FELIX ET ANTOINE , OU LES DEUX OUVRIERS
Félix j ouvrier en soie , à Lyon , visitait un jour une des salles de l'Hôtel-Dieu; il parcourait ces lieux, séjour de la douleur, où, par un contraste remarquable, le luxe de l'architecture se déploie à côté des plus grandes misères.
Il s'informait de la manière dont les malades étaient soignés, s'ils avaient de bons aliments et si on les traitait avec douceur, car souvent la bienveillance produit de meilleurs effets que les remèdes. Tout à coup quelques gémissements viennent frapper son oreille ; il s'approche du lit d'où partaient ces plaintes , et après avoir causé quelques instants avec le malade , il croit reconnaître en lui un ancien camarade et se rappeler qu'ils ont travaillé ensemble il y a vingt ans. « Cela n'est pas possible, s'écrie-t-il , ce ne peut être toi mon ancien compagnon, toi que j'ai vu si jeune, si
actif, si boa ouvrier! Et c'est dans ce triste asile que je te retrouve après une si longue séparation ! Mais je ne veux pas que tu restes ici; je vais te faire conduire chez moi , et là tu recevras tous les soins qui te seront nécessaires. » Il le fait transporter dans une petite maison de campagne qu'il habitait , et place une garde auprès de lui. Au bout de quelques jours le malade reprend un peu de force. Félix le voyait souvent , l'engageait à prendre courage et tachait de relever ses esprits abattus. Un jour il se hasarda à lui demander pourquoi il se trouvait dans une position aussi malheureuse : « Que t'est-il donc arrivé depuis que nous avons passé ensemble nos premières années ? »
— Je ne veux rien te cacher, lui répondit Antoine. Mon père, ancien militaire, ne fit pas comme le tien qui était un honnête artisan. 11 ne m'envoya pas à l'école primaire, mais il commença par me faire apprendre un bon métier; plus tard cependant, apercevant en moi quelques dispositions à l'étude , il voulut me donner une éducation plus relevée; il obtint une bourse et me plaça dans un collège où j'appris le latin. Lorsque mon éducation
fut terminée, je cherchai à me procurer un emploi clans une administration ; il me fut impossible d'en trouver. Je perdis mon père, et toutes mes ressources furent bientôt épuisées ; j'aurais cru m'aviîir en reprenant mon ancien métier; il fallut cependant m'y résoudre pour ne pas mourir de faim. Un fabricant qui avait connu mon père me prit chez lui, et je parvins à gagner de bonnes journées ; mais les études que j'avais faites me donnèrent du dégoût pour le travail; la condition d'ouvrier me déplut, je voulus en sortir, et, livré à moimême , je fis de mauvaises connaissances. On me voyait sans cesse avec mes nouveaux amis , à F estaminet, au jeu, au spectacle. Loin d'économiser, je contractai des dettes, et un jour je fus arrêté et mis en prison. Mes créanciers se lassèrent de me payer des aliments et me rendirent la liberté. Mais que devenir? N'ayant pas de quoi payer un logement, j'errai pendant plusieurs nuits dans les rues, sans asile. Accablé par les chagrins et par les privations de tout genre que j'endurais, une fièvre ardente me saisit et j'entrai dans cet hôpital où j'ai eu le bonheur de te rencontrer. Mais , toi , mon cher ami , comment es-tu parvenu à te
procurer une si belle maison? Tu as fait, peutêtre, un bon héritage, ou bien tu as été heureux dans quelque spéculation?
— Rien de tout cela ne m'est arrivé, répondit Félix. J'ai employé des moyens qui sont à la portée de tout le monde, et tu aurais pu réussir aussi bien que moi. C'est un secret que je puis t'enseigner, et le voici. Étant bon ouvrier, je gagnais 4 francs par jour ; 40 sous me suffisaient pour ma nourriture et mon entretien , et je mettais 2 fr. de côté; comme je travaillais le lundi, je versais chaque semaine 12 francs à la caisse d'épargne; c'était donc G00 fr. que j'amassais par an. Pendant plusieurs années, j'ai continué à faire ce versement de 600 fr. , et au bout d'une vingtaine d'années , le capital et les intérêts se sont accumulés, et j'ai eu en ma possession près de 20,000 francs. Je me suis marié et j'ai acheté cette petite maison où je vis aussi heureux que possible avec mes deux enfants. Nous espérons, ma femme et moi, pouvoir travailler encore longtemps et avoir de quoi élever convenablement noire petite famille.
— Hélas! dit Antoine, après avoir écoulé
attentivement ce récit, j'ai fait précisément tout le contraire. Au lieu d'économiser, je dépensais le produit de mes journées dans des parties de plaisir. Je passais le lundi et souvent le mardi dans l'oisiveté , et je me remettais difficilement à l'ouvrage , que je ne reprenais toujours qu'avec peine. Le cabaret , le tabac , le spectacle, le jeu, absorbaient les deux tiers de mon gain, et il ne me restait, au bout de la semaine , que des regrets et des remords. Je n'avais pas la force de rompre avec mes funestes habitudes et de reprendre une vie plus régulière !
— Je vois bien , dit Félix, que tu as mené la vie la plus triste et la plus malheureuse. Où t'ont conduit ces prétendus plaisirs ? en prison et à l'hôpital. Mais tu n'as pas encore tout perdu, puisque tu retrouves un ami; et comme tu es infirme et incapable de travailler, tu resteras dans ma maison , et tu finiras tranquillement tes jours auprès de moi.
— Grand merci, mon cher camarade, j'accepte de bon cœur ; mais la misère et les souffrances qui ont affaibli mon corps ne me permettront pas de profiter longtemps de tes
bontés. Poissent, au moins, ton exemple et le mien servir d'instruction aux jeunes gens au début de leur carrière !