LES QUALITÉS DU CULTIVATEUR
Les cultivateurs qui désirent faire des progrès en agriculture et se frayer une route nouvelle à côté du chemin suivi par les routiniers, ont, nous l’avouons, une rude tâche à remplir ; mais ils réussiront certainement dans leurs efforts, s'ils possèdent les qualités intellectuelles et morales qui sont la véritable base du succès, savoir : la rectitude du jugement, l'esprit d'observation, l'application, la prudence, la modération dans ses désirs, la persévérance, l’économie, l'esprit des affaires et l’art du commandement. Nous allons dire un mot de chacune de ces qualités.
LA RECTITUDE DU JUGEMENT, — La rectitude du jugement est la première de toutes les qualités qu’un bon cultivateur doit posséder, s’il veut arriver au succès ; elle est essentielle dans toutes les actions de la vie, mais elle est surtout indispensable dans l’art agricole, quand on veut faire du progrès dans cette voie. C’est bien beau que d’étudier, d'observer, de calculer; mais à quoi servira toute cette science que l’on a acquise au prix des plus grands efforts et des plus énormes sacrifices, si l’on ne sait pas en faire l'application en temps et lieu? Supposez un jeune homme qui a fait un cours brillant dans une école d’agriculture et qui possède une connaissance approfondie de la science agricole ; eh bien, ce jeune homme ne pourra jamais appliquer convenablement Îles principes de l'art
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agricole s’il n’a pas la rectitude du jugement pour le guider ; car l’on sait que, dans cette application, le doute se présente à chaque pas. On hésite, on tâtonne, on ne sait que faire, et finalement on se lance dans une voie quiest la mauvaise, parce que la rectitude du jugement fait défaut, tandis qu’avec cette qualité, le choix est bientôt fait, et l'on est sûr d’être dans la bonne voie, celle qui conduit au véritable progrès. Le jugement, si l’on peut s'exprimer ainsi, est un outil dont il faut faire usage à tous les instants, et de sa rectitude dépend essentiellement la direction bonne ou mauvaise de chaque opération. Voilà pourquoi la rectitude du jugement est la base de tout succès dans l'exploitation d’une ferme.
L'ESPRIT D'OBSERVATION, — L'esprit d'observation vient ensuite par son importance, C’est une disposition par laquelle un homme remarque certains faits et reconnaît la liaison qui les unit et qui lui permet de les rapprocher les uns des autres, de manière à tirer les conséquences les plus certaines sur les rapports qui existent entre ces faits. L'esprit d'observation est un don naturel, mais il peut se perfectionner par l'exercice, de même qu'il peut devenir nul par le défaut d'exercice, En agriculture, l'observation des faits est absolument nécessaire pour réussir ; car il y a encore une foule de causes qui restent inconnues et qui entravent bien souvent le progrès. Vous plantez, par exemple, des pommes de terre ou des patates dans un terrain de même nature que celui de votre voisin et préparé de la même manière; cependant lorsque vient la moisson, votre récolte est bien inférieure. Vous vous demandez alors pourquoi cette différence; et, malgré tous vos efforts, vous ne parvenez pas à en découvrir la cause, Une autre année, vous vous trouvez encore en présence du
même problème ; mais, à l’aide de l'esprit d'observation, vous avez trouvé la solution et vous avez constaté que vos patates ne rendaient pas autant que celles de votre voisin, parce que vous les plantiez quinze jours ou trois semaines plus tard que lui; tandis qu’en les plantant en même temps, vous avez obtenu le même résultat. L'observation des faits vous a révélé la cause de votre infériorité.
Le cultivateur qui se deniande pourquoi une motte de terre se fendille en été et que l’eau reste stagnante sur un champ ou ne s’infiltre qu'à une petite profondeur, et qui cherche à en connaitre la cause, possède l'esprit d’observation.
D'après ces courtes considérations, on comprend que l'esprit d'observation est indispensable au succès agricole.
L'APPLICATION. —- J'application ou l'attention soutenue doit être une des pi. mières qualités du cultivateur. Sans une application constante, on ne réussit que bien difficilement en agriculture. Les nombreux soins exigés par une exploitation agricole ne peuvent se concilier avec Îles distractions du plaisir ou des affaires. Si un cultivateur se lance dans les plaisirs ou dans le tumulte des affaires commerciales, il négligera certainement sa culture.
L'application exige que l’homme qui se place à la tête d’une entreprise agricole, établisse sa résidence sur le domaine qu’il veut exploiter et en même temps qu’il considère ses travaux agricoles comme étant sa principale affaire ou son unique occupation. Pour celui qui a embrassé par goût la vie de cultivateur, il n’est pas de position dans le monde qui offre des jouissances à la fois plus douces, plus vives, plus constantes et plus variées, mais à la condition que l’homme veuille bien trouver le bonheur dans l'emploi d’une grande partie de sa vie dans les occupations agrico-
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les, dans les travaux des champs. Si ses goûts ne lui permettent pas de remplir cette condition, l’homme ne sera jamais appliqué à ses devoirs de cultivateur, et il devra s'attendre à voir diminuer infailliblement, et dans une forte proportion, les profits qu’il avait espéré réaliser en choisissant cette belle carrière,
L'ESPRIT D'EXÉCUTION. — L'esprit d'exécution est une qualité qui contribue puissamment au succès des opérations agricoles. Un cultivateur pourra être doué d’un jugement droit, posséder une bonne instruction agricole et savoir exécuter parfaitement les travaux des champs ; mais, sans l'esprit d'exécution, il sera lent à commencer ses travaux, et rien ne se fera à propus ou d’une manière suffisante ; car tout l’embarrassera, et il ne saura pas combiner les moyens nécessaires pour obtenir les résultats voulus dans un temps donné. S'il se présente une difficulté, il s'arrêtera aussitôt, il ne travaillera pas à franchir l'obstacle, parce que son esprit ne lui en fournira pas les moyens. Cette hésitation ou ceite crainte d'avancer se rencontre chez la plupart des débutants dans la carrière agricole, ou chez ceux qui ne connaissent pas suffisamment le rouage des occupations agricoles. L’habitude aide beaucoup à acquérir l'esprit d'exécution, mais aussi le caractère particulier de chaque individu exerce une grande influence sous ce rapport. De sorte que, avant de commencer une exploitation agricole, il faut s’étudier soi-même, chercher à connaître si l’on possède véritablement l'esprit d'exécution ; et si l’on parvient à se démontrer que cette disposition nous fait défaut, on devra renoncer à la carrière agricole, malgré le goût qui nous y attire.
Le cultivateur qui ne jouit pas de l'esprit d'exécution, éprouve sans cesse mille difficultés ; ses ordres sont rare-
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ment exécutés au temps et de la manière qu’il le veut, et il se plaint vivement et continuellement du personnel qu'il a à son service, mais ces plaintes sont presque toujours déplacées ; elles prouvent bien souvent l'incapacité du maître lui-même, en agriculture bien entendu, car il peut arriver que cet homme soit très habile dans d’autres professions.
Il ne suffit pas à un cultivateur de donner l’ordre qu'il veut faire exécuter et d’insister sur certains détaiis pour que les choses soient faites comme il le désire ; il faut de plus qu’il sache adopter les moyens convenables à l’accomplissement de ses ordres. S'il dirige luimême ses travaux, il devra par conséquent en surveiller l’exécution, afin de voir s'ils sont bien ou mal faits Mais pour cela il n’est pas nécessaire qu’il suive ses ouvriers pas à pas; un coup d’œil suffira pour s'assurer de l’accomplissement de ses ordres, surtout s'il possède l'esprit d'observation, et, en faisant quelques visites pendant la journée, il pourra se convaincre que les travaux marchent d’une manière convenable. S'il est obligé d'employer un contre-maître, il faudra, par des faits préalables, qu’il connaisse la capacité réelle de ce serviteur et le degré de confiance qu’il peut reposer en lui.
Mais il ne suffit pas de surveiller ies travaux en voie d'exécution, il faut encore que le cultivateur dirige son attention vers certains travaux qui ne peuvent être faits que dans des circonstances particulières, qu’on ne doit pas laisser passer lorsqu'elles se présentent. Tout exploitant du sol doit se pénétrer ile cette idée, que, dans les différentes opérations agricoles, il y a un moment précis qu’il faut saisir et que le succès dépend par dessus tout du soin avec lequel on a employé les moyens d'exécution dans le temps le plus favorable à chaque opération,