‹ Le Guide diplomatiqueChapitre 4 sur 130 · X PREFACE · texte numérisé non relu

X PREFACE

de l'esprit n'est pas toujours celle des faits ; la réalité ne procède pas par syllogismes.

Ainsi, en étudiant avec soin Ihistoire et les institutions de la période pendant laquelle le droit des ambassadeurs avait atteint son apogée, on découvre que les lois qui protègent la liberté et la sûreté individuelle des étrangers et même des nationaux étaient alors partout dans un état d'imperfection et d'insuffisance qui justifie ce qu'il y avait d'exceptionnel et d'excessif dans les garanties accordées aux ministres publics. L'histoire des périodes subséquentes nous montre ces mêmes lois se perfectionnant peu à pevi avec le progrès des lumières. C'est dans ce sens, c'est au profit de la sûreté, de la propriété, de la liberté individuelles que la civilisation continue sa marche a travers les événements de la politique extérieure et les évolutions de la politique intérieure. On pourrait donc sattendre à voir le droit des ministres étrangers perdre de son importance et devenir de jour en jour d'une nécessité plus douteuse, jusqu'à ce quun ambassadeur se sente assez protégé par sa qualité d'hôte public d'une nation civilisée, pour que les immunités exceptionnelles attachées à ses fonctions tombent, au moins partiellement, en désuétude, comme des garanties inutiles.

Notre seconde conclusion, c'est que le cérémonial, qui forme une partie si considérable de la science du diplomate et qui occupe tant de place dans ce Guide, ne mérite point le dédain fju'il inspire en général aux hommes qui létudifent superficiellement et à ceux qui ne le connaissent qu'en théorie, ni l'importance ex-

PEEFACE. XI

trême que les diplomates de profession y attachent quelquefois.

Le dédain pour des usages que TEurope entière a maintenus et respectés, et rattachement fanatique a de pures formes ([ui ne peuvent avoir de valeur intellectuelle et morale que par Tesprit qui les vivifie et par le but auquel elles tendent, sont deux sentiments aussi peu philosophiques Tun que Tautre.

D'un côté, il est évident que l'homme n'invente pas des usages et des formes pour compliquer ses devoirs et gêner inutilement sa liberté. Tout usage est, à son origine, l'expression d'un besoin social dont la légitimité ne peut être bien appréciée qu'autant qu'on se place au point de vue et qu'on se pénètre des intérêts et des idées de l'époque de cette origine. Tant que ces intérêts subsistent, tant que ces idées régnent, l'usage est bon et doit être respecté, comme moyen d'atteindre un but légitime. Ce qu'on y substituerait arbitrairement de plus rationnel, n'ayant pas le caractère et la force d'un usage, serait par cela même plus mauvais que l'usage et tout à fait impropre k atteindre le but.

Le cérémonial , en y comprenant ce qu il oâVe en apparence de plus futile, l'étiquette, a incontestablement servi à maintenir vivante chez les princes, chez les hommes d'État et chez tous ceux qui s'occupaient du. maniement des affaires internationales, l'idée de l'équilibre politique et en même temps celle de l'indépendance absolue et de légalité des États qui en étaient le fondement. C'était la forme extérieure, la manifestation sensible et visible de ce système de relations internationales et de cet état de possession que les

Xn PBEFACE.

traités de Munster et dOsnabriiek consacrèrent et formulèrent pour la proniière fois expressément, et qui ont été le point de départ, et le pivot de la politique européenne jusqu'à la révolution de 1789.

De nos jours, sans doute, cette base a été sensiblement modifiée, et Téquilibre n'est plus le mobile unique ni peut-être même le mobile principal de la grande politique. Qui pourrait dire cependant qu'il n'y joue aucun rôle et que la manifestation extérieure des idées qui ont établi cet équilibre ne soit plus d'un intérêt réel pour les puissances, surtout pour celles du second et du troisième ordres?

D'un autre côté, quand des usages ont cessé de répondre à un but raisonnable, quand les formes qu'ils ont créées ne sont plus animées de l'esprit qui les suggéra et les rendit utiles, ces usages tombent, ces formes vieillissent et deviennent intolérables ; s'obstiner à les maintenir intactes en dépit de la marche du temps, c'est vouloir étayer des ruines qui obstruent la voie publique de matériaux inutiles.

Or, il faut en convenir, une grande partie du cérémonial usité dans les relations diplomatiques a eu sa raison d'être dans un état de choses qui n'existe presque plus nulle pai-t.

La seconde moitié du xvii* siècle et la première moitié du xviii^ ont été signalées par la consolidation et l'exagération du pouvoir royal. Ces cent années forment, dans l'histoire moderne, la période florissante de la monarchie absolue, une période pendant la- (jueljp, exeepté en Angleterre, l'intervention des peuples, même sous la forme d'opinion publique manifestée, exerça très-peu d'influence sur la politique internationale.

PREFACE. Xiri

Cette politique était Piitièreinent personnello, exprimant les vues ou les passions du prince ou de ses ministres, isuivaut (jue le prince ctait ou non capable d'opinions et de volontés. Il en résultait que Faction des négociateurs avait aussi un caractère tout personnel. Il ne s'agissait pas tant pour eux d'exposer, de développer, de faire valoir des faits, des arguments à l'appui de leur cause, que de gagner à cette cause un certain nombre de personnages plus ou moins haut placés, sur lesquels la position sociale du négociateur et le rang qu'occupait son maître dans la hiérarchie des souverains exerçaient plus d'influence (pie le mérite intrinsèque de la cause et la science ou le talent du négociateiu-.

De là l'inqjortance extrême, et alors parfaitement justifiée, que l'on attachait aux (piestions de cérémonial, d'étiquette, de préséance, à la décision desquelles se rattachait, pour chaque État, la position qu'occuperaient ses Envoyés dans les autres États et le degré de l'onsidération dont ils y jouiraient auprès de la classe la plus influente, la seule influente du pays où ils seraient appelés k négocier.

Cet état de choses, avons-nous besoin de le dire, a été profondément modifié depuis la fin du siècle derniei par l'introduction du régime représentatif dans la majeure partie du continent européen, et par le rôle actif que s'arroge de plus en plus l'opinion publique dans les États mêmes où son intervention n'est pas considérée comme l'exercice d'un droit expiessémeiit ou tacitement consacré. Aussi la position personnelle des ministres publics et les questions de préséance ontelles perdu l'importance décisive qu'elles avaient jadis

XIV PKEFACE.

11 importe dont que ceux qui suivent ou qui aspirent U embrasser la carrière de la diplomatie étudient cette science avec une intelligence dégagée de préveutions, éclairée sur le mérite historique des formes et disposée à s'en détacher peu à peu, sans humeur connue sans regret, à mesure que raction du temps et la force des choses en révéleront la nécessité par des symptômes non équivoques.

Partant de ce pohit de vue il a fallu apjjorter de profonds changements a cette cinquième édition du Guide diplomatique. Tout ce qui était suranné dans la pratique a dû être éliminé et par contre les résultats des événements importants de notre époque pour le droit international ont dû trouver leur place. Presque tous les chapitres du premier volume, à l'exception de ceux (jui traitent du cérémonial et des consulats, ont été complètement refondus, de même dans le second volume la majeure partie des anciens documents a été remplacée par des pièces modernes. Poui- donner une idée exacte du grand changement qui s'est opéré dans les relations internationales pendant notre époque, il a fallu élargir les cadres de l'ouvrage, de manière que le second volume paraît en deux parties. Eu procédant ainsi nous croyons avoir rendu service aux jeunes diplomates à l'usage desquels ce livre est spécialement destiné.

Page 1