CHAPITRE XV
Nos Boissons.
Les boissons servent à remplacer dans l'organisme l'eau éliminée par la respiration, la transpiration et les voies naturelles. Il suffirait de boire de l'eau pure pour calmer la soif. Mais pour satisfaire un goût souvent perverti, l'homme a fabriqué diverses boissons. On peut les ranger dans trois catégories : boissons acides, limonades, orangeades, eau de Seltz ou eau artificielle en siphons; boissons alcooliques, vin, cidre, bière, eau de vie ; boissons aromatiques, thé café, maté, et autres. Nous reviendrons sur ces dernières dans le chapitre suivant.
Comme nous l'avons dit en parlant des fruits, l'eau renfermée dans les fruits en grande abondance est la plus pure et la plus rafraîchissante qu'il soit possible de découvrir dans toute la nature, distillée qu'elle est par des alambics d'une perfection inimitable.
Les jus de fruits rafraîchissent le sang et secondent puissamment les rognons dans leur tâche. Le jus de certains fruits, tels que les citrons, est un désinfectant et un germicide. L'acide renfermé dans plusieurs fruits et le sucre contenu dans d'autres, ajoutés à l'infinie variété de leurs saveurs, représentent la plus riche collection de boissons imaginable.
Malheureusement, depuis Noé, l'attrait des boissons fermentées a été si puissant, qu'elles ont longtemps pris la place des boissons naturelles. Cependant, depuis un certain nombre d'années, les progrès alarmants de l'alcoolisme et ses dangers
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pour l'avenir de la race, ont donné lieu à une réaction puissante. La grande bataille pour la prohibition fait des progrès dans tous les pays. La question qui reste à résoudre est celleci : saura-t-on remplacer ce que l'on supprime par des boissons véritablement hygiéniques?
Un bon nombre de limonades et de préparations à base de jus de fruits frelatés ou d'ingrédients chimiques et d'acide carbonique sont plutôt les ennemies de l'organisme qu'un heureux succédané aux boissons alcooliques. Il est donc bien à désirer que le mouvement anti-alcoolique soit secondé et accompagné d'une campagne dirigée par des savants et des hygiénistes qui n'encouragent que des boissons vraiment saines autant qu'agréables. Si cela n'a pas lieu, le mouvement anti-alcoolique pourrait bien avorter. Et l'on ne pourra pas en accuser la nature qui nous pourvoit en abondance de tout ce qui est nécessaire à cette partie importante de notre alimentation : les boissons.
Mais revenons-en à la nature et aux dangers de l'alcool.
Le jus de fruit à l'état naturel est salutaire au corps. Bouilli puis enfermé rapidement et hermétiquement dans des bocaux, il conserve sa douceur durant des années. Mais comme on sait, si on le laisse reposer à découvert dans un endroit chaud, la fermentation se produit.
Suspendues dans l'air se trouvent des plantes invisibles appelées levures. Chaque fruit en porte à sa surface. Elles pénètrent à l'intérieur et si elles ne sont détruites par l'ébullition, elles grandissent en s'alimentant du sucre renfermé dans le fruit.
Toute cellule vivante qui croît rejette des déchets. La cellule-levure dégage au moins deux substances inutiles et dangereuses : l'une, c'est l'acide carbonique qui monte en petites bulles ou globules à la surface du liquide, pour s'échapper dans l'air. C'est ce gaz renfermé dans le levain qui fait lever la pâte. L'autre substance, c'est l'alcool. Comme l'alcool se forme au détriment de la levure, ce procédé ne s'arrête que lorsque celle-ci a disparu. C'est cette double opération accomplie par les cellules de la levure qui s'appelle "fermen-
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cation". Toutes les boissons alcooliques sont des boissons fer-
mentées et vice-versa.
Par la cuisson, on élimine l'alcool des boissons fcrmentées.
Mais si les vapeurs qui s'échappent du liquide bouillant sont
collectées et refroidies, elles forment l'eau de vie.
Par le même procédé, qu'on appelle "distillation", on peut
faire de l'eau de vie avec les jus fermentes du maïs, de l'orge
et d'autres graines. Vous pouvez faire de l'eau distillée en approchant un morceau de glace du bec d'une théière renfermant de
Vn morceau de pain de cinq livres contient plus de nourriture que vingt-sept barils de bière.
l'eau bouillante. En se condensant contre la surface glacée, la vapeur qui dégouttera sera de l'eau distillée.
Chaque grain de froment, de seigle et d'orge renferme de l'amidon et du gluten. Ce sont les aliments que la nature met à la disposition de la jeune plante. Chaque petite cellule d'amidon est entourée de gluten. Par un procédé de la nature, une partie du gluten est changée en une substance appelée diastase, qui, à son tour, transforme l'amidon en sucre de rai-
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sin. Le sucre de raisin est la nourriture de la radicelle. C'est là l'explication du fait que les racines du blé, du seigle et de l'orge en germe sont sucrées.
Un grain de céréale humide exposé à une température douce commence à germer. Le brasseur fait germer l'orge, et la laisse grossir pendant plusieurs jours. Ensuite, la laissant sécher, il la concasse et la fait tremper dans l'eau pour en obtenir le sucre et la diastase. Puis il fait fermenter le liquide en y ajoutant de la levure et .,.- ' d u houblon. C'est ainsi qu'il obtient de la bière. Une poin-
te de couteau de farine renferme plus de véritable aliment que des gallons de bière. Une miche de pain de cinq livres
T. a farine que l'on peut mettre sur la pointe d'un couteau contient plus de vraie nourriture que plusieurs gallons de bière.
contient plus de nutrition que vingt-sept barils de bière.
L'alcool, en définitive, n'est que le déchet des cellules de la levure. Poison pour les cellules, il ne se forme que par la fermentation, et ne se trouve jamais dans la nature. Les déchets d'un organisme quelconque, qui sont un poison pour cet organisme, sont aussi des poisons pour toutes les formes supérieures de la vie. L'alcool efct donc un poison pour les plantes, les animaux et les hommes.
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Quand la fermentation s'établit dans un fruit, le sucre, qui donne à ce fruit la plus grande partie de sa valeur nutritive, est absorbé par les cellules de levure, et laisse un poison derrière lui. Quand la fermentation se produit dans une graine, la partie nutritive de cette graine, qui eût pu alimenter l'homme ou l'animal, se transforme en un poison qui abrège sa vie. Il en résulte que chaque verre d'alcool représente la perte d'une certaine quantité de produits alimentaires : céréale, pomme de terre, châtaigne, betterave, mélasse, etc. Il faut une mesure de blé pour faire deux gallons d'eau-de-vie.
Le premier exemple des \j'fj£ effets de l'alcool remonte à plus quatre mille ans : "Noé, qui était cultivateur, dit la Bible, commença à planter de la vigne. Ayant bu du vin, il s'enivra." Il est plus que probable que Noé ignorait que le jus de raisin devenu amer enivrât, et que l'on ne savait rien alors sur l'alcool et la fermentation.
Noé devint cultivateur.
L'alcool a été découvert il y a six cents ans par un sage Arabe qui lui donna le nom significatif de alghole, ce qui, en arabe, veut dire "mauvais esprit". L'Arabe avait découvert que ceux qui buvaient de l'alcool agissaient comme des démons.
A cette époque, on cherchait à découvrir un elixir de vie qui permît de rester perpétuellement jeune. Des alchimistes crurent l'avoir trouvé dans l'alcool, et lui donnèrent le nom de aqua vitac, ou "eau de vie". Mais des milliers de malheureux ont découvert qu'au contraire, c'est une eau de mort. Qu'on le trouve dans la bière, le vin, le cidre, le rhum, le cognac, ou toute autre boisson ou liqueur, l'alcool reste le même.
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Quelques gouttes d'alcool pur placées sur la peau et recouvertes d'un verre de montre, y feront une ampoule.
Une once d'alcool pur dans l'estomac d'un chien à jeun causera une mort instantanée. La bière ralentit la digestion. Des boissons fermentées plus fortes peuvent l'arrêter complètement.
Certaines personnes prétendent que l'alcool est un aliment. Si les petites cellules ouvrières du corps pouvaient dire ce qu'elles savent de l'alcool, elles s'écrieraient en chœur : ''Non, non, l'alcool n'est pas un aliment : il nous déroute, il nous trompe, il nous hébète, il nous empoisonne, il nous tue!"
Par les cellules ouvrières, la nourriture est transformée en matériaux reconstitutifs du corps. Mais il est impossible de changer l'alcool en cellules vivantes. Non seulement il résiste à tous les efforts faits pour neutraliser ses mauvais effets, mais il entrave l'action des sucs sur les aliments.
L'alcool qui circule dans le sang est de l'alcool. Il brûle l'eau indispensable au sang; il prive d'oxigène les globules rouges.
L'alcool paralyse les nerfs qui régissent les vaisseaux sanguins, et les fait ainsi grossir outre mesure. A la longue, les parois des vaisseaux sanguins sont tellement relâchées qu'elles conservent cette position. C'est alors que les veines du visage deviennent visibles, et que les pommettes et le nez se couvrent d'une rougeur suspecte.
En entrant dans le corps, l'alcool produit une sensation de chaleur. Mais en réalité, le consommateur n'a pas chaud. Sa peau est réchauffée, il est vrai, mais c'est aux dépens de la chaleur intérieure si nécessaire aux organes. Ce ne sont pas les murs extérieurs d'une maison qui ont besoin d'être chauffés, mais les chambres de l'intérieur et les gens qui les habitent. Or l'alcool menace l'existence des cellules du corps en chassant à la surface une chaleur qui appartient aux organes vitaux. Il donne l'illusion de la chaleur, et fait ainsi négliger les précautions ordinaires contre le froid. Le fait est que l'homme qui a bu de l'alcool a plus besoin de se protéger du froid que celui qui n'y a pas touché.
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En I786, le prince Patunkin, premier ministre de Russie sous rimpératrice Catherine, invita les paysans à un grand dîner. On mangea à satiété, et l'eau de vie coula avec abondance. La nuit suivante ayant été très froide, on trouva au matin seize mille de ces convives qui avaient gelé à mort. L'eau de vie, au lieu de les protéger, les avait affaiblis. Les bûcherons qui passent tout l'hiver dans les forêts savent qu'ils souffrent davantage du froid quand ils prennent de l'alcool. Les explorateurs arctiques qui s'abstiennent d'alcool supportent mieux les froids intenses du pôle que ceux qui s'en permettent l'usage.
L'alcool ne protège pas mieux de la chaleur que du froid. Il augmente les désagréments de | la saison chaude, et expose beaucoup plus son sujet aux insolations, t
Le nerf qui régit le cœur est affaibli par l'alcool au point que les pulsations du cœur sont plus .
rapides. En même temps, il y a diminution de force dans les battements du cœur, et les pa- -^s de l'organe cardiaque se contractent plus difficilement.
Pns dans la plus minime
quantité, l'alcool a un effet nar-
*>';"ue sur les cellules ouvrières,
<\ç. sorte que leur rendement de
ail est diminué. L'homme
aui fait usage de bière ne peut
soulever autant de pelletées de
terre que l'abstinent. Le sol-
. . , 1 • Deé miniers de buveurs avaient
dat qui boit ne marche pas si été ueUs a mort
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bien et n'obéit pas aux ordres aussi vite que celui qui ne boit pas.
Redoutable ennemi de notre organisme, l'alcool empoisonne les cellules du cerveau tout comme l'opium, l'éther ou le chloroforme. Les facultés intellectuelles et morales qui se développent les dernières sont les premières à subir ses atteintes. La volonté s'affaiblit, le jugement se fausse, l'humeur devient querelleuse, la langue désordonnée.
L'alcool engourdit les cellules du cerveau tout en faisant accroire au buveur qu'il lui aide à réfléchir. Il y a du vrai dans cette prétention, mais une fois à jeun, l'écrivain a honte de ses hallucinations.
L'alcool donne l'illusion de la force, et il affaiblit ; l'illusion de la richesse, et il appauvrit ; du bonheur, et il rend malheureux ; de la santé, et il rend malade ; de la chaleur, et il refroidit; de l'activité, et il assoupit; de la vertu, et il rend vicieux.
"Le vin est moqueur, les boissons fermentées, tumultueuses ; quiconque s'y adonne n'est pas sage," disait Salomon. Cette boisson malheureuse qui devait faire le bonheur de l'humanité, mène au délirium tremens et au crime. Quand l'habitude de la boisson s'est fait un large chemin à travers le cerveau de sa victime, elle la tient dans une camisole de force.
Personne n'a jamais eu l'intention de devenir ivrogne. Mais rien n'est si facile pour les cellules ouvrières que de contracter une habitude. Elles prennent une bonne habitude aussi vite qu'une mauvaise. Elles prennent une mauvaise habitude aussi facilement (.qu'une bonne, i Donnez»-leur un verre de boisson, elles en prendront un second d'autant plus facilement. Refusez-leur le premier, il n'y en aura jamais un second.
Ecoutons encore pour terminer le conseil de Salomon :
Pour qui les ah? pour qui les hélas?
Pour qui les disputes? pour qui les murmures,
Pour qui les blessures sans raison ?
Pour qui les yeux rouges? —
Nos Boissons.
Pour ceux qui s'attardent auprès du vin,
Pour ceux qui vont boire du vin aromatisé.
Ne regarde pas le vin : comme il brille,
Comme il fait des perles dans la coupe,
Comme il coule aisément.
Il finit par mordre comme un serpent,
Et par piquer comme un basilic.