‹ Le guide diplomatique (volume 3)Chapitre 68 sur 98 · II · texte numérisé non relu

II

La crainte d'une crise niinistérielle est le vrai motif qui a fait prévaloir les vues de lord Palmerslon dans le cabinet. Le moment d'une action positive et efficace en Orient est encore éloigné , et le parlement se sépare dans quinze jours.

J'écris à la hâte à V. Exe. en sortant d'un dîner chez le duc de Cambridge.

^utre dépêche de M. Guizot au ininisire des affaires étrangères de France, sur te même ohjet. (I8/4O.)

Londres, 22 juillet 1840.

Monsieur le président du conseil,

La résolution adoptée par les quatre puissances sur les affaires d'Orient reste encore secrète ; peu de personnes en parlent avec certitude. Les journaux qui attaquent la politique sur laquelle elle se fonde ne paraissent pas savoir que cette politique a déjà abouti à des conventions et à des actes. Pas une voix ne s'est encore élevée dans le parlement; évidemment, le cabinet redoute la publication et la discussion , et fait ce qu'il peut pour les retarder.

Je crois savoir que la convention conclue entre les quatre puissances et la Porte exprime formellement dans son préambule, comme motif déterminant de leurs résolutions , l'insurrection de Syrie, et la nécessité comnie la justice de seconder un mouvement spontané, puissant, amené par la tyrannie du pacha, et qui doit avoir pour effet de mettre un terme à cette tyrannie et de faire rentrer cette province sous l'autorité du sultan.

La convention règle ensuite les propositions que le sultan adressera au pacha , et les délais accordés à ce dernier pour répondre.

Je n'ai sur ce point rien à ajouter aux renseignements que j'ai donnés à V. Exe. dans ma précédente dépèche n° 7û. Quant aux autres mesures que les quatre puissances prendront, s'il y a lieu, pour contraindre le pacha, ou même pour détruire absolument son pouvoir, s'il se refuse à tous les arrangements qui lui seront pro-

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posés, la convenlion est fort analogue au projet que lord Palmerston m'avait communiqué il y a plus de quatre mois, et dont j'ai entretenu V. Exe. dans ma dépèche n" 28, 5 mars. — Les mesures indiquées sont :

1° Des secours de tous genres donnés au sultan pour soutenir en Syrie l'insurrection, y transporter ses propres troupes, et y rétablir son autorité;

2° L'interdiction de toute communication par mer entre l'Egypte et la Syrie, et dans ce but une croisière assidue des (loties des quatre puissances , soit devant xilexandric, soit le long des côtes de Syrie. On ne commencera pas par un blocus complet et formel d'Alexandrie et des ports de Syrie, mais on y viendra au besoin ;

3° Enfin, si les mesures militaires du pacha et les dangers de l'empire ottoman en amènent la nécessité , l'entrée d'un corps d'armée russe à Constantinople et d'une flotte anglaise dans la mer de Marmara.

Le pavillon autrichien sera partout auprès du pavillon anglais.

Telle est , si je suis bien informé , la substance de celte convention, dont je n'ai pas du reste une connaissance détaillée.

On attend les ratifications de Berlin, Vienne et Pétersbourg, et on espère les recevoir avant quinze jours.

En attendant , tous les ordres nécessaires pour l'exécution de la convention, surtout pour le mouvement des flottes, ont été transmis dans le Levant.

Dans le public, quoique les faits soient encore peu connus, l'inquiétude commence à se manifester. La paix est un besoin et un désir général; ce sera l'idée dominante dans le parlement, si quelques débats s'élèvent avant la fin de la session. V. Exe. aura sûrement remarqué les arlicles du Times et du Siandard (20 juillet), qui font pressentir l'attitude que prendra l'opposition. Je sais que le cabinet, et spécialement lord Palmerston , en sont très-préoccupés. Sir Robert Peel, qui devait partir avant-hier lundi, a remis son départ à lundi prochain

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Le (lue (le BrofjtiCf ambassadeur de France à Londres, à M. Guizot, ministre des affaires étrangères {Compterendu d'un entretien avec tord Pahnerston , 'principal secrétaire d'Etat pour les affaires étrangères de S. M. Britannique.) (1847.)

Monsieur le minisire ,

J'ai reçu dans la nuit du 19 au 20 votre lettre du 18. Ce malin de bonne heure j'ai écrit à lord Paimerston pour lui demander un rendez-vous. Il m'a reçu à midi. Je lui ai exposé sur-lechamp les intentions du gouvernement du roi. « Bien qu'il existe, lui ai-je dit, quelques différences dans le point de vue sous lequel le gouvernement britannique, d'une part, et le gouvernement français, de l'autre, envisagent les affaires de la Suisse; bien que le gouvernement britannique se montre moins sévère que nous à l'égard de la diète helvétique , il ne nous paraît pas que cette différence puisse faire obstacle à l'accord des deux gouvernements , puisqu'ils arrivent en définitive à des conclusions à peu près identiques. Une médiation , l'arbitrage du Saint-Siège dans la question des jésuites, le maintien de la souveraineté cantonale, des garanties contre les corps-francs, telles sont, pour le gouvernement britannique comme pour le gouvernement français, les conditions de la pacification de la Suisse. Cela étant, l'action commune est possible , et il ne reste plus qu'à s'entendre clairement sur la nature et les limites de ces conditions. »

J'ai rappelé alors à lord Paimerston ce que j'avais eu l'honneor de lui faire observer dans notre dernier entretien, en ce qui concerne les deux premières bases de la pacification indiquées dans le projet de note qu'il nous a communiqué.

« Il doit être bien entendu , lui ai-je dit , que le rappel des jésuites ne peut être légitimement imposé aux cantons du Sonder- 1)und que par le Saint-Siège; s'il l'élait par la diète, la souveraineté de ces cantons ne serait pas respectée; les médiateurs n'auraient non plus aucun droit de l'exiger. Mais il est juste et

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naturel que ce soitiit les cariions catholiques qui provoquent cette décision , et non pas les cantons protestants. Le Saint-Siège prononcera dans l'intérêt de la religion et de la paix. » En conséquence, j'ai proposé, pour prévenir toute incertitude, de substituer au paragraphe premier de la note la rédaction suivante:

« Que les sept cantons du Sonderhund s'adresseront au Saint- Siège pour lui demander s'il ne convient pas, dans l'intérêt de la paix et de la religion , d'interdire à l'ordre des jésuites tout établissement sur le territoire de la Confédération helvétique. »

Lord Palmerston n'y a trouvé aucune difficulté , en réservant toutefois le consentement de S. W. Britannique et celui du cabinet.

« Il doit être bien entendu , lui al-je dit , que la première de toutes les garanties contre toute atteinte à venir contre la souveraineté des cantons doit être l'engagement , pris par la diète , d'observer le pacte fédéral et de n'y rien changer sans le consentement de tous les confédérés. Le pacte fédéral est un traité entre vingt-deux états souverains, indépendants l'un de l'autre dans les limites du pacte. Il ne peut dépendre d'aucune des parties contractantes de changer unilatéralement la condition des autres.» En conséquence, j'ai proposé de substituer au paragraphe 2 la rédaction suivante :

0 Que la diète , confirmant sa déclaration précédente , prendra » l'engagement de ne porter aucune atteinte à l'indépendance ni » à la souveraineté des cantons, telle qu'elle est garantie par le » pacte fédéral ;

') D'accorder à l'avenir une protection efficace aux cantons qui » seraient menacés par une invasion de corps-francs ;

» Et de n'admettre, s'il y a lieu, dans le pacte fédéral aucun » article nouveau sans l'assentiment de tous les membres de la >) (Confédération, »

Lord Palmerston n'y a vu non plus aucune difficulté , toujours sous la même réserve.

Enfin , ai-je ajouté , dans la dépêche communiquée à mon gouvernement par lord Normanby , il se rencontre des réflexions auxquelles nous adhérons pleinement. Le gouvernement britannique établit « qu'en cas de refus de la médiation , soit par l'une ,

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» soit par l'aulre des parties belligérantes, soit par toutes deux, » ce refus ne doit être considéré par aucune des cinq puissances » comme un motif d'intervention armée dans les affaires de la » Suisse. » Rien de plus juste et de plus naturel ; mais il doit être en même temps bien entendu « que chacune des cinq puissances » demeure, à cet égard , dans ses droits actuels , et conserve en- » tièrement sa liberté d'action. .>

Lord Palmerston a trouvé l'observation parfaitement fondée.

« Dès lors, ai-je repris, mon gouvernement ne voit , en ce qui le concerne personnellement, aucun obstacle à l'accord entre les cinq puissances, tel qu'il est proposé par le gouvernement britannique; il accepte la désignation de Londres comme siège de la conférence , et il emploiera tous ses efforts pour faire partager son sentiment aux cours de Berlin, de Vienne et de Pétersbourg; il espère y réussir, sans pouvoir en répondre ; il est néanmoins prévenu que M. le princeiie Metternich , tout en adhérant à la proposition du gouvernement français, a annoncé qu'il demanderait des modifications à la rédaction de la note française. Ce n'est qu'après avoir entendu les observations de M. le prince de iMetternich, et les avoir pesées avec l'attention qu'elles méritent , que la rédaction de la note , qui doit devenir commune entre les cinq puissances, pourra être définitivement arrêtée.

» D'ici là , cependant , mon gouvernement pense qu'il ne serait pas impossible , en se fondant sur l'espérance légitime d'un accord complet entre les cinq puissances, de tenter une démarche préliminaire dans le but d'arrêter l'effusion du sang; il pense qu'on pourrait prévenir les parties belligérantes que la médiation des cinq puissances va leur être offerte , et leur demander de suspendre, en attendant, les hostilités. Il espère que les ministres des trois cours continentales à Paris prendraient sur eux de donner leur adhésion à celte démarche.»

Lord Palmerston m'a fait observer que le succès de cette démarche auprès des douze cantons dépendrait de la presque certitude qu'on pourrait leur donner du succès de la médiation dans l'affaire des jésuites. « Sans cela , m'a-t-il dit, ils ne renonceront point à leurs avantages et ne laisseront point à leurs adversaires le temps et. les moyens de réorganiser leur défense.» Nous avons

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cherché alors cuiiimeiii on pourrait leur donner cette presque certitude, en respectant les conditions mêmes de la médiation, telles qu'elles sont posées dans la note du gouvernement britannique et expliquées dans la présente dépêche. Il nous a paru que les cinq puissances, par l'entremise de leurs ministres à Paris, pourraient faire une démarche spontanée auprès du Saint-Siège , pour prévenir le pape Pie I\ de la demande qui lui sera probablement adressée; et qu'en donnant simultanément connaissance aux parties belligérantes de cette démarche et de la médiation projetée on obtiendrait probablement le but désiré. En effet, si, sur le fondement de cette démarche , le Sonderbund consent à la suspension d'armes, il aura implicitement consenti à s'en rapporter à la décision du Saint-Siège dans l'affaire des jésuites , et les douze cantons auront à peu près la certitude d'obtenir sans coup férir ce qu'ils poursuivent au prix de leur sang et de celui de leurs confédérés. La moitié de l'œuvre de médiation sera à peu près faite.

Restait à préparer la note préliminaire. Lord Palmerston a bien voulu me confier ce travail ; mais l'heure du courrier ne me permettant pas de m'y livrer aujourd'hui, je ferai en sorte de l'avoir terminée demain, et si lord Palmerston en est satisfait, je vous l'expédierai par un courrier extraordinaire.

Afin d'éviter tout malentendu dans une affaire si pressante , si comphquée, et où cependant, attendu l'éloignement des cinq cours médiatrices , tant de choses restent encore en suspens , je donnerai lecture de la présente dépêche à lord Palmerston , et , s'il y consent, je lui en laisserai copie.

Sept heures du soir. Je sors de chez lord Palnaerston ; il n'a fait aucune objection à la teneur de cette dépêche, et il en a gardé copie.

Autre dépêche du duc de Brogtie à M. Guizot. [Compterendu d'un entretien avec tord Palmerston.) (1847.)

Monsieur le ministre , Au moment où j'entrais ce matin chez lord Palmerston pour

discuter avec lui de l'alTaire de la Plata , il m'a donné lecture d'une dépèche de Berne , qui ne contient que ce que rapportent les journaux d'iiier au soir. Puis il m'a dit:

« iSotrc médiation, je le crains, sera de\ancée par les événements. Voici néanmoins les instructions que j'ai données à sir Slratford-Canning. Il doit se rendre directement à Berne. Si le Sondevbvnd est encore sur pied, il enverra, de concert avec les Envoyés des quatre autres cours, la note convenue. Si le Sondcrbund n'existe plus qu'en partie, il considérera la partie comme équivalente au tout et la traitera comme telle. S'il n'existe plus de Sondcrbund, la médiation tombe. Il s'adressera dès lors uniquement à la diète , mais dans le sens de la note convenue; il ne se bornera pas à lui recommander la modération, il l'avertira que l'existence de la Confédération helvétique repose sur l'indépendance et la souvei aineté des cantons ; que la diète doit se garder d'y porter à l'avenir la moindre atteinte, et que, s'il devenait nécessaire d'introduire dans le pacte fédéral quelques changements, ces changements ne pourraient être validés qu'avec le consentement et l'unanimité des cantons. »

« Cela vous convient-il? a ajouté lord Palmerston. — Parfaitement; mais à la condition que sir Stratford-Canning ne professera point à Berne le principe que vous avez semblé indiquer avant-hier au parlement, à savoir : que la déclaration du 20 novembre 1815 protège, en toute hypothèse, la diète contre toute action des puissances étrangères, et lui garantit l'inviolabiHié de son territoire , quoi qu'elle fasse , à quelques extrémités qu'elle se porte. Recommander en effet la modération et le respect du droit des vainqueurs dans l'ivresse même de la victoire, lorsqu'ils tiennent leurs ennemis sous leurs pieds; à des vainqueurs gouvernés eux-mêmes par des clubs où toute la violence des passions révolutionnaires est déchaînée, comme elle l'était en France en 1793, et leur dire en même temps qu'ils n'ont rien à craindre de personne, quelque usage criminel qu'ils puissent faire de leur pouvoir, ce serait s'exposer à n'être pas écouté. Ce serait d'ailleurs, ai-je ajouté, les tromper : ce qu'il ne faut jamais faire, car ni mon gouvernement ni aucun des gouvernements continentaux de l'Europe ne sauraient admettre une semblable théorie;

ou RAPPORTS. tli

je suis bieu aise de saisir cette occasion pour ni'eu expliquer à fond avec vous.

<' Voyons, m'a dit lord Palnierston. — La déclaration du 20 novembre 1815, ai-je dit, n'est autre chose que la reproduction d'une première déclaration de même nature faite à Vienne le "20 mars do la même année. Ces deux déclarations ont garanti àla SuiîîSe, sous certaines conditions par elles acceptées, un état de neutralité perpétuelle, et, par suite de cet état de neutralité, l'inviolabilité de son territoire; en d'autres termes, elles ont garanti à la Suisse, sous les conditions susdites:

» 1° Qu'en cas de guerre entre les puissances limitrophes de 1j Suisse, celle-ci restera neutre nécessairement et de plein droit. Je dis : en cas de guerre, car l'état de neutralité suppose l'état de guerre; il n'y a de neutres que là où il y a des belligérants;

» 2" Qu'aucune des parties belligérantes ne pourra contraindre la Suisse à prendre fait et cause en sa faveur, comme la Repu- . blique française y a contraint, en 1797, la République helvétique.

') Tel est le sens du mot : neutralité perpétuelle.

» 3° Que les parties belligérantes ne pourront choisir la Suisse pour champ de bataille, comme l'ont fait, en 1799, la France, l'Autriche et la Russie;

» W Qu'aucune des parties belligérantes ne pourra traverser le territoire helvétique pour attaquer son adversaire , ainsi que l'ont fait les alliés en 1814, lorsqu'ils ont passé le Rhin au-dessus de Bâie pour envahir l'Alsace.

') Voilà le sens du mot : inviolabilité du territoire.

» Telle est la signiflcation , telle est la portée , telles sont les limites de la garantie accordée à la Suisse en 1815. Les puissances réunies au congrès de Vienne ont pensé avec raison qu'il était de l'intérêt commun de l'Europe de constituer entre les monarchies militaires du continent un Étal perpétuellement inviolable aux armées des belligérants. La garantie va jusque-là , mais la garantie ne va pas plus loin. Elle s'arrête où s'est arrêtée l'intention des signataires de l'acte de Vienne et des déclarations du 20 mars et du 20 novembre 1815. "

Je me suis tu un instant, attendant quelque objection ou quelque distinction, et me préparant à combattre l'une ou l'autre.

i7'» CHAP. IV. DÉPÉCilliS

Lord Palmerston n'a rien contesté ; il a pleinement admis que telle était uniquement l'iutention des puissances, en y ajoutant cependant que, quelquefois, dans les traités, les expressions employées allaient plus loin que les idées. <' C'est un malheur, ai-je répondu, quand cela est; ce n'est pas ici le cas, le mot inviolabilité du territoire étant parfaitement expliqué et limité par la déclaration du 20 novembre , pour peu qu'on ne sépare point les paragraphes et (ju'on les interprète l'un par l'autre.»

« D'ailleurs, ai-je repris, à quelles conséquences ne serait-ou point entraîné dans le système contraire? L'article 8 du pacte fédéral accorde à la diète le droit de guerre sous l'unique condition que la diète ne pourra voter la guerre qu'à la majorité des trois quarts des voix. La Confédération helvétique aura le droit de guerre contre ses voisins et ils ne l'auraient pas contre elle; elle pourrait attaquer notre territoire sans que nous puissions attaquer le sien ; elle pourrait nous porter des coups qu'il nous serait interdit de lui rendre ! Son territoire inviolable serait un lieu d'asile, un sanctuaire d'où elle pourrait faire irruption de tous les côtés, sans autres risques que d'être réduite à s'y réfugier en cas de revers! Cela est-il possible?

— Non assurément, a dit lord Palmerston ; si la Suisse devient agressive, elle doit supporter les conséquences de son agression.

— Et si elle donne à ses voisins un motif légitime de guerre , elle doit s'attendre à toutes les conséquences de la guerre. Mais ce n'est pas tout, les cantons dont se compose la Confédération helvétique sont des cantons souverains, comme les États dont se compose la Confédération germanique. Les grands cantons n'ont pas plus le droit de conquérir les petits et de se les assujettir, qu'un des grands États de la Confédération germanique n'aurait le droit d'en faire autant à l'égard d'un des petits; par conséquent, si cela arrivait, toutes les puissances de l'Europe auraient le droit d'y mettre un terme de gré ou de force. »

Lord Palmerston en est convenu.

« Enfin les cantons opprimés, s'il y en a, comme tous les États souverains opprimés, ont le droit de s'adresser à leurs voisins pour leur demander secours et assistance, et ces voisins ont le droit d'examiner, chacun pour son compte, jusqu'à quel point la

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justice ou la politique, la prudence ou l'humanité l'autorisent ou lui défendent de répondre à cet appel.

— D'accord, m'a dit lord Palmerston, mais il ne faut pas que le remède devance le mal.

— J'en demeure d'accord à mon tour, ai-je répliqué. Je suis, vous le savez, aussi ennemi que personne du principe d'intervention, aussi décidé que personne à ne le regarder comme justifiable que dans les cas extrêmes et dans des circonstances extraordinaires. Je désire et j'espère encore qu'aucun de ces cas, qu'aucune de ces circonstances ne se présentera à l'avenir dans les rapports de la Confédération helvétique et des puissances limitrophes; mais je liens à établir que le droit de ces puissances limitrophes, à cet égard , est entier , le cas échéant ; qu'il n'est nullement limité par la déclaration du 20 novembre 1815, laquelle n'a en vue qu'un état de choses tout à fait étranger à l'étal de choses actuel , et j'ajoute que le meilleur moyen de rendre l'intervention prochaine et inévitable serait de donner aux dominateurs actuels de la Suisse lieu de- penser qu'ils peuvent impunément se passer toutes leurs fantaisies à l'égard de leurs voisins et de leurs confédérés. »

La conversation s'est arrêtée là.

Le comte de Boislecomte , ambassadeur de France en Suisse, à M. Guizot, ministre des affaires étrangères. {Compte-rendu d'un entretien avec ie président du Vorort.) (1847.)

Monsieur ,

Les instructions que V. Exe. m'avait données prévoyaient le cas où M. Ochsenbein serait nommé président de la diète. Je devais accepter les rapports officiels avec lui , et faire la visite qui est prescrite par l'usage.

Ses deux discours changeaient cependant considérablement la position : il venait de glorifier le rôle et de proclamer les principes

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contre lesquels V. Exe. avait si cnergiqueiueut proleslé ; el la majorité du grand-conseil de Berne, après avoir entendu, je dirai plus juste, après avoir exigé et obtenu ce discours, avait jugé M. Ochsenbein digue maintenant d'être placé à la tète de la Confédération suisse.

L'ambassadeur du roi, allant en cérémonie le lendemain faire à M. Ochsenbein une visite que les Knvoyés des autres cours lui refusent , eût proclamé l'abandon des principes que V. Exe. a noblement rappelés à la Suisse.

Il n'y a ici du corps diplomatique que M. Morier : j'ignorais ses instructions, mais je connaissais son caractère, et j'avais à parler d'un intéi et qui ne pouvait être indifférent à aucun de ceux qui peuvent désirer la conservation d'un ordre quelconque en Suisse.

Je fus trouver M. le ministre d'Angleterre, et lui proposai de concerter notre conduite. Je trouvai M. Morier très-frappé de la situation, n'en attendant plus que désordre, malheurs et désastres. Il m'exprima le regret de ne pouvoir accorder sa conduite avec la mienne : J'ai vainement attendu, me dit-il, un seul mot de regret sur l'affront qui m'a été fait; je n'aurai plus rien de commun avec eux , je ne leur répondrai pas, je ne les verrai pas ; je renvoie le tout à ma cour : elle fera ce qu'elle jugera convenable de faire. Je vais passer quinze jours à la campagne ; de là je pars pour Paris , en disant à jamais adieu h ce pays.

J'avais espéré, dis-je à M. 31orier , que ces circonstances rapprocheraient complètement ici nos deux gouvernements , je l'espère encore , car je ne concevrais pas deux opinions sur de tels désordres; et je vais au-devant de ce bon accord en vous demandant d'éclairer ma conduite par votre longue expérience de ce pays et par votre bon jugement.

Confirmer purement et simplement par une visite officielle ce que y\. Ochsenbein vient de faire est une chose que ni vous ni moi ne croirons possible. Je balance entre trois partis :

Répondre à leur notification que je l'ai envoyée à mon gouvernement et que j'attendrai ses ordres;

Y répondre en rappelant la note de M. Guizot;

Y répondre par un simple accusé de réception ; puis faire ma

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visite à M. Ochsenbein et lui dire à lui-même toute mon opinion.

Nous discutâmes les trois partis; M. iMorier le fit avec le plus excellent esprit et avec les mêmes sollicitudes que s'il se fût agi de sa propre conduite : il donna la préférence au troisième parti; c'était aussi mon sentiment. Nous trouvions que nous conservions ainsi plus de liberté au gouvernement du roi. V. Exe, en effet, reste maîtresse soit de laisser les choses comme elles sont , soit de confirmer mon discours par une lettre ostensible si elle juge utile de prononcer davantage la position prise, soit de présenter ce que j'ai dit comme n'étant l'effet que d'une inspiration toute personnelle, si elle pense que je me suis trop avancé.

Je répondis par un simple accusé de réception à la notification de la nomination de M. Ochsenbein , et lui fis demander d'indiquer le jour où il recevrait ma visite officielle. Il désigna le lendemain , à onze heures.

M. Ochsenbein vint à moi avec un air de visage doux et souriant. C'est un homme d'une quarantaine d'années et d'une taille moyenne, maigre, assez élancé; d'un châtain très-clair avec d'énormes moustaches blondes. J'avais eu soin de ne prendre personne avec moi , préférant être seul avec lui ; mais il s'était fait lui-même accompagner de M. le chancelier Amrhin , en grande tenue.

Je lui dis :

Voulant marquer la séparation entre mes paroles officielles et notre conversation particulière, j'ai écrit mon discours; ensuite, désirant ne pas vous donner le désavantage de répondre d'improvisation à un discours préparé , je vous laisserai mon papier; et si vous croyez devoir répondre, vous le ferez demain en me rendant ma visite.

Je lus alors à M. Ochsenbein ce qui suit :

« Monsieur le président ,

» J'avais d'abord pensé à ne porter aujourd'hui à V. Exe, que l'expression des vœux que nous formons pour que sa magistrature soit heureuse pour la Suisse; puis j'ai craint que ma démarche, séparée de toute explication , ne vous trompât vous-même en vous faisant supposer un désaccord entre plusieurs de mes collègues et moi. De plus, les circonstances qui ont accompagné et suivi

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voire élection , les discours que vous avez prononcés avant et après, m'ont paru rendre nécessaire d'ouvrir mes rapports avec vous par un exposé qui ne vous laissât aucun doute sur nos principes : ce sera plus franc envers vous et plus convenable pour nous.

a J'ai à m'expliquer sur deux objets : les corps-francs et l'existence cantonale.

» IM. Guizot, dans sa note du mois de mars 1845, s'est exprimé sur les corps-francs dans des termes qui ne me laissent rien à ajouter. Il a puisé son droit de s'exprimer ainsi dans le droit de tout gouvernement de proléger les bases de l'ordre public et des rapports entre les nations contre les principes et les désordres qui les attaquent. Il l'a puisé aussi dans l'intérêt plus particulier de la France , et c'est dans cet intérêt principalement que je vous parle ; car si, comme nous l'avons vu dans les dernières séances du grandconseil de Berne, les chefs mêmes de l'État admettent, excusent ou prévoient le cas où le peuple, jugeant que son gouvernement est trop lent ou trop faible à lui faire justice , se la fait sans lui , les armes à la main , le même principe peut s'appliquer aux rapports avec les États étrangers comme aux rapports avec d'autres cantons : les quinze mille Français qui vivent en Suisse sur la foi des traités peuvent se trouver un jour atteints par cette justice populaire, ou nos frontières compromises. Toute sécurité de relations disparaîtrait avec un gouvernement qui admettrait ce principe, et qui ne pourrait pas répondre de l'action armée de sa population.

» C'est aussi au nom de notre intérêt direct et de notre droit positif que je vous parlerai de la seconde question dont j'ai à vous entretenir.

» Chaque nation est indépendante ; mais c'est un des attributs même de son indépendance de pouvoir en restreindre l'exercice par des traités avec les autres nations.

» La France l'a fait plusieurs fois à différentes époques de son histoire , nommément en renonçant à la faculté de fortifier plusieurs parties de son propre territoire.

» La Suisse a fait comme la France. Tout en conservant le principe de son indépendance , elle a signé un traité qui en limite l'usage en des points déterminés. Je veux parler des dispositions

ou RAPPORTS. 479

de l'acte du congrès de Vienne auxquelles la diète de Zurich a adhéré par une déclaration solennelle.

» L'acte de Vienne reconnaît non pas une Suisse unitaire, mais une Suisse fédérative, composée de vingt-deux cantons.

» Si un ou plusieurs de ces cantons viennent donc un jour nous dire que l'on menace leur existence indépendante , qu'on la veut contraindre ou détruire , C[u'on marche à substituer une Suisse unitaire à la Suisse cantonale que reconnaissent les traités; que par là nos traités sont atteints, nous examinerons si, en effet, nos traités sont atteints. La nature même de ces sortes de questions, les considérations de droit et d'opportunité à y porter les rendent tellement dépendantes des circonstances qui s'y rattachent immédiatement, qu'on risque toujours de s'égarer en les traitant prématurément; aussi ne l'avons-nous pas fait; nous nous sommes arrêtés à cette seule résolution, à ce seul mot : nous examinerons. — Je suis complètement en mesure d'ajouter que nous le ferons dans un parfait accord d'esprit et d'intentions avec les puissances signataires du njênie traité, et plus particulièrement avec l'Autriche, placée envers la Suisse dans une position analogue à la nôtre par la contiguïté de ses frontières. «

iM. Qchsenbein, après m'avoir écouté, me dit : Je ne répondrai que demain à votre discours, puisque vous me le permettez.

Autre dépêche du comte de Boislecomle à M. Guizof. {Compte-rendu d'un entrelien avec le secrétaire d'Etat de Zurich, avant que de retourner en France.) (1847.)

« ,,.., J'emporterai de Suisse une seule pensée, et ne demanderai à M. Guizot d'autre autorisation que celle de donner à ce pays un seul conseil : Que chaque canton reste chez soi.

» C'est par là qu'ont fini vos guerres de religion : elles menacent de recommencer, parce que vous revenez à vouloir politiquement ou religieusement conquérir les uns sur les autres.

» Ce qui m'a conduit à m'arrêter à ce conseil, c'est d'abord que

nous avons le droit de vous le donner. Lisez l'acte de Vienne. Nous y stipulons que nous traitons en Suisse avec vingt-deux États indépendants ; nous sommes donc autorisés par vous à vous demander si, en effet, ces vingt-deux cantons indépendants existent, et quand il en est parmi eux qui nous disent qu'on veut étouffer leur indépendance , à nous en enquérir. Ce n'est pas là porter atteinte à l'indépendance de la Suisse en Europe, c'est protéger l'indépendance des États les plus faibles en Suisse. Vous me direz qu'il est très-difficile de spécifier quand cette indépendance est attaquée : c'est précisément pour cela que vous devez éviter avec un grand soin ces questions.

» On nous a prêté mille prétentions et mille préventions. Les uns ont publié que nous nous entendions avec l'Autriche pour opprimer la liberté en Suisse; les autres, tout au contraire, que nous sommes ici engagés avec elle dans une lutte d'influence, qui assurera toujours le secours de l'une au parti que l'autre menacera : ce qui laisse à chacun des deux la permission de se moquer de la France et de l'Autriche.

» Quand j'ai remis la protestation sur Cracovie à M. Zehnder, je lui ai dit : Cette pièce vous prouve que quand l'Autriche attaque l'indépendance d'un État secondaire nous ne nous bornons pas seulement à nous séparer d'elle. Il est vrai ensuite que des personnes m'ont conseillé de faire telle ou telle chose, me disant que j'acquerrais par là plus d'influence que la légation d'Autriche. Mais que voulez-vous que je fasse ici de cette influence ? Le jour où l'on dira : L'ambassade de France a l'influence en Suisse, on lui demandera compte de la conduite de MM. Ochsenbein, Fazi, Druey, et tant d'autres : c'est un compte que je ne me soucie pas d'avoir à rendre. L'Autriche a besoin , comme nous, de l'ppaisemcnt de ce pays; si mon collègue y contribue plus efficacement que moi, je vous en féliciterai et l'en remercierai ; et quant à la part d'influence qu'il pourrait devenir utile que je me fisse un jour, j'ai trop le sentiment de ce qu'est la France pour m'en inquiéter à l'avance.

0 On m'a dit ensuite que nous recherchions en Suisse le triomphe de certains hommes, de certain parti, de certaines formes de gouvernement.

ou RAPPORTS. 481

Nous ne combattons ni les institutions ni les hommes; nous déplorons le désordre là où il se glisse ; voilà tout.

Vous êtes des républicains; vous aviez dos gouvernements aristocratiques, vous les avez renversés pour en prendre de démocratiques. On peut faire de l'ordre avec une constitution démocratique comme avec une constitution aristocratique : seule- , ment c'est plus difficile, peut-être aussi est-ce plus sûr.

Nous n'avons blâmé personne comme démocrate, mais plusieurs comme radicaux, c'est-à-dire comme destructeurs, attaquant à la fois et systématiquement les principes sur lesquels repose l'ordre social.

Est-ce à dire pour cela que nous devions entreprendre de renverser les radicaux, aujourd'hui maîtres des trois quarts des gouvernements de la Suisse, ou que nous les croyons incapables de devenir des hommes d'ordre et de faire de l'ordre? C'est précisément dans l'esprit contraire que le conseil que je vous donne est conçu : « Que chacun reste chez soi. »

Prenez M. Ochsenbein ou M. Furrer. Tant qu'il s'agira pour l'un de renverser le gouvernement de Fribourg, pour l'autre de renverser celui de Lucerne, ce seront des hommes d'anarchie, de vrais radicaux. Pourquoi cela? Non-seulement à cause de l'œuvre qu'ils auront en vue, mais parce que , pour l'accomplir, il leur faut vivre avec des pensées de désordre, avec des hommes de désordre, et se faire eux-mêmes les hommes de ces hommes.

Que MM. Ochsenbein ou Furrer n'aient plus à s'occuper que de se maintenir au pouvoir chez eux, leur existence, leurs pensées, leur être même changent presque immédiatement : on pourra continuer, par h;ibitude, à les appeler radicaux, ils seront devenus conservateurs; car, pour se conserver eux-mêmes, ils devront nouer leurs relations et leurs alliances avec les hommes el les principes qui appartiennent à l'ordre , au bon gouvernement, à la moraUté publique Voilà pourquoi j'en reviens à mon idée : — Que chaque canton reste chez soi , et laisse les autres canlons se gouverner comme ils l'entendent.

Je m'arrête ici , monsieur; après six jours passés dans les trois villes fédérales h étudier cette sociélé si profondément atteinte,

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