‹ Le guide diplomatique (volume 3)Chapitre 63 sur 98 · II · texte numérisé non relu

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43'i CHAP. IV. LETTRES DIPLOMATIQUES.

nous assurer « que le gouvernement britannique attachait le plus ). grand prix au mainlien des plus cordiales relations avec le gou- • verneraenl impérial , et que, nonobstant la différence qui existe » dans l'organisation intérieure dos deux pays, il ne voyait aucune » raison qui pût empêcher leurs cabinets de s'entendre pour co- » opérer amicalement et sincèrement à ce qui est leur but commun, » c'est-à-dire au maintien de la paix en quelque lieu que puisse » s'étendre leur inflnoncc politique. » Au moment même où le représentant anglais nous donnait dos assurances si pacifiques et nous faisait ces offres de concours, les autorités britanniques prenaient isolément à Athènes une attitude hostile envers un royaume que nous protégeons en commun , et refusaient de s'entendre amicalement avec notre représentant pour employer au mainlien de la paix le concours de notre influence politique.

L'Empereur vous charge , monsieur le baron , d'adresser à ce sujet des représentations sérieuses au gouvernement anglais , en l'engageant de la manière la plus pressante à accélérer à Athènes la cessation d'un état de choses que rien ne nécessite et ne justifie , et qui expose la Grèce à des dommages comme à des dangers hors de toute proportion.

L'accueil qui sera fait à nos représentations est destiné à jeter un grand jour sur la nature des relations que nous aurons désormais à attendre de l'Angleterre, je dirai plus, sur la position visà-vis de toutes les puissances grandes ou petites que leur littoral expose à une attaque inopinée. Il s'agit en effet de savoir si le gouvernement britannique, abusant de la situation que lui fait son immense supériorité maritime, prétend s'enfermer désormais dans une politique d'isolement, sans souci des transactions qui le lient aux autres cabinets; se dégager de toute obligation commune, de toute solidarité d'action, et autoriser chaque grande puissance, toutes les fois qu'elle en trouvera l'occasion, à ne reconnaître envers les faibles d'autre règle que sa volonté, d'autre droit que la force matérielle.

Vous donnerez à lord Palmerston communication de cette dépêche et vous lui en remettrez copie.

Autre lettre du comte de Nesselrode au baron de Brunoiv.

Saint-Péfersbourg, le 2 mai 1850.

Le cabinet de Saint-Pétersbourg partage complélcmeni les principes qui ont servi de base à la démarche du cabinet de Vienne (*),

(') Celte démardie est suffisamment inliqiif'e par le fragment qui suit de la dépêche (du 14 avril 1850) du ministre diis affaires ôtrangiMes d'Autriche au Chargé d'affaires de l'em; ereur à Londres :

« Quelque disposé que l'on fut à reculer les iimiles du droit d'hospitalité, 1rs nations civili-ées <le l'Europe ne les et ndrnnt jamais au point d'accorder aux étrangers un traitement plus favorable que celM que les lois du pays assurent aux nationaux. Rcmettie en question ce principe du droit public, que nous avons résolu de maintenir immuable et inébranlable, et réclamer pour les Anglais établis en pays étrangers une portion exceptionnelle et vraiment privilégiée, serait forcer pour ainsi dire les autres Étals à se prémunir contre les suites d'une prétention si contraire à leur indépendanc?, attemlu qu'elles feraient, quoique à contre caur, d'autres conditions aux sujets anglais qu'elles consentiraient à recevoir chez elles. Nous serons certainement les premiers à déplorer une pareille nécessité, qui, il faut l'avouer, formel ait un contraste frappant avec la tendance de notre époque à multi| lier et à animer les relations commerciales entre les peuples, ainsi qu'à rapprocher les points éloignés qui les séparent.

» Quoi qu'il en soit, le premier droit de tout État indépendant est d'assurer sa propre conservation par tous les moyens en son pouvoir. Dès qu'un .souverain e>eiçant ce droit se voit forcé d'en appeler aux armes pour étouffer une révolie ouverte, et que dans la guerre civile qui en résulte la propriété des étrangers résidant dans le pays est endointnagée , c'est, à mon avis, nn malheur publi.: dont les étnngers doivent supporter leur part comme bs nationaux , et qui ne leur donne pas plus de droit h une imJernnifé exceptionnelle que si leur réclamation était fondée sur toute autre calamité dérivant di; la volonté des hommes. Tel est, réduit à sa plus simple expression, le point en litige élevé à l'égard du gouvernement to.scan; nous sommes trop pénétrés de la gravité des conséquences se raltachant à cette question de savoir .-i le principe dont il s";igit doit être maintenu ou non , pour ne pas ètie convaincus cicla nécessité delà soumettre a l'examen du gouvernement britannique de la manière la |)1us franche. C'est à lui à l'apprécier dani sa sagesse et son équité, et cette appréciation amènera, nous l'espéions, une solution prompte et fati-fai-ante de la question en litige, o

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la Russie est tropinlOrcsséeau maintien de l'indépendance des Étals de second ordre et du repos intérieur de l'Ilalie, pour ne pas s'associer, dans celte circonstance, aux sentimenis et aux vues politiques de l'Autriche.

D'après les règles du droit public, telles qu'elles sont entendues par la politique russe , on ne saurait admettre qu'un souverain , forcé, comme l'a été le grand-duc de Toscane , par l'obstination de ses sujets rebelles, à so remettre en possession d'une ville occupée par les insurgés, soit tenu d'indemniser les sujets étrangers qui ont pu souffrir quelque dommage del'assaut donné à celte ville.

Quand on s'élablit dans un autre pays que le sien , on accepte la chance de tous les périls auxquels ce pays pourrait être exposé. Livourne s'est mise en révolie , il a fallu employer les armes pour la réduire ; quelques propriétaires anglais ont pu être englobés dans le dommage qu'ont souffert les propriétaires du pays, pourquoi auraient-ils seuls le droit d'être indemnisés de leurs perles quand le gouvernement toscan n'indemnise pas ses propres sujets?

Ces raisons sont si claires que la Toscane , s'étant adressée à l'empereur pour demander son arbitrage, l'empereur, malgré le vif intérêt qu'il porte à la Toscane, n'a pas cru pouvoir accéder à ce désir. Il ne s'agit point ici d'une question de chiffres plus ou moins élevés , mais d'un principe que S. M. I. ne pouvait admettre, c'est-à-dire du principe même d'une indemnité quelconque réclamée comme droit légitime, encore moins exigée de force, parce qu'il aurait eu l'air de le sanctionner implicitement en prêtant aux deux parties son arbitrage, supposé que l'Angleterre consentît à y déférer.

Puisque la Toscane est disposée à entrer dans la voie des explications conciliantes, il ne saurait être dans l'intention du gouvernement russe de chercher à la détourner d'un arrangement à l'amiable avec le gouvernement anglais; mais l'empereur attend de la justice et de la modération du gouvernement anglais luimême qu'il n'emploiera pour l'obtenir que des moyens également conciliants, et le cabinet impérial doit, en ce qui le concerne, faire des h présent ses réserves sur ce qu'il regarde comme peu conforme aux maxime? reconnues du droit des gens.

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Le cabinet de Londres doit reconnaître qu'il s'agil d'une question des plus graves pour l'indépendance de tous les Étais du continent. En effet, si le droit que l'Angleterre cherche à établir en ce moment à l'égard de Naples comme envers la Toscane venait à être une fois admis comme précédent, il en résulterait au dehors, pour les sujets britanniques, une position exceptionnelle fort audessus des avaniagcsdont jouissent ks habitants mêmes des autres pays, et pour les gouvernements qui les accueillent une situation intolérable.

Au lieu d'être, comme jusqu'ici, un bienfait pour les contrées où ils s'établissent et où ils apportent, avec leurs richesses et leurs moyens industriels, les habitudes de moralité et d'ordre qui distinguent si honorablement le peuple anglais, leur présence y deviendrait un inconvénient perpétuel, et dans certains cas un véritable fléau. Llle y serait pour les fauteurs de troubles un encouragement à la révolte : car si derrière les barricades devait se dresser continuellement l'éventualité menaçante de réclamations futures en faveur de sujets anglais fésés dans leurs biens par la répression, tout souverain que sa position et sa faiblesse relative exposent aux mesures coercitives d'une flotte anglaise se trouverait frappé d'impuissance en face de l'insurrection ; il n'oserait pas prendre de mesures coercitives , et s'il les prenait , il y aurait donc lieu à examiner ensuite les détails de l'opération, à apprécier la nécessité ou l'inutilité de telle ou telle mesure stratégique qui aurait exposé les Anglais à des pertes; à reconnaître enfin le gouvernement anglais pour juge entre le souverain et ses sujets , en matière de guerre civile et de gouvernement intérieur.

L'empereur ne peut pas souscrire à une pareille théorie; il ne transigera pas sur le principe qu'il vient de développer. Quelque disposé qu'il soit et qu'il ait toujours été à accueillir avec bienveillance les individus appartenant à la nation britannique, pour le caractère de laquelle son estime est assez connue, si des réclamations pareilles à celles qui viennent d'être adressées à Naples et à la Toscane pouvaient être appuyées par la force, il se verrait dans la nécessité d'examiner et de préciser d'une manière plus formelle les conditions auxquelles , doréflav^fll, il con^

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sentira à accorder dans ses 1-^lals aux sujets britanniques le droit de rc'sidence et de propriété.

Le gouvernement russe espère que le cabinet anglais accueille ra ces réllexions dans l'oprit d'impartialité qui les a dictées, et qu'il ne les perdra pas de vue dans la conduite à adopter à l'égard des cours de Napks et de Toscane. Leur cause est celle de tous les Etats fai!)les, dont l'existence n'est garantie que par le maintien des principes tutôlaires qui viennent d'èlre invoqués. Dans le moment actuel, plus que jamais, le respect de ces principes par les grandes puissances peut seul préserver l'Europe des plus graves j)orturbations.

Vous donner( z à lord l'almerston communication de celle dépêche et vous lui en remettrez copie.

Dépêches ou Rapports.

On donne le nom de dépêches aux lettres ofTicielles que le diplomate en fonctions adresse au gouvernement dont il est l'agent et l'organe, et à celles qu'il en reçoit.

Nous disions au commencement de ce chapitre, en parlant de la correspondance diplomatique en général : « Tout ce qui intéresse le service de l'État dans sa politique étrangère et ses relations internationales ^ tous les renseignements utiles aux intérêts moraux et matériels du pays qu'il représente , est ou doit être l'objet de lu sollicitude de l'agent diplomatique, et donner lieu de sa part à des communications exactes et fréquentes, » Ce sont ces communications de toute nature que les dépêches transmettent. Tous les actes et les démarches du ministre public se résument en ces rapports réaju-

OL RAPPORTS 4à9

liers, qui embrassent aussi bien les négociations proprement dites que lexposé ou la discussion des affaires courantes, des questions traitées, des réclamations introduites, des mesures proposées, des conversations politiques soutenues ; en un mot, tout ce que le commettant est en droit d'attendre de son mandataire zélé, habile et fidèle ' ' \

(') L'étendue de celle obiigaliou est nettement énoncée dans la lettre suivante que M. de Champagny, ministre des relations extérieures sous Napoléon, écrivait, en <807, à M. de Beauharnais, ambassadeur de France à Madrid , et que nous empruntons à VHistoire du Consulat et de l'Empire, de M. Thiebs, T. VIII, p. 292 :

« M. l'ambassadeur, j'ai reçu votre lettre confidentielle, et je m'empresse dy répondre en n'admettant entre vous et moi aucun intermédiaire. Tous les moyens que vous jugerez convenable d'employer pour me faire connaître soit les hommes avec qui vous êtes dans le cas de traiter, soit l'état des affaires que vous avez à conduire, me paraîtront fort bons lorsqu'ils tendront à me donner plus, de lumières et d'une manière plus sûre. Vous n'avez rien à redouter de l'emploi que je pourrai faire de vos lettres La communication aux bureaux, quand elle aura lieu, sera toujours sans danger : ils méritent toute confiance, et depuis plusieurs années ils sont gardiens des plus grands intérêts du gouvernement et dépositaires de ses secrets les plus importants. C'est d'ailleurs un des premiers devoirs de tout ministre à une cour étrangère de faire connaître à son gouvernement, sans restriction, sans réserve, tout ce qu'il voit, tout ce quil entend, tout ce qui parvient à sa connaissance. Placé pour voir et pour entendre, pourvu de tous les moyens d'être instruit, ce qu'il apprend nest pafi chose qui lui appartienne .- elle est la propriété de celui dont il est le mandataire Votre lettre confidentielle renferme des choses très-importantes, et tellement importantes qu'on peut regretter que vous ne les ayez pas présentées avec plus de détail , et surtout que vous n'ayez pas fait connaître comment elles vous

sont parvenues Les questions que je vous adresse vous sont

faites par l'empereur, et c'est lui qui a fait la réflexion que j'ai énoncée plus haut, qu'un ministre ne doit point avoir de secrets pour son gouvernement. »

Qu'elles soient contidentielles et secrètes, ou qu'elles soient exposées plus ou moins prochainement à une publicité plus ou moins complète, les dépêches doivent éviter toute recherche de style, toute composition étudiée. La simplicité, la clarté, l'ordre, l'exactitude, une concision judicieuse doivent présider à leur rédaction : il vaut mieux dire moins bien que de manquer de précision et de vérité dans ce que Ton a à dire.

Dans la conduite d'une négociation, l'agent diplomatique ne peut rendre, dans ses rapports, un compte trop exact de la manière dont il a exécuté les ordres qui lui ont été donnés, des réponses verbales ou écrites qu'il a reçues aux lettres ou notes qu'il a présentées, ou aux représentations et aux propositions qu'il a faites de vive voix , des progrès de la négociation , des obstacles qu'elle rencontre, des incidents qu'il peut prévoir, etc. ; afin que le cabinet qui dirige ses démarches en supporte seul la responsabilité, sans pouvoir la faire peser sur son agent. Il est des cas urgents, il est vrai, où l'agent doit oser prendre l'initiative; mais ces cas exceptionnels lui imposent un redoublement de prudence et un surcroît de discernement.

Si le négociateur affectait une trop grande confiance dans ses lumières, et qu'il parvînt à la faire partager à son gouvernement, il risquerait d'assumer sur luimême les suites fâcheuses que pourraient avoir les affaires compromises par son amour-propre : la modestie n'exclut point le talent, pas plus que la décision ne fait défaut devant l'action dont on a calculé froidement, les chances.

ou RAPPORTS. 44»

Lorsqu'une négociation est suivie par deux ou plusieurs ministres accrédités à une même cour par une même puissance, leurs dépêches sont collectives ou individuelles. Ce dernier cas n'a lieu qu'autant qu'il y aurait divergence de vues chez les négociateurs, et qu'il importât à chacun d'eux, pour mettre sa responsabilité à couvert, que le ministre des affaires étrangères auquel il réfère fût instruit de cette diversité d'opinions.

DÉPÊCHES ou RAPPORTS.

M. de Breteuit, ambassadeur de Louis XVI à Vienne, au comte de Vergennes, ministre des affaires étrau' gères. {Compte-rendu d'une audience de i' impératricereine Marie-Thérèse et de V empereur Joseph II.) (1775.)

Ces audiences ont été fort longues. Des questions

d'intérêt et d'amitié sur le roi et sur la reine en ont fait le principal objet , surtout de la part de l'impératrice. La conversation de l'empereur a été très-variée. Je ne vous en dirai qu'un mot. .Nous causions de l'avantage de l'activité, et, en général, des désirs qui la nourrissent. L'empereur me dit qu'il lui paraissait impossible de n'en avoir pas toujours une provision suffisante pour soutenir la sienne, parce qu'il croyait que tout homme devait toujours penser à augmenter son avoir. Je ne me suis pas appliqué, monsieur, à réfuter cette proposition ; j'aurais craint qu'elle ne m'eût mené plus loin que je ne voulais : je me suis contenté de jauger la source.

Quant à l'impératrice, après m'avoir tenu plusieurs discours entortillés, qui avaient tous pour objet ses engagements et arrangements sur la Pologne , mes réponses ou nrm silence ne lui donnant pas tout le jeu qu'elle me paraissait désirer , elle me dit avec l'exclamation de la douleur : « Je sais, monsieur l'ambassadeur, que j'ai mis une grande tache à mou règne par tout ce qui vient

de se faire en Pologne; mais je vous assure qu'on me le pardonnerait si l'on savait à quel point j'y ai répugné, et combien de circonstances se sont réunies pour forcer mes principes, ainsi que mes résolutions contre les vues immodérées de l'ambition russe et prussienne. « Après bien des réflexions, » a ajouté l'impératrice, « ne trouvant aucun moyen de m'opposer seule au plan de ces deux puissances, j'ai cru qu'en formant pour nja part des demandes et des prétentions exorbitantes on me refuserait, et que la négociation se romprait; mais ma surprise et ma douleur furent extrêmes en recevant , en réponse à ces demandes, l'entier consentement du roi de Prusse el de la czarine. Jamais je n'ai été si aflligée ; et je dois à M. de Kaunitz la même justice sur sa peine extrême dans ces moments; il s'est toujours opposé de toutes ses forces à ce cruel arrangetnent. Je dois môme vous avouer que la conduite de M. de Kaunitz , dans toute cette affaire et depuis qu'elle est terminée, m'a rendu ce ministre bien plus cher et bien plus estimable ; car, après avoir résisté autant qu'il a dépendu de lui , et sen tant tout ce que cela jette de fâcheux sur son ministère, il n'a rien laissé voir de sa peine, et s'est laissé charger par l'opinion publique de tout ce qu'il avait le plus désapprouvé et combattu. Enfin aujourd'hui il emploie toutes les ressources de son génie pour terminer cette malheureuse entreprise d'une manière qui y mette au moins des bornes. » — J'ai écouté tout ce détail des peines sensibles de l'impératrice et de celles de son ministre dans le silence le plus parfait, et ne l'ai rompu que par quelques mots insignifiants que la politesse ou le respect ont exigés.

L'impératrice m'a dit encore qu'elle n'avait pas même la consolation do prévoir quand l'arrangement sur la Pologne serait terminé ; que le roi de Prusse éludait d'y mettre la dernière main , et paraissait peu pressé d'en finir, afin sans doute de donner par de nouvelles discussions un accroissement à son lot, etc. Un peu plus lard j'ai vu M. de Kaunitz; ce ministre, après les politesses d'usage et quelques paroles qui m'ont paru vraies et sensées sur notre alliance , m'a paru pressé de parler , et, malgré sa longue habitude et son habileté , m'a laissé voir le déi-ir et l'embarras de s'expliquer sur les affaires de Pologne. 11 s'est étendu sur les peines inséparables d'un long ministère, sur l'impossibilité d'obvier

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à de certaines circonstances imprévues et lâcheuses, et sur ce que toute la sagesse et toute la force humaine ne sauraient empêcher (le nous entraîner plus loin que nous ne voulons ; enfin , sans jan)ais me nommer la Pologne ni la part que sa cour a dans ce dénumbrcmenl, le ministre autrichien m'a conduit et promené, à travers force phrases et petits chemins délournés, dans toutes les avenues de sa douleur sur le concert des trois puissances touchant le partage de la Pologne. Je l'ai laissé faire et dire tout ce qu'il a voulu , sans de mon côté proférer un seul mot qui indiquât que je l'entendais. Je garderai ce maintien, et certainement rien ne me fera sortir de la résolution oij je suis de le voir venir sans me découvrir moi-même.

M, de BreteuH au comte de Vergennes. {Compte-rendu d'un entretien avec le prince de Kaunitz, chancelier d'État d'Autriche.) (1778.)

J'ai dit à M. de Kaunitz que j'avais ordre de lui lire

une dépêche qui renfermait les déterminations auxquelles le roi s'était arrêté irrévocablement après les plus mûres réflexions. W. le prince de Kaunitz plaça alors devant lui une feuille de papier et son crayon. Je commençai la lecture de votre dépèche. Le ministre m'écouta en silencejusqu'à la fin de la phrase qui déclare que le roi ne veut embrasser d'autre parti que celui de la neutralité dans la guerre qui pourrait éclater en Allemagne. M. le prince de Kaunitz me pria de lui relire ce passage intéressant. Je le repris à la phrase, <• il nous reste à désirer que la cour de V ienne écoute la voix de V amitié et de la justice, » et je continuai jusqu'à la fin des termes qui renferment la déclaration de la neutralité. M. le prince de Kaunitz, après cette seconde lecture, me pria de lui permettre d'écrire cette déclaration dans les termes qui l'expriment. Je la lui dictai mot à mot.

Quand le ministre autrichien eut fini d'écrire, je repris ma lecture aux mots, « elle est convaincue par l'examen le

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plus attentif, etc.'» Lorsque j'eus prononcé que le roi ne pouvait reconnaître le casus fœderis dans la conjoncture présente, M, de Kaunilz, prenant son crayon avec colère, barra ce qu'il venait d'écrire , et me dit : « Ce que je viens d'écrire est inutile , je ne puis entendre plus longtemps la lecture de cette dépêche, ni rendre compte à l'impératrice de ce qu'elle renferme. Je ne ferai aucun usage de ce que je viens de crayonner, à moins que vous ne me donniez celte déclaration par écrit.

Je répondis que je n'avais point d'ordre à cet égard. — « Kn ce cas, l'impératrice l'ignorera, a continué M. de Kaunitz avec humeur. — Ce n'est pas à moi, lui ai-je dit, à vous prescrire l'usage que vous devez faire do ce que j'ai l'honneur de vous dire» au nom du roi, pour l'impératrice; mais, comme je ne connais que vous à qui je doive tenir le langage qui m'est ordonné , vous trouverez bon que je continue ma lecture. » Ce raisonnement a fait reprendre sa tranquillité à M. de Kaunilz, et il a consenti à m'écouter jusqu'au bout. Quand ma lecture a été achevée, le ministre m'a dit avec beaucoup de flegme : a II faut voir, avant de parler de tout cela, l'effet qu'aura produit sur votre ministère mou dernier courrier à 31. de Mercy. Tout ce que je désire seulement, c'est que la même déclaration que vous venez de me faire n'ait pas été faite à l'ambassadeur de LL. MM. II. avant qu'il eût reçu les différentes notes que je lui ai adressées, et qui font preuve de notre confiance dans l'amitié du roi. Je craindrais, a ajouté le ministre, que, si cette déclaration a été faite à M. de Mercy avant l'arrivée de ces papiers, il ne croie superflu de les remettre. — J'ai répondu que l'ambassadeur, instruit de la communication qui m'en a été faite, ne pourrait sûrem.ent pas prendre sur lui de la faire au ministère du roi. M. de Kaunitz, après un instant de silence, m'a dit : « Il est inutile de faire des traités si l'explication sur les engagements devient arbitraire. ■> J'ai été de son avis, mais en lui articulant sèchement que cette réflexion sans doute n'était pas faite pour nous. « Enfin, a dit M. de Kaunitz , il est inutile de conférer sur tout ceci avant le retour de mon courrier. Je crois, au reste, qu'il vous conviendra autant qu'à moi que nous paraissions jusque-là être ensemble comme à notre ordinaire. » J'^i répondu que j'espérais que nous le serions

ou RAPPORTS.

de très-bonne foi , parce que celte circonstance pariiculière ne pouvait rien changer au fond des sentiments et des principes de nos maîtres. Là-dessus je suis sorti du cabinet du ministre, etc. (').

^^. (le Breteuit, au comte de Vergennes {sur U même sujet que (a précédente dépêche). (1778.)

J'ai lu la réponse de S. M. Prussienne au chancelier d'État (-). Quand cette lecture a été finie, nous avons tous deux gardé le silence , et comme j'ai vu qu'il ne voulait pas le rompre, j'ai dit : 0 La réponse prussienne répète à peu près les discours tenus à M. de Thugut , avec la différence qu'on ne cherche plus à désavouer la proposition qui a été faite de laisser à l'impératrice un million de florins de revenu dans la Bavière. »

M. de Kaunitz a encore gardé le silence : de mon côté , j'ai persisté à attendre qu'il voulût le rompre. Après quelques instants, le ministre a enfin ouvert la bouche pour me demander si ma cour ne me chargeait pas de lui faire connaître ce qu'elle pensait de la réponse prussienne. — Je lui ai dit que je venais de lui exposer la principale réflexion. — « Je suis étonné, a-t-il repris , que vous n'ayez pas à me communiquer le jugement plus complet qu'elle en porte , et ce qu'elle se propose de faire en conséquence. — J'ai répliqué : Le roi et son conseil voient avec peine que le roi de Prusse se refuse absolument à la noble proposition que l'impératrice a faite de renoncer à ses droits et prétentions en

(') La diplomatie mise ainsi en action dans le dialogue de deux personsonnages habiles «'attaquant et se repoussant tour à tour pour faire préyaloir des intérêts contraires ou pour tâcher de les accorder malgré la jalousie et la rivalité, offre une controverse de cabinet intéressante et le spectacle d'une lutte curieuse.

{') Il s'agit ici de la réponse faite par le comte de Finkenstein, ministre de Prusse, au ministre de France à Berlin , qui, par un mémoire qu'il lui avait présenté de la part de sa cour, espérait de voir renouer les négociations entre la Pms«f «t l'Aotrichc-

Bavière , po irvu que S. M. Prussienne veuille, de son côté , renoncer à la réunion des mnrgravials à sa couronne. » J'ai ajouté que M. le chevalier de Gaussen vous mandait qu'il avait lieu de croire que rien n'amènerait le roi de Prusse à un arrangement dans le territoire bavarois à la convenance de l'Autriciie. — >I. le prince de Kauniiza repris vivement : « Il n'y a plus d'arrangement de ce genre qui puisse convenir à l'impérairice. S. .>I. Impériale est décidée à s'en tenir à la grande proposition qu'elle a faite de rendre tout ce qu'elle possède en Bavière contre l'engagement du roi de Prusse de laisser les margraviats dans l'ordre naturel établi par la maison de Brandebourg. » — J'ai répondu que la proposition de tout rendre à l'électeur palatin était trop honorable pour qu'on pût chercher à dissuader l'impératrice de cette démarche digne d'elle , mais qu'il fallait voir s'il y avait un moyen de lui faire sortir son effet vis-à-vis du roi de Prusse , et que dans ie cas où il serait impossible d'amener S. M. Prussienne à remplir la condition sine quû non, il serait à désirer qu'on pût trouver d'autres voies pour arriver au grand œuvre de la paix.

M. le prince de Kaunitz m'a dit alors qu'il n'y avait qu'un chemin à prendre pour y contraindre le roi de Prusse , c'était que le roi voulût bien soutenir et fortifier le langage de la lettre à M. de Gaussen.

Nous avons causé et discuté longtemps sur cette idée, avec la différence de nos opinions à cet égard. Le ministre autrichien a employé tout son art et son talent à me persuader qu'il fallait que le roi prît un ton capable d'intimider le roi de Prusse ; de mon côté, je me suis tenu à lui démontrer le danger, ou au moins l'inutilité, de nous compromettre avec le roi de Prusse. J'ai épuisé toutes les raisons qui nous défendent de sortir envers S. M. Prussienne du ton permis au conciliateur.

J"ai dit que ces principes nous étaient dictés par le plus vif intérêt pour LL. MM. Impériales. Il m'a été impossible de faire convenir M. le prince de Kaunitz qu'il y eût un autre langage à tenir au roi de Prusse que celui de la menace. EuQn, monsieur, quand j'ai vu l'inutilité de mes efforts pour faire partager au chancelier l'approbation de la conduite mesurée que nous devons observer dans les rapports qui s'établissent entre le roi de Pru.sse et

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nous , je lui ai déclaré nettement que rien ne pouvait nous détorminer à nous compromettre avec S. M. Prussienne par des allures qui auraient droit de la blesser, et qui seraient d'autant plus déplacées de notre part que nous sommes encore plus hors d'état que de volonté de recourir à d'autres mesures qu'à celles que notre guerre avec l'Angleterre exige que nous portions au plus haut degré de suite et de vigueur. Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur, que cette assertion tranchante n'est pas restée sans quelques répliques nuancées d'humeur et d'aflliction jouée. Je connais si bien cette marche aujourd'hui que sans y faire attention j'ai porté l'entretien sur le sens que nous donnons au passage de la réponse prussienne sur le million de préciput , et j'ai établi que puisque le roi de Prusse persiste dans l'olTre qu'il en a faite il serait à désirer qu'on trouvât dans celle ouverture une nouvelle base de négociation. J'ai dit qu'à ce point de vue, il nous paraissait qu'en rapprochant la dernière proposition de M. de Thugut relative au territoire bavarois à la convenance de l'Autriche, rejetée par le roi de Prusse, et l'objet de la proposition prussienne qui a paru insuffisante à la cour impériale , il pourrait y avoir moyen de tirer de ces deux propositions une troisième qui prît la forme et la mesure convenables aux deux puissances. M. le prince de Kaunilz a rejeté fort loin celte ouverture, et en est revenu à sa superbe proposition de rendre toute la Bavière comme à l'unique moyen digne de l'impératrice , prétendant que toute négociation qui aurait un autre objet ne serait que la source intarissable de nouvelles difficultés, ainsi que de procédés choquants et d'interprétations encore plus révoltantes de la part du roi de Prusse. Je me suis peu arrêté à ces grands mots , et j'ai continué mes raisonnements dans le sens d'une troisième proposition , naissant dos deux autres rejetées également par les deux puissances belligérantes. J'en ai appelé aux lumières du prince de Kaunilz pour cette composition conciliatrice, en articulant qu'il serait de sa sagesse de chercher à s'entendre sur le préciput d'un million de revenu. Sur quoi, le ministre a prétendu avec un peu d'humeur que toujours nous rentrions dans les idées du roi de Prusse, et qu'ainsi que le prince nous n'étions occupés qu'à amoindrir les arrangenipnts avantageux à la maison d'Au-

triche. J'ai repoussé fortement celte supposition, et j'ai dit qu'elle serait peut-être même déplacée , puisqu'il ne devait pas nous revenir le moindre profit dans toute cette affaire ; mais que nos intentions étaient trop droites et trop claires pour nous attirer ce reproche ; que nous ne parlions avec nos amis que le langage de la vérité, et que si, dans cette occasion, elle avait des côtés désagréables, il ne dépendait pas de nous de les écarter du fond de la question. Ce discours a remis la tranquillité dans notre entrelien ; M. de Kauniiz m'a dit qu'il était incapable de trouver une proposition du genre de celle que je lui indiquais, qu'il me priait de la lui fournir. Vous jugerez , monsieur , combien je me suis empressé de saisir celte ouverture. Alors ^1. le prince de Kauniiz a prétendu que c'était à vous à lui indiquer une proposition convenable , puisque vous croyez, d'une part, impossible de faire adopter au roi de Prusse la restitution entière de la Bavière avec la clause des margraviats ; et de l'autre , que vous pensiez qu'il fallait en revenir à un arrangement territorial aux dépens de la Bavière, en faveur de la maison d'Autriche.

Je ne me suis pris plus laissé prendre à cette proposition qu'à celle qui m'avait été faite directement. J'ai fait sentir au chancelier d'État combien il était injuste de prétendre que le roi , qui s'est renfermé jusqu'ici dans un si profond silence sur la succession bavaroise , se prononçât sur les convenances autrichiennes , en en indiquant le mode etl'étendue. M. le prince de Kauniiz a insisté sur cette démarche de noire part par tous les raisonnements de la plus mauvaise foi. Je les ai repoussés nettement. Enfin , le ministre s'est écrié que celte affaire ne finirait que par le sort des armes, si nous ne voulions pas prendre la direction des moyens d'une manière plus décidée. J'ai expliqué que le roi ne connaissait et ne connaîtrait qu'une façon de s'en mêler, en répondant par tous les moyens et par les sentiments les plus affectueux à la confiance de l'impératrice, et que cette façon serait de se tenir toujours, avec la plus grande impartialité , placé entre l'impératrice et le roi de Prusse pour leur transmettre leurs communications respectives, leur en dire avec vérité son avis, el s'efforcer d'y joindre les vues les plus conciliantes. Malgré tant d'instances précises et raisonnables, .M. le prince de Kannitz a

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persisté dans son désir d'apprendre du roi quelle serait la proposition qu'il pourrait faire pour asseoir le million de préciput en Bavière, etc.

M. de Brcteuil au comte de Vergennes. {Compte-rendu d'une audience de Vempereur Joseph JI (').) (1779.)

L'empereur m'a reçu plus froidement que l'im-

péralrice. Il paraissait plus peiné que satisfait en me faisant ses remercîments pour le roi, et en me disant quelques paroles de bonté pour moi, plutôt bégayées qu'articulées. Après avoir répondu comme je le devais, j'ai dit : J'espère que V. "SI. voit avec plaisir que la paix qu'elle vient de faire doit être de longue durée. L'empereur a répondu : Oui. — J'ai ajouté : Il est bien simple que V. M. ait un peu de peine à sacrifier au repos public une occasion de plus de montrer avec éclat ses talents militaires; mais elle peut être satisfaite de la réputation que lui a faite sa première campagne , et je puis dire que ses ennemis lui rendent toute justice. Ce petit compliment a dissipé le nuage impérial; l'empereur, en le recevant avec cette modestie qui ne laisse rien perdre à l'orgueil, m'a conté toute sa campagne. Ces détails l'ont conduit à m'étaler le chiffre redoutable de ses soldats, si la campagne avait eu lieu celte année. L'empereur m'a répété ce qu'il m'avait annoncé au mois de janvier, qu'il aurait eu 330,000 hommes sous la lente. Avec de pareilles forces, a-t-il dit, et mon âge, on ne peut s'empêcher de voir la paix avec quelques regrets; mais il faut bien savoir se conformer aux volontés de l'impératrice et aux circonstances.

L'empereur a porté son discours sur ses prétentions sur la Ba-

(*) L'empereur, moins satisfait de la paix que Marie-Thérèse , éprouvait des regrets de n'avoir pas tiré de sa position et de ses droits tout ce qu'il en attendait. La conversation qu'il eut avec M. de lireteuil , et dont celuici rend compte à son chef, fut soutenue avec adresse par ce ministre , qui savait que l'empereur avait désiré de la France des di'moiist râlions armées plutôt que de-i rt^rommindatinn^ amicales.

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