CHAPITRE V
LA FOLIE HACHICHIQUE
L'intoxication aiguë par le hachich est par elle-même, à de très rares exceptions près, inoffensive. Si les effets psychiques et neuromusculaires sont intenses, ils sont également éphémères et, la désassimilation accomplie, l'organisme oublie rapidement son désordre physiologique, d’un moment, ne semblant conserver qu'une plus grande susceptibilité au poison. Gette violente ivresse ne paraît pas laisser après elle de traces appréciables.
Maïs cette susceptibilité même d’un organisme plus disposé à subir les effets de l’ivresse rend les récidives plus redoutables et conduit à l’iatoxication chronique dont le pronostic est grave, Peu à peu les délires de l'ivresse
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se systématisent, les idées fixes et les obsessions deviennent plus fréquentes et s’affirment. M. CnaRLes RicHET, qui n’a pris que six ou sept fois dans sa vio du hachich, nous a dit y avoir renoncé pour éviter l'angoisse de idée fixe : à la suite de sa dernière expérience, il fut en effet poursuivi par la crainte — qu'il savait d’ailleurs parfaitement mor*.
bide — d’avoir absorbé un poison qu'il ne pourrait jamais plus désassimiler. L’obsession passa avec l’âbstinence. L’intoxication chronique s’établit ainsi sournoisement ; elle peut conduire au délire transitoire, à la fokte, aux démences, selon la prédisposition du sujet, selon que les récidives seront plus ou moins nombreuses, selon surtout qu’elles concorde ront ou non avec d’autres causes pathogéniques.
Notre monde occidental ne connait pas, peut-on dire, ces cas de folie hachichique., Le hachich, nous l’avons vu, n’est pas notre toxique préféré et la morphine satisfait mieux nos dégénérés ou nos désespérés. BAUDELAIRE Cependant a passé pendant longtemps et passe
encore auprès de certains aliénistes pour avoir échoué à la paralysie générale par abus du bachich.
Ce fut d’abord la thèse proposée; puis, l’origine parasyphilitique de la paralysie générale étant à peu près admise on put supposer une syphilis méconnue ayant préparé le terrain aux effets noscifs du hachich et de l’alcool surajoutés.
Examinons donc ce soit-disant cas de folie hachichique pour n’en plus parler par ouï-dire et d’après les apparences, mais d’après les faits qu’il est possible de recueillir. Et remarquons à ce propos combien les aliénistes devraient être prudents lorsqu'ils diagnostiquent, selon les normes coutumières, Pétat mental d’un véritable artiste, lorsque surtout ce diagnostic est rétrospectif et se fonde sur des œuvres dont le sens leur échappe si souvent!
Disons de suite que, dans le cas de Baune- LAIRE, C’est bien légèrement d’une part qu’on a voulu faire de lui un paralytique général et que d'autre part on est à peu près en droit
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d'assurer que le hachich ne fut pour rien dans sa maladie mentale ou pour si peu qu’il ne convient pas d’en parler. Suivons en effet, rapidement, les étapes de sa folie.
« Maintenant, écrit-il en 1862 dans son jourpal intime, j’ai toujours le vertige et aujourd'hui 23 janvier j'ai subi un singulier avertissement : j'ai senti passer sur moi le vent de l'aile de l'imbécilité ». |
« Ce qui m'irrite plus que tout, écrit-il en 4865, plus que la misère, plus que la bêtise dont je suis environué, c’est un certain état soporeux qui me fait douter de mes facultés.
Au bout de trois ou quatre heures de travail, je ne suis bon à rien. Il y a quelques années, je travaillais quelquefois douze heures et avec plaisir ».
En mars 1866, il fut invité à passer quelques jours à Namur, chez le beau-père de.son ami Rops.
& Il avait accepté avec joie l'invitation, dit Cagaxis !, Il connaissait déjà Namur; mais il
1, GaABanËs, — Chronique médicale, 15 nov. 1902.
était heureux de l’occasion de revoir l’église Saint-Loup, qu’il considérait comme le chefd'œuvre des jésuites. Tandis qu'il admirait et faisait admirer à ceux qui l’accompagnaient les confessionnaux sculptés avec la plus riche profusion, il chancela, pris d'un étourdissement subit, et alla s’abattre sur une marche. Ses amis le relevèrent. Il ne parut pas s’effrayer et prétendit que le pied lui avait glissé. On feignit de le croire; mais le lendemain matin, en se levant, il donna des signes de troubles cérébraux. On le ramena en hâte à Bruxelles; à peine monté dans le wagon, il pria qu’on ouvrit la portière. Or elle était ouverte. Il avait dit le contraire de ce qu’il voulait dire. C'était un des prodromes de l'aphasie qui n’allait pas tarder à se déclarer ».
Pou de temps après l'hémiplégie du côt droit se déclarait; l’aphasie s’accusait de plus en plus.
€ J'ai vu BAUDELAIRE, une fois, une seule, écrivait Juces TRouBAT quelques mois après.
CuaAmprLEury va le voir de temps en temps. On l’a fait dîner chez Napar. C'était imprudent et
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lui-même, je crois, en a ressenti et manifesté de la fatigue. Il en est resté à ces trois mots : « Non, cré non, non » et la mémoire n’a pas faibli en Jui. Ilm’a montré tout ce qu’il aimait, lorsque j'ai été le voir : les poésies de SAINTE- Beuve, les œuvres d’Ençar Por en anglais, un petit livre sur Goya, et, dans le jardin de la maison de santé Duvar, une plante grasse exotique, dont il m’a fait admirer les découpures. Voilà l’ombre de BaupeLaiRe d’autrefois, mais elle est toujours ressemblante. Il a manifesté une grande colère à un nom de peintre ‘que je lui ai nommé; mais quand je lui ai parlé de Ricmarn Wacner et de Musser, il a souri d’allégresse ».
« Bien que muet et figé dans une immobilité navrante, dit Capanès !, il parvenait encore à se faire comprendre. Ses yeux n’ont jamais cessé de reconnaître les yeux aimés, sa main s’est toujours tendue la première vers les mains fidèles. Au plus fort de la maladie, il s’entretenait par l'intermédiaire d’un ami,
4, CABANËS, — Loc, cit.
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avec son éditeur... Il a été abattu, brisé ; mais insensé au sens propre du mot, jamais ».
Nous pourrions multiplier les documents :
l’évolution de la maladie de BaubELAIRE ne justifie pas le diagnostic de paralysie générale, octroyé bien gratuitement par Louproso et Norpau. Tout porte à croire au contraire que BauvELaiRe est mort hémiplégique et aphasique, payant ainsi bien chier le luxe aristocratique de posséder parfaitement sa langue et de n’employer jamais que le mot propre.
Quel que soit d’ailleurs ie mal auquel ait succombé BaupeLaire, le hachich ne doit pas être incriminé, pour la simple raison qu’il n’en a trè sprobablement pris que quelques fois dans sa vie. « Qu'il ait essayé une ou deux fois du hachich comme expérience physiologique, cela est possible, et même probable, dit TaéopniLe Gaurier !; mais il n'en a pas fait un usage continu ».
Le D' MicHaUuT ? assure que « jamais, d’après 1, THÉOPHILE GAUTIER, — Préface aux Œuvres complètes, de CHARLES BAUDELAIRE. e
2. MiICHAUT. — Comment est mort Baudelaire, Chroniqu médicale, 15 mars 1902.
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ceux qui l'ont connu, homme de lettres ne fut plus sobre ».
Un écrivain de génie peut parler du hachich comme l’a fait BAUDELAIRE sans être hachiché et ne peut-on trouver dans son œuvre — ceci pour les gens qui s’en tiennent aux textes — des passages où il fait l’éloge de la sobriété ? N’a-t-1l pas rapporté avec le ton de la conviction, l'entretien qu’il eut avec Gautier lors de leur première entrevue? « Nous causàmes ensuite de lPhygiène, des ménagements que l’homme delettres doit à son corps et desa sobriété obligée. Bien que pour illustrer la matière 11 ait tiré, je crois, quelques comparaisons de la vie des danseuses et des chevaux de courses, la méthode dont il traita son thème
(de la sobriété, comme preuve du respect dû
go
l'art et aux facultés poétiques) me fit penser ce que disent les livres de piété sur la nécessité de respecter notre corps comme temple de Dieu ! ».
Il ne faut pas oublier non plus que si Bau-
4. BAUDELAIRE, — (fuvres complèles. Paris, Calmann- Lévy, 1899. T. 111. L'Art romantique, p. 159.
DELAIRE a vanté les joies du hachich, sa première étude : Du vin et du hachich comparés comme moyens de multiplication de l’individualité finit par ces mots :
« Je termine cet article par quelques belles paroles qui ne sont pas de moi, mais d’un remarquable philosophe peu connu, BARBEREAU, théoricien musical, et professeur au Conservatoire. J’étais auprès de lui dans une société dont quelques personnes avaient pris du bienheureux poison, et il me dit avec un accent de mépris indicible : « Je ne comprends pas pourquoi l’homme rationnel et spirituel se sert de moyens artificiels pour arriver à la béatitude poétique, puisque l’enthousiasme et la volonté suffisent pour l'élever à une existence supra-naturelle. Les grands poètes, Les philosophes, les prophètes sont des êtres qui, par le pur et libre exercice de la volonté, parviennent à un état où ils sont à la fois cause et effet, sujet et objet, magnétiseur et somnambule ».-
« Je pense exactement comme lui ! ».
4. BAUDELAIRE, — (Œuvres complètes. Paris, Calmann- Lévy, 1899. T. IV. Les Paradis artificiels, p. 383.
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Dix ans plus tard, reprenant en plusieurs études, la description des effets du hachich, il terminait encore par ces réflexions attristées :
« Ces infortunés, s’écria-t-il, qui n’ont ni jeûné, ni prié, et qui ont refusé la rédemption par le travail, demandent à la noire magie les moyens de s’élever, d’un seul coup, à l’existence surnaturelle. La magie les dupe et elle allume pour eux un faux bonheur et une fausse lumière; tandis que nous, poètes et philosophes, nous avons régénéré notre âme par le travail successif ct la contemplation; par l’exercice assidu de la volonté et la noblesse permanente de l'intention, nous avons créé à notre usage un jardin de vraie beauté. Confiants dans la parole qui dit que la foi transporte les montagnes nous avons accompli le seul miracle dont Dieu nous ait octroyé la licencel! ty
Ces pages ne sont-elles que l’expression d'une heureuse rhétorique? Je ne le pense pas. Bau-
4. BAUDELAIRE. — CEuvres complètes. T. IV. Loc, cit., p. 224.
DÉLAIRE, malgré son affectation satanique, et quoi qu'on en ait pu dire, reste pour nous le plus sincère, le plus douloureusement sincère des poètes.
BaUDELAIRE n’a donc pas été conduit à la folie par l'abus du hachich. Tout au plus semble-t-il prouvé que, dans la période qui précéda son internement, 1] se laissait aller à des excès alcooliques. Et c’est peut-être là un des moins mauvais arguments dont pourraient se rétlaner les partisans de la paralysie générale du poète, les excès alcooliques étant, comme on sait, fréquents à la période prédémentielle de la méningo-encéphalite diffuse. En tous cas, il nous paraît certain que BAUDELAIRE n’a pas été un imtoxiqué chronique aboutissant à la démence hachichique : ni ce que nous savons de sa vie, ni l’observation clinique de sa maladie ne nous permettent de le supposer. La folie hachichique de BauDELaIRE est une légende, dont il ne doit rien rester.
Le pays de la folie hachichique est naturellement l’Orient. Là seulement on la peut étudier, encore que les effets du hachich se sura-
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joutent souvent à ceux d’autres intoxications ou de la syphilis. Tout l’Orient cependant connait ces déments qui se traînent dans les rues, salués au passage du nom de Saints. La vénération publique n’empêche pas que ce ne soient là les victimes du hachich, et nos habitudes sociales — malheureusement moins douces pour les aliénés — les isoleraient certainement à l'asile. L’intoxication chronique, dont ils présentent toutes les caractéristiques, s'accompagne surtout d’un état d'hébétude, de prostration ct d'affaiblissement musculaire généralisé. Les mouvements sont indécis ; le facies est stupide; la peau prend une teinte ictérique; Panorexie est à peu près complète. Ces symptômes s’accusent progressivement.
puis le malade devient un aliéné caractérisé et meurt dans la cachexie finale.
La littérature médicale est extrêmement pauvre en ce qui concerne ces folies hachichiques. Le D' À. Marie! de VicLesuir vient
1. AUGUSTE MARIE. — Note sur la folie hachichique, 4 propos de quelques Arabes aliénés par le hachich. Nouvelle Iconographie de la Salpétrière, n° 3, mai-juin 1907.
seulement de signaler à l’attention des psychiâtres français les cas qu’il a pu observer à l'asile d’Abbassieh (Egypte) avec le concours du D' Warnocx, médecin directeur qui s’est luimême longuement intéressé à l’étude des intoxications produites par le hachich.
La folie hachichique peut présenter les aspects suivants :
Intoæication temporaire qui n’est plus livresse hachichique que nous avons décrite ; mais un état d'assoupissement, avec marche chancelante, comme dans l’intoxication alcoolique, et état de rêve euphorique comme dans l’intoxication par l’opium;
Délire avec hallucinations souvent désagréables de la vue, de l’ouïe, du goût et de l’odorat. Les idées de possession par un démon ou un esprit, et les idées de persécution sont assez fréquentes. Elles constituent le fond sur lequel se greffent les interprétations délirantes des hachichés qui se croient sultans ou prophètes. L’agitation et l’insomnie se rencontrent couramment. Le malade a parfois une certaine incoordination neuro-muscu-
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laire ; mais il est le plus habituellement actif et prompt dans ses mouvements ;
Manies très variables, allant de la courte crise d’excitation à la folie farieuse prolongée et se terminant par l'épuisement et même la mort ;
Manies chroniques se présentant souvent sous la forme de manie de persécution ;
Démence formant la période terminale des cas d’aliénation précités.
Ces formes d’aliénation peuvent d'ailleurs se combiner entre elles et s’accompagner de tares psychopathiques multiples. L’illusion de puissance intellectuelle et d’exaltation prophétique que nous avons notée est assez fréquente.
Le physionomie de certains délirants hachichiques au début de l'intoxication chronique est caractéristique du visionnaire à délire euphorique et exalté. (voir planche 2). À un stade plus avancé de l’intoxication, alors que paraissent la dépression et une orientation fächeuse du courant des sensations, les idées hypochondriaques peuvent paraître (voir plan-
che 3). Les réactions suicides semblent cependant assez rares chez ces malades, tandis que les réactions médico-légales sunt fréquentes. Le caractère érotique de lexcitation spinale due aux aphrodisiaques du dawamesce peut en effet se rencontrer non seulement dans Pivresse, mais aussi dans le délire ultérieur ; excitation sexuelle se traduit alors par les divers attentats à la pudeur : exhibitionnismes, viols, ete. De plus, analogue à Paleoulisme chronique, on observe le hachichisme à rechute. Dans l'intervalle des accès, les malades, moralement dégradés, fournissent un important contingent à l'effectif des malfaiteurs, récidivistes du vol, du mensonge et des outrages à la pudeur. Ge sont des « dégénérés acquis » passant de la prison à l'asile ct inversement.
Au point de vue social, le hachich semble pourtant faire moins de ravages que l’alcool, si bien que les administrateurs anglais et égyptiens, se demandent avec raison si une campagne et des mesures anti-hachichiques ne répandraient pas en Orient l’alcoolisme
Planche IH, — Arabes aliénés (folie hachichique). {Collection du D' À. Marie.)