‹ Le guignol lyonnaisChapitre 16 sur 21 · II. ..ri(.\.., 8l · texte numérisé non relu

II. ..ri(.\.., 8l

C'est là jx)ur Guignol un texte toujours nouveau de plaisanteries de haulte graisse. L'expression « le promener sur l'âne » est bien digne de tenter les érudits. Rien de plus curieux, en effet, que cet usage de promener sur un âne lel maris qui se laissent battre par leurs femmes. Cette coutume lyonnaise est attestée par de nombreux témoignages (i).

Notre théâtre de marionnettes a même conservé certains restes des mystères du moyen âge (2). A l'époque de Noël, on représentait, en effet, dans de petits établissements apf)elés crèches, des scènes de la Nativité. Ces spectacles pour enfants sont bien d'origine lyonnaise, et deux types légendaires et invariables de Lyonnais y figuraient : le père et la mère Coquart.

« I^s noms seuls ne sont .... , .... o^i^cz du crû ? écrit Clair Tisseur. Ils portaient le costume du dix-huitième siècle, et je vois encore l'habit marron à boutons d'or du

(1) Il existe deux récits solennels de ces chevauchées ; l'un de 1^66, l'autre de 1578. La demii^re édition qui en ait été donné est le Rcctuil des chevauchées de l'asne faites en 1566 et 1578, augmenté d'mu complainte du temps^ par les maris battus par leurs femmes^ Lyon. Scheuring, 1862.

il) Ajoutons que le théâtre de Guignol ne s'occupe pa.<( de religion. Il est plus religieux pourtant dans son silence que beaucoup de mystères du Moyen-Age si je m'en tiens à cet échantillon d'un mystère représenté à Lyon '•" ^ •-- î) 'i' m'^» 'i "n 'liiloguc entre un Ange et Dieu le Père.

Père éternel vous a-

Et devriez avoir \

Votre bien-aimé fil» v.«.i juiut

Ht vous dormer. comme un ivrogne.

Il est mort !

Foi d'homme de bien !

Diable emporte ! nm n .n savais rif-n.

père Coqiiart, ses culottes courtes, ses bas chinés, ses jarretières à boucles, son tricorne et son salsifis par derrière ; la coiffe à barbes, bien blanche, et la robe de toile peinte, à grands ramages, de la mère Coquard. Ils arrivaient en retard, tout essoufflés, au milieu de l' adora tioij... Le père Coquart portait sa célèbre lanterne, souvenir du temps où les rues de Lyon n'étaient pas éclairées et où personne ne sortait sans falot. Le mari et la femme, comme bien s'accorde, se disputaient tout le temps qu'ils étaient en scène, mais naturellement aussi la femme était la plus grondeuse. C'était le père Coquart qui n'éclairait pas la mère Coquart ; c'était le père Coquart qui allait trop vite ; c'était le père Coquart qui allait trop doucement. Enfin ils débitaient à l'enfant divin un joli petit compliment et, s'en retournant, recommençaient à se disputer. »

Deux autres Lyonnais étaient encore représentés à la crèche : le petit savetier et le gentil gagne-petit qui chantaient sur un vieux rythme lyonnais une chanson

naïve et morale.

Un amateur distingué des choses du Guignol lyonnais me disait récemment : « Avouez que Lyon n'est qu'un faubourg de la Croix Rousse ». Cette boutade renferme une précieuse vérité lorsqu'il s'agit d'étudier notre langage. Il n'entre pas ici d'entreprendre une étude philologique complète, mais seulement de noter quelques caractéristiques du parler de Guignol.

Guignol parle naturellement l'argot canut. Ce dernier s'est développé au XVI IP siècle et renferme quantité de mots de source patoise, ou mieux empruntés au dialecte lyonnais.

t.Ë GUIGNOL LYONNAIS 83

On divise d'ordinaire le territoire de la France en langue d'oïl et en langue d'oc. Lyon n'est ni d'oc ni d'oïl. Il appartient, dit Tisseur, à un groupe mitoyen qu'on a nommé franco-provençal et qui comprend le Lyonnais, le Dauphiné (sauf l'extrémité méridionale), la Bresse, la Savoie, le Bugey, quelques cantons de la Suisse, et même deux vallées du Piémont.

Le Lyonnais proprement dit, c'est-à-dire les habitants qui ont transformé les mots latins d'une certaine façon, est contenu dans un polygone fort irrégulier qui comprend Craponne, Yzeron, Mornant et Rive-de-Gier.

Cest dans ce polygone géographique, dont la plus grande longueur est de 22 kilomètres et la plus grande largeur de 11 kilomètres, que se marquent les caractères phonétiques du patois lyonnais, en même temps que sa physionomie morale, une certaine accentuation narquoise intraduisible, une prononciation traînante et comique, quelque chose d'absolument « genuine » (i).

Le trait caractéristique de ce dialecte réside en ceci que a tonique libre y est devenu ô, un ô si long, si em- I)hatique, que la plupart des patoisants le transcrivent par au. Le parler canut a conservé cette prononciation.

Des trois classes de la société : les nobles, les financiers et les canuts, Mourguet et ses descendants n'ont peint que la dernière. Leur théâtre demeure essentiellement populaire, aussi voyons-nous les personnages parler le langage de la Croix-Rousse ou du Gourguillon. Ce langage emprunte une grande quantité de mots à l'industrie locale. De même que le troupier et le matelot se font

(i) Clair Tisseur : Introduction au Dictionnaire étymchgiqut du patois lyonnais.

un vocabulaire à l'image de leurs occupations ordinaires, de même le canut emploie un langage formé de termes du métier, qui, se généralisant par l'image, entrent peu à peu dans la langue locale. Pour comprendre ces expressions imagées, ces métaphores représentatives, il est - besoin d'une connaissance au moins rudimentaire de l'industrie de la soie. Voilà encore une des raisons pour laquelle le théâtre de Guignol ne peut être un produit d'exportation. Ainsi agnolet, — petit œil en verre de la navette, où passe le fil, — signifie œil au figuré ; décapiller, -- dégager les fils capillés, — d'où bien parler ; panaire, — peau qui couvre la façure pour ne pas la ternir en travaillant, — par extension paletot, redingote; se détrancanner, se tourmenter, par allusion à la fonction du trancannoir, etc..

A côté de ces mots dus au métier de canut, l'homme du peuple en invente d'autres non moins expressifs. Il les aime pour leur harmonie imitative et leur naturalisme. Il dira patet ou panosse, pour lent ou mou. Lorsqu'on sait qu'à Lyon le mot hardane signifie punaise, on comprend tout de suite que le verbe lenfibardaner veut dire se promener avec nonchalance. Le canut n'ira pas se baigner, mais tirer des agotiaux; lorsqu'il s'assied, il se met à grahoton; agite- t-il une sonnette, il la sigrole; une gifle est une momifie, un crapaud s'appelle possevache, et si vous demandez des doigts-de-morts on vous offrira des scorsonères.

Puis le canut démartèle la langue. 11 fait des apocopes, des aphérèses, des synérèses sans le savoir. Il estropie les mots ; il dit tocsiquer pour intoxiquer, suspente pour soupente, mimer oter pour numéroter, quiaux pour tuyaux

Il (.1 K.N.iI, l.'tON'NAlS

Comme l'écrit M. Mithouard (i), parlant des transformations que le peuple lait subir à la langue : « il ne lui déplaît pas que les mots prennent un sens cocasse, pourvu qu'ils se réduisent à quelque chose de certain, et ce qui met le comble à sa satisfaction, c'est si l'expression de ces réalités qu'il ramasse joyeusement n'importe où se résume dans un vocale sonore ». A Paris, de la rue Gilles-Lequeux on a fait la rue Git-le-C'^tur, de la rue des Jeux-Neufs la me des Jeûneurs. De même à Lyon nous n'avons pas de penchant pour l'abstrait. La rue Tramassac est devenue la rue Trots-Massacres; le nitrate d'argent c'est de la mitraille d'argent; par huile de ricin, entendez de rhuilc d'Henri V. Ces corruptions de termes inconnus du peuple, par rapprochement de son avec des mots connus, sont constantes dans le théâtre de Guignol.

Enfin, le peuple lyonnais est essentiellement conservateur du langage. Bien loin que le lyonnais soit du français corrompu, c'est souvent l'invasion du français qui est venu corrompre le lyonnais. C'est sous cette influence que le lyonnais Gorgollon est dev enu le français Gourgillon. Quand le lyonnais dit brignon au lieu de brugnon, il a raison ; brignon est le mot régulier au XVP siècle. Quand il dit airer pour aérer, le Lyonnais est dans son droit, car aérer est un barbarisme forgé sur aer au XYI® siècle. Q\idLXïà.'\\à\iCarnies-déchaux au Menât Carmes-déchaussés, il emploie le mot propre. Nous avons également raison d'écrire balier pour balayer, chevecier pour chevet, etc.

Le dictionnaire du Gourguillon a en plus cette supériorité sur celui de l'Académie française qu'il est achevé, alors que le second ne sera jamais ni terminé ni fixé.

(I) A. MiTiioTARD, I^s PiM sur >- '-■■, Stoclc, Par- •' ^

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