TENANT DE LA MAIN GAUCHE GUIGNOL, ET DE LA MAIN DROITE GNAFRON
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répondra : « Les gens qui ont reçu de Téducance nous appellent savetiers ; ceux qui n'en ont pas reçu nous appellent gnafres. » Plus jx)étiquement, il s'intitule aux grands jours « bijoutier sur le genou ». Ce patron des cordonniers en vieux est toujours représenté avec un immense chapeau haut de forme, genre tromblon 1830, en poil de lapin, brossé à l'envers, et un tablier de cuir dont il découpe parfois un morceau lorsqu'il n'a rien à se mettre sous la dent. « J'ai là-haut un vieux tablier de cuir bien gras, qui ne sert plus, tu le couperas en petits morceaux... A la poêle, avec un oignon, deux sous de graisse blanche et bien de vinaigre, ça sera à se licher les doigts. » M. Etienne Charles, dans la Liberté (i), remarque très justement que « la laryngite chronique que leur vaut le brouillard donne souvent aux Lyonnais une voix cassée et sans timbre ; celle de Gnafron offre, naturellement, cette caractéristique, mais singulièrement aggravée par un éraillement terrible, résultat d'un abus excessif du vin, que familièrement il nomme vinasse. » Beau parleur, Gnafron est un excellent orateur de réunion publique, et l'on excuse « ses cuirs », connaissant sa profession. C'est, enfin, un parfait Lyonnais, car il aime sa ville et sait la vanter aux étrangers. Dans les Frères Coq, il dit à Victor qui revient de la Martinique : '< Si vous avez besoin de quéqu'un pour vous conduire par la ville... Je vous ferai voir l'abattoir, le coq de Saint-Jean, la fontaine des Trois-Cornets ; n'y en a plus qu'un, mais c'est égal..., la grille de la rue de Gadagne..., le dôme de l'hôpital, avec son lézard. »
(I) La Liberté du 23 octobre 1908.
Le type de « regroUeur » a toujours été très populaire à Lyon, à cause du nombre considérable de « bijoutiers sur le genou » qui y trouvent asile. D'après M. Echernier, cité par le D^ Gros, c'est d'Auvergne que nous sont venus les carreleurs de souliers, comme les ramoneurs de Savoie, et les marchands de friture et les vitriers d'Italie.
Jusqu'au mois d'avril 1603 les <( regrolleurs », « gnafre » ou « péjus » encombrèrent la rue Grenette, le pont du Change, ou criaient à travers les rues... Carrl... z d'chouyi, ce qui en auvergnat signifie carreleur de souliers. Après cette date « les défenses à eux faites d'étaler sur le pont de Saône et par les rues » les obligèrent à trouver un autre emplacement (i). Ils demandèrent à s'établir Place des Cordeliers. Ordre leur fut donné, en effet, de s'y retirer, « avec défense d'étaler et vendre ailleurs ». Ils installèrent alors autour de l'église Saint-Bonaventure leurs pittoresques échoppes. Ces échoppes aujourd'hui n'existent plus, et pour trouver le vrai « gnafre » il faut aller se promener le long de la montée de la Grand' Côte.
Gnafron doit donc garder un levain de parler auvergnat. C'est, dit le D^" Gros, un Français, digne fils de Rabelais.
« Son amouf du vin ne va jamais jusqu'à l'ivresse. II supporte bien le jus de bois tordu. Il n'a pas le temps de soigner sa peau, puisqu'il est absorbé par celle de ses groUes. Il a les dents laquées par le jus de tabac. Il ne consentira jamais à mettre dans son entonnoir des dents d'hippopotame, ces buveurs d'eau sale. Il a l'âme vineuse, et le corps
(i) Cf. Bmmanuel Vingtrinikr, op. cit.
aussi, sa trogne rouge (tout beaujolais; eut tente ic pincc.iu (le Vclasquc/, qui a cru le rencontrer sur le trône pontifical en peignant Innocent X. S'il a peu de goût pour les boissons vertueuses (joli mot de M. rAcadémicien de Ségur). il n'a rien de l'alcoolique contemporain, ce Coupeau hideux et blême que guette le delirum tremens et qui boit seul... L'insulte est rarement sur ses lèvres, constrate avec le titi parisien. »
Comme nous le disions au chapitre I, ce personnage a été très popularisé par Laurent Josserand, petit-fils de Mourguet, qui jouait le rôle, rue Ecorche-Bn uf. Mais, c'est croit-on à Chapelle, syndic des modères ou débardeurs, qu'on doit la création de Gnafron. Le D»" Gros écrit : « Au début, ce n'était qu'un répugnant ivrogne, qui ne proférait que quelques interlocutions, sa bouteille était fixée à sa main. Grâce à Vuillerme, Gnairon devint le personnage d'importance que nous connaissons. »
En plus de Guignol, Madelon et Gnafron, nous trouvons dans notre théâtre quelques personnages épisodiques qui ne sont là que pour corser l'action.
C'est d'abord M. le Bailli, souvenir d'un autre âge, avec ses fortes lunettes et ses favoris blonds. Il ofifre un thème amusant de lazzis décochés à Dame JiLstice, et ressemble par bien des côtés à Brin d'Oison.
Canezou incame le terrible propriétaire, avec son bonnet grec et sa robe de chambre. C'est un peu le Cassandre des Italiens. I^ propriétaire joue un grand rôle dans la vie de Guicnol.
La jeune iîlle est représentée par Dodon. Il y aurait fort à écrire sur cette apprentisse, car naturellement Dodon est canuse.
On a souvent parlé du caractère idyllique et sensuel du Lyonnais. Rien de plus exact, aussi les expressions de tendresse sont-elles infinies et délicieuses chez nous. Clair Tisseur leur consacre tout un chapitre dans ses Vieilleries lyonnaises et déclare qu'il n'est pas de pays au monde où les femmes puissent s'entendre dire d'aussi jolies choses qu'entre Saint-Irénée et Saint-Pothin.
Ces expressions nous les retrouvons dans le théâtre de Guignol. Les plus fréquentes sont « ma coque », ma braise », « mon petit chou », c mon petit belin », « ma rate » « mon petit boson ». De même que l'école de la Pléiade faisait un usage immodéré des diminutifs, de même nos termes de tendresse sont toujours mon petit, ma petite quelque chose.
« Ma coque », c'est « ma poale ». Quoi de plus naturel, dit Tisseur, qu'une coque soit la femelle du coq ? « Ma braise » ne signifie pas, comme dans l'argot parisien, « mon argent ». Braise est employée au sens de miette, pris pour extrême diminutif. Quand nous disons « mon petit chou », nous ne faisons aucune allusion à un légume ou à une pâtisserie. Il s'agit d'un substantif verbal de notre verbe lyonnais chouer, caresser, flatter. « Mon petit belin » c'est « mon petit agneau ». « Ma rate » est « ma souris ». « Mon petit bosot) », révérence parlei, est le diminutif de bouse.
[^ Le canut amoureux se sert de ces mots avec une charmante délicatesse, lorsqu'il parle à sa Dodon. Il est à remarquer, en effet, que le canut ne fréquente pas les
l.K (trK.NDK LYONNAIS
bonnes d'enfants, mais seulement les apprenlisses ou covipa^twnnes, car il ne désire épouser qu'une femme capable de le seconder dans son métier. Dans l'atelier canut la femme n'est in?nni< <.'tv,réc de son mari, la la fille de son père.
C'est avouer que la vie de Dodon est moins bruyante que celle d'une midinette, mais plus saine. Toute son ambition est de passer du rôle d' apprentisse à celui de maîtresse (i). La Dodon s'appelle aussi Louison ou Fanchon. Voici en quels termes le jeune canut lui fait la cour. Cette chanson du canut amoureux se chantait à l'époque sur l'air de Marianne,
0 Fanchon, du haut de ta banquette, » Escoute la voix de l'amour, » Car tout en passant ma navette, » Je pensons à toi chaque jour.
» Oui, je t'aimons, ) Je te l'disons.
» J'souhaiton ben que t'en fasses de même ; » Ah ! quand on s'aime « C'est si cannant, » L'on va toujours se lantibardanant.
» Fanchon, pour toi mon cœur soupire... » Va, ne prends pas ça pour un'crac, » En ce moment il fait tic-tac.
» Et je viens te le dire.
(i) La compagnonne est une ouvrière qui ne possède pas son métier, mais qui travaille sur le métier du maître, en lui abandonnant la moitié de la façon. Avoir son métier pour maître, c'est, à la difïérence du compagnon, posséder en propre le métier sxix lequel on travaille.
yo LE GUIGNOL LYONNAIS
» Quand j'aperçois ma Fanchonnette,
» Je m'escan'sur la port'd'allé ;
» J 'quitte mon bonnet, j 'prends ma casquette..
» Pour avoir l'air mieux endrôlé !
» Et quand le soir
» Un sommeil noir » S'en vient fermer l'agnolet d'ma paupière, » Quand, pour jouir d'un doux repos, » Tout doucement j 'm'étends sur le dos, » Moi, qui couche sur la suspente, » Ah ! je voudrais, pendant la nuit, » Pour dégringoler sur ton lit, » Voir tomber la charpente... »