DE FORMATION ACTUELLE DANS LES MARAIS SALANTS
11 m'a paru intéressant de comparer les formes des cristaux de gypse se formant actuellement dans les lagunes et dans les marais salants, avec ceux de l'éocène et du miocène qui ont cristallisé dans de semblables conditions pendant la période tertiaire et de montrer l'analogie des cristaux formés dans des conditions analogues. On sait en effet que le gypse est un minéral de formation constante dans tous les gisements salifères; les cristaux que j'ai étudiés à ce point de vue sont ceux des marais salants du Bourg de Batz, des salins d'Aiguës- Mortes et de divers autres gisements.
a. Gypse des marais salants du Bourg de Batz.
L'existence de beaux cristaux de gypse dans les marais salants du Bourg de Balz a été signalée par M. Baret (1); les premiers cristaux que j'ai étudiés m'ont été donnés par lui. J'en ai récemment fait moi-même
(1) BulL Soc, minéralogique France, IX, 29i, 1888.
une abondante récolte dans une excursion, pendant laquelle j'ai eu pour guide M. Lehuédé. Les marais salants du Bourg de Batz, comme tous ceux de la presqu'île guérandaise, présentent la disposition bien connue. L'eau est amenée de la mer par de grands canaux [étiers)^ conduite dans de larges réservoirs [voMères) où elle se clarifie, puis dans des compartiments plus petits et moins profonds [cohiers). De là, de petites rigoles la distribuent dans une série de divisions rectangulaires, de moins en moins profondes [fares^ adevnes) dans lesquelles l'eau s'échauflFe et se concentre avant d'arriver aux derniers compartiments ou œillets dans lesquels s'eiFeclue la cristallisation du sel.
C'est dans les fares et les adernes que les cristaux de gypse ont été observés. Lors de ma visite à Batz, un été pluvieux avait arrêté le fonctionnement de l'industrie saulnière et je n'ai pu constater la concentration relative des eaux des divers bassins dans lesquels se dépose le gypse. On admet généralement que l'eau a T ou 8*" Baume dans les cobiers, iS** à 20"* dans les fares et les adernes. L'existence du gypse dans les fares correspond bien à ce que prévoit la théorie, puisque dans les concentrations artificielles de l'eau de mer, le gypse se dépose entre 14" et 30** B. (le sel marin se déposant à partir de 26^).
Les cristaux sont simples ou maclés, ils présentent les formes suivantes : Type I. — Les cristaux du type I sont caractérisés par le développement à peu près égal des faces (f (010) et a^ (211) et leur allongement suivant l'arête d'intersection de ces deux formes ; les faces m (110) sont toujours larges, de même que //*, elles sont brillantes et striées parallèlement à leur intersection mutuelle, alors que les faces r/^ sont toujours plus ou moins courbes ; il en est de même des autres formes qui suivent; e' (01 1), u (233), l (Î5.21 .26), a'^' (409), plus rarement // - (Tl 1) et aussi une forme de la zone (C^ g\ faisant des angles d'environ 1 40° avec (f et d'environ 114** avec m. Parfois la convexité de toutes ces faces n'empêche pas de les mesurer approximativement, mais souvent aussi, elles sont extrêmement courbes, leurs arêtes d'intersection mutuelle arrondies; elles forment alors avec a-^ des pointements coniques tout à fait comparables à ceux qui ont été décrits plus haut dans le gypse des marnes inlragypseuses de l'hôpital Saint-Louis.
LK GYPSE DE PARTS ET LES MINÉRAUX QUI ï/AGCOMPAGNENT. 223
Lescristauxde ce type attoignent3'''",;>saivantla direction d'une arête (y^^Zs.
Type II. — Le type H dérive du premier par la disparition souvent complète des faces m (HO) et g^ (010), ce qui entraîne l'aplatissement des cristaux par suite de Tangle obtus que font entre elles les faces de la forme dominante r/3. Il est assez fréquent de trouver des cristaux dans lesquels celles-ci sont très brillantes ; on trouve associées à a^ la plupart des formes signalées plus haut et surtout u (233). Tantôt les cristaux présentent les faces ^3 et u également développées, tantôt et le plus souvent, ils sont allongés suivant une arête a^fl^. Ces cristaux sont souvent constitués par le groupement à axes parallèles d'un grand nombre d'individus. Cette structure complexe se manifeste par des cannelures parallèles aux arêtes a^ a^, a^ u et u u. Enfin très fréquemment, toutes les faces sont arrondies et toutes les arêtes courbes.
Ces cristaux lenticulaires offrent toutes les variétés d'aspect que Ton rencontre dans le gypse lenticulaire éocène. Ils se groupent en grand nombre, formant des masses enchevêtrées tout à fait identiques à celles qui sont représentées par la figure 3 de la planche IX.
Macles suivant K (100). — La macle la plus fréquente est la macle suivant A* (100) par accolement; les individus maclés offrent l'identité la plus parfaite avec les macles des marnes vertes et correspondent à la figure 9 de la planche VIII et à la figure 4 de la planche IX.
Les cristaux, toujours aplatis suivant g^ (010), sont largement développés et présentent, dans le premier cas, un allongement net suivant l'axe vertical avec les faces m assez développées. Dans le second cas, les faces m sont réduites ou absentes et la macle offre une forme en cœur des plus régulières, semblable à la figure 4 de la planche IX.
Toutes ces macles sont uniformément terminées à l'extrémité supérieure par les formes ti (233) et a^ * (409), le plus souvent arrondies, et à la partie inférieure par r/3. Elles sont rarement constituées par deux individus seulement et c'est là encore un point de ressemblance avec les macles des marnes vertes. On observe d'ordinaire un grand nombre de semblables macles, enfilées suivant un même axe vertical. Il n'est pas rare de voir dans des groupements de ce genre, s'enfiler alternativement des macles et des cristaux simples, d'y rencontrer deux macles réunies
bout à bout par celle de leurs extrémités qui est constituée par les formes «3-, une moitié peut être formée par un cristal simple du type I alors que l'autre est constituée par une macle du type de la figure 9 de la planche VIII: ces particularités sont fréquentes dans les macles des marnes vertes.
Macles suivanl a^^^, — Les macles suivant «' ■ sont constituées par des cristaux lenticulaires; elles sont extrêmement rares.
Le gypse cristallisé n'a été trouvé jusqu'à ce jour que dans un seul des marais salants des environs de Batz, celui de Grouer, près de la gare, et dans quelques-uns de sesfares seulement. Il n'existe plus dans les derniers compartiments où l'eau de mer, très concentrée, abandonne du sel. Il est probable que des recherches attentives permettraient de le trouver dans d'autres marais, le temps m'a manqué pour effectuer cette recherche.
Je me suis attaché à voir quelle était la distribution relative des formes des cristaux étudiés plus haut dans trois fares successifs dont la concentration varie. Dans le premier fare, le plus rapproché de la rigole amenant l'eau des cobiers, celui par suite dont l'eau est le moins concentrée, le gypse appartient uniquement au premier type. D'une façon générale, lorsqu'on entaille le sol des compartiments de ces salines, on trouve immédiatement recouverte par l'eau, une croûte résistante de matière organique. Celle-ci repose sur une couche de vase noire visqueuse qui recouvre une couche argileuse jaune, elle-même superposée au sable granulitique. Les trois premières couches peuvent dépasser quarante centimètres d'épaisseur. C'est dans l'argile jaune que se trouvent, toujours isolés, les cristaux de gypse, ils doivent à cette particularité leur teinte jaune. Ils se trouvent par nids et sont parfois tellement abondants qu'un coup de bêche permet de retirer une poignée de cristaux atteignant en moyenne 3 centimètres de plus grande dimension.
Dans le second fare, renfermant de l'eau déjà plus concentrée, les cristaux de gypse présentent un mélange des types I et II. C'est là surtout que j'ai rencontré les macles, elles sont assez rares du reste. Ces cristaux se rencontrent à une profondeur plus grande que dans le compartiment précédent, et abondent dans le gravier granulitique ; ils sont presque incolores et renferment de nombreuses inclusions de grains de
quartz, de feldspath, de paillettes de muscovite (1). Les cristaux lenticulaires sont parfois isolés, mais étant donnée leur abondance, ils se groupent pour former des assemblages enchevêtrés, constituant même une véritable roche miarolitique dont on peut enlever à la pioche des blocs de grande dimension.
Enfin dans le troisième fare, le gypse ne se rencontre plus que sous la forme lenticulaire dans les graviers granulitiques; les cristaux sont en moyenne plus petits que dans le compartiment précédent.
Il résulte de ces observations, qui auraient du reste besoin d'être étendues à d'autres marais salants de cette région, que la rapidité de Tévaporation étant la même, les cristaux sont d'autant plus gros, d'autant plus nets et d'autant moins lenticulaires qu'ils se produisent dans une solution plus étendue. Dans les eaux très concentrées, les formes lenticulaires se produisent seules ; on comprend dès lors pourquoi les cristaux épars des marnes vertes étant peu abondants, sont généralement nets de forme, tandis que ceux des lits continus de ces mêmes marnes, ceux des masses du gypse Indien et de leurs marnes sont lenticulaires ; la concentration de la lagune a été dans ce cas poussée plus loin, puisqu'il s'y est produit des bancs épais du minéral qui fait l'objet de cette discussion.
La grande abondance des cristaux de gypse dans la partie profonde des fares de Batz montre que leur formation se produit grâce à la saturation progressive du sous-sol de ceux-ci, en des points assez éloignés de la surface liquide pour n'être pas influencés par les changements de la concentration qui varie nécessairement avec la température et l'arrivée de l'eau nouvelle déterminée par l'exploitation du marais. Les nombreuses récoltes de cristaux de gypse faites par M. Baret dans les derniers compartiments du marais expliquent peut-être Tabsence actuelle de cristaux dans leurs vases jaunes.
(1) Ce gravier est & grands éléments ; c*est k sa partie superficielle que se produit le gypse, aussi les cristaux de ce minéral ne contiennent-ils qu'une quantité reiativemenl faible de' ces inclusions. C'est par une cristallisation dans des conditions analogues, mais au milieu d'un sable fin homogène, que se sont formées les belles cristallisations de gypse lenticulaire du Souf (Algérie) qui servent de ciment à d'innombrables grains de quartz ; ils sont à comparer à ce point de vue aux cristaux de calcite des grès de Fontainebleau. Comme dans ceux-ci, leur structure est un des meilleurs exemples que Ton puisse donner de la structure poecilitique. Nouvelles archives du muséum, 3<! série. — IX. 29
p. Gypse des salins de la Médiierra?iée.
Je viens de recevoir de M. E. Gervais une intéressante série d'échantillons du gypse qui se dépose dans les parténements des salins d'Aigues-Morles, équivalents des fares et des adernes des marais salants de Batz. L'aspect de ces cristaux est un peu différent de celui du gypse de Batz et cela tient peut-être à la rapidité plus grande de Tévaporation de l'eau des salins. Le gypse forme dans les bassins dont l'eau a une densité de 14** à 16"* Baume, des croûtes gondolées reposant directement sur le sol. Elles sont constituées par de petits cristaux d'un blanc jaunâtre présentant des faces m, a^'^, u ou w, libres : ils sont allongés suivant une arête g' a^' et aplatis parallèlement à a' ^ Les faces n^ sont courbes et généralement non mesurables. Ces cristaux sont donc à comparer comme forme à la figure 9, ressemblent surtout à ceux des marnes miocènes; ils présentent des zones d'accroissementdiversementcolorées,gracoàdes inclusions d'argile noire.
Les observations sur la disposition du gypse dans les salines qui viennent de m'ôtre communiqiuies sont conformes à celles de Dieulafail (I) ; les croûtes gondolées du gypse reposent sur une boue noire, visqueuse, qui recouvre elle-même une zone jaunâtre, M. Gervais n'a cependant pas trouvé dans celle-ci les cristaux de gypse isolés ou plus souvent groupés, signalés par Dieulafait. Dans les anciens marais, on trouve des masses miarolitiques, constituées par des lentilles indéterminables, avec parfois des géodes de beaux cristaux distincts, ayant la même forme que ceux décrits plus haut.