des dispositions prescrites par le commandant autrichien. Ce qui nous paraît évident, quant à présent, c'est que par la forme de ses procédés il en a aggravé le caractère plus ou moins irréguher, et je n'ai pas besoin de vous dire

que notre sympathie est acquise au sontiraent de dignité courageuse qui a dicté la protestation du cardinal-légat et du cardinal secrétaire d'État.

En même temps que nous rendons pleine justice aux motifs de cet acte , nous ne verrions pas sans regret la cour de Rome contracter l'habitude de porter de prime abord devant le public les questions de politique extérieure avant d'avoir tenté et épuisé la possibilité de les résoudre à l'amiable avec les cabinets qui y sont intéressés. Si, dans de rares occasions, de tels appels immédiats à l'opinion peuvent donner quelque force aux gouvernements, bien plus souvent ils leur suscitent de graves embarras, et ils ont surtout l'inconvénient de rendre impossibles, en compromettant les amours-propres, ces explications tranquilles et ces atermoiements qui atténuent presque toujours et font quelquefois disparaître tout à fait les difficultés diplomatiques.

Je vous invite, monsieur le comte, à entretenir dans ce sens M. le cardinal secrétaire d'État au moment et dans la mesure qui vous paraîtraient convenables.

M. Guizot au comte de La Rochefoucauld , ministre de France à Florence.

Paris, le 25 août i847.

Monsieur le comte ,

La Toscane est trop voisine des États de l'Église, et la situation politique des deux pays, bien que diverse sous certains rapports, présente trop d'analogie générale pour que je ne croie pas utile de vous faire connaître avec précision la politique suivie par le gouvernement du roi en ce qui concerne les affaires de Rome.

Lorsque nous avons vu Pie IX annoncer hautement , en montant sur le trône, l'intention de réformer les abus de l'administration intérieure de ses États et donner satisfaction aux vœux légitimes de ses peuples, nous avons applaudi à cette détermination sans nous dissimuler les obstacles que le Saint-Siège aurait à surmonter pour racconiplir.

Depuis , nous avons plus d'une fois regretté que le Saint-Siège n'eût pas, dès l'origine, indiqué nettement la nature et la portée des réformes qu'il se proposait, et qu'il eût différé longtemps les mesures dont il avait arrêté et déclaré le principe. Dans cette attente prolongée, les esprits s'égarent par la dangereuse excitation des espérances ou des craintes les plus illimitées, et le pouvoir paraît céder malgré lui à l'impulsion populaire , lorsqu'en réalité il ne fait qu'obéir à ses propres convictions. M. le comte Rossi a plus d'une fois exprimé ce regret, avec les ménagements convenables, aux conseillers du Saint-Père et au Saint-Père lui-même.

Des faits qui auraient pu avoir de funestes résultats n'ont pas tardé à justifier notre opinion. Le Saint-Père et son ministre, le cardinal Ferretti , ont compris et accepté avec une courageuse fermeté ces premiers avertissements de l'expérience. Ils ont à la fois pris la défense de l'ordre et marqué plus nettement leurs intentions de réforme. De leur côté, les diverses classes de la population romaine, appelées à influer sur les intérêts de l'Etat, se sont montrées dignes de la confiance qu'on leur témoignait.

Leur attitude, leur conduite au milieu de mouvements qui menaçaient de devenir graves, donnent lieu de penser qu'elles comprennent les seules conditions auxquelles puisse s'accomplir la régénération des Étals de l'Église , je veux dire l'absence de tout désordre matériel et un respect profond pour un gouvernement qui, en dépit des abus de son administration et des difficultés de sa nature , tient dans le monde civilisé une place et exerce une influence qui sont pour toute l'Italie un gage puissant de sécurité et de grandeur. Nous espérons que l'heureux accord ainsi établi entre le gouvernement et le pays romain durera et assurera le succès de la généreuse entreprise tentée par leurs efforts comtnuns. Si cet accord venait à être rompu, si des exigences inconsidérées, d'une part, faisaient naître, de l'autre, par une réaction naturelle, une réserve timide et inquiète, notre confiance ferait place à des craintes sérieuses.

C'est donc à entretenir cet accord , à prévenir ces exigences compromettantes que nous voulons, dans la mesure qui convient à notre situation et aux désirs du pape lui-même , employer tons nos efforts. La cour de Rome ne peut mettre en doute la sincérité

de notre bon vouloir ; elle sait quelle importance a pour elle la sympathie de la France catholique , dirigée par un gouvernement à la fois libéral et conservateur, qui connaît par sa propre expérience comment on peut concilier les besoins nouveaux de la société avec les conditions de l'ordre et du pouvoir.

Aussi le Saint-Siège nous témoigne-t-il toute la confiance qu'il place dans l'amitié du roi et dans l'appui de son gouvernement. C'est à nous qu'il s'est adressé pour se procurer les armes nécessaires à l'organisation de la garde nationale , qui fait aujourd'hui sa principale force , et le gouvernement du roi s'est empressé de les lui accorder. 11 a également désiré savoir si , dans certaines éventualités, il pourrait attendre de nous un concours plus actif, et j'ai lieu de penser que , sur ce point aussi , il a été satisfait de notre réponse.

Les incidents de Ferrare ont, comme vous pouvez le présumer, appelé toute notre attention. Nous rendons pleinement justice au sentiment d'indépendance et de dignité qui a dicté les protestations du cardinal légat et du cardinal secrétaire d'État ; mais en même temps nous ne voulons pas dissimuler au Saint-Sit'ge que nous le verrions à regret contracter l'habitude de porter de prime abord devant le public les questions de politique extérieure, avant d'avoir tenté et épuisé la possibilité de les résoudre à l'amiable avec les cabinets qui y sont intéressés.

Si dans de rares occasions de tels appels immédiats à l'opinion peuvent donner quelque force aux gouvernements, bien plus souvent il leur suscite de graves embarras, et ils ont surtout l'inconvénient de rendre impossibles, en compromettant les amourspropres , ces explications et ces atermoiements qui atténuent presque toujours et font quelquefois disparaître tout à f;iit les difficultés diplomatiques. Tels sont, en résumé, monsieur le comte, nos rapports actuels avec le gouvernement romain, et la politique qui y préside.

Vous trouverez là , non pas des instructions spéciales pour régler votre attitude à l'égard d'un cabinet envers lequel notre situation ne saurait être exactement la même qu'envers le Saint- Siège, mais des données générales qui vous permettront de parler avec plus d'assurance et de précision le langage qui convient aux

intérêts de la France et aux vues du gouvernement du roi dans ses relations avec les États italiens. Nous n'avons aucun dessein , aucun désir de nous mêler de leurs affaires intérieures. Nous attachons autant d'importance qu'ils en peuvent attacher eux-mêmes à leur entière et légitime indépendance.

A Florence comme à Rome , nous regardons comme essentiel que le gouvernement ne se laisse point entraîner ni intimider par des passions aveugles et des prétentions chimériques qui compromettraient le bien-être de ses peuples aussi bien que sa propre sécurité. Mais nous faisons en même temps des vœux sincères pour qu'il discerne et accomplisse les réformes modérées et pratiques qu'appelle réellement l'état actuel de la société , et qui affermissent le pouvoir en donnant confiance dans ses intentions , dans ses lumières et dans son efficacité. Toutes les fois que, dans son travail, pour atteindre à ce but, le gouvernement toscan pensera que nos bons offices peuvent être utiles , nous nous empresserons de les lui accorder, selon ses propres convenances , et conformément aux principes généraux de notre politique.

M, Guizot au comte Marescatchi, Chargé d'affaires de France à Vienne.

Paris, le i" septembre 1847.

Monsieur ,

Ce qui vient de se passer à Ferrare préoccupe fortement le gouvernement du roi. L'agitation que ces incidents ont jetée dans toute l'Italie , l'émotion qu'ils excitent en France , compliquent beaucoup la tâche qu'il s'est imposée dans ses rapports avec le Saint-Siège et les États de l'Église. C'est le vif désir de tous les hommes de sens et de bien , dans toute l'Europe , comme en Italie , que l'esprit d'amélioration et de réforme qui s'y manifeste ne dégénère pas en esprit de bouleversement et de révolution.

Nous pensons qu'on peut espérer d'atteindre à ce but , car les faits récemment survenus à Rome et dans les provinces romaines

ont révélé l'exiblence d'une opinion , je ne veux pas dire d'un parti, qui comprend que pour être praticables et salutaires les

réformes doivent se concilier, d'une part, avec la sécurité des gouvernements élablis, de l'autre, avec les traités sur lesquels reposent l'ordre intérieur et la répression dos factions.

Le gouvernement du roi se fait un devoir de seconder, autant qu'il dépend de lui, le succès de celte politique modérée et intelligente, et je ne doute pas que M. le prince de Metiernich ne se félicitât, comme moi, de voir ce succès assuré et accompli. Or, on peut craindre que ce qui s'est passé à Ferrare n'affaiblisse l'influence des hommes qui s'appliquent à faire pré\aloir une telle politique, ou même ne les entraîne à modifier leur conduite. Mon intention n'est point aujourd'hui d'examiner en principe le sens des traités et la portée des droits qui en résultent pour l'Autriche dans la place de Ferrare. Je réserve pleinement à cet égard l'opinion du gouvernement du roi.

Je ne recherche pas non plus si les chefs miUtaircs ont usé avec une prudente mesure de pouvoirs qui ne leur avaient certainement été donnés que pour des cas extrêmes , heureusement bien éloignés de la réalité, ou s'ils n'ont pas apporté dans leur action certaines formes, certains procédés inutiles au but qu'ils se proposaient, et propres seulement à irriter les populations. Je n'ai pas besoin de dire enfin que le gouvernement du roi repousse bien loin les suppositions malveillantes qui rattachent de tels procédés à un secret désir de provoquer des troubles dont on prendrait prétexte pour une intervention armée. Nous avons la ferme confiance que ce que désire, comme nous, le cabinet de Vienne, c'est que la paix intérieure de la Péninsule ne soit pas troublée et que l'État fondé par les traités soit respecté. Nous sommes convaincus que, pour assurer ces grands intérêts, il sera toujours le premier à donner l'exemple du respect pour l'indépendance des États et les droits des souverains.

C'est dans cette conviction qu'écartant en ce moment toute controverse, toute prévision qui n'est pas indispensable et urgente, nous appelons sur les incidents de Ferrare, sur les protestations auxquelles ils ont donné lieu de la part du Saint-Siège, et sur la nécessité de régler ce diflérend de façon à mettre promp-

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