‹ Le harem de SytaChapitre 10 sur 29 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

l'orgie sacrée

« Dêvadinam diagal sarvam, dit la princesse, dans le langage usité en pareil cas, au brahme qui lui ouvrait la porte d'un réduit obscur, où elle se glissa en compagnie de Lackmama.

— Maniradinam ta dévala, répondit-il.

Il guida les deux femmes à travers une série de cours inférieures, qui, toutes, renfermaient des lingams géants et des statues de Siva dans ses différentes transformations. Parfois, une pièce d'eau offrait sa fraîcheur près des autels encore rougis par le sang des

victimes. De petites lampes de corne ou de jade éclairaient l'horreur des sacrifices que certains brahmes achevaient en l'honneur de la Sakty.

Syta glissa dans une flaque gluante, et dut se retenir au bras de la suivante dont la démarche était plus assurée.

Une odeur acre d'huile ancienne, de sang et de graisse corrompue dominait le parfum des fleurs et des cassolettes. Un cœur, déjà bleui, reposait dans un vase d'or, et un paquet gélatineux d'entrailles salissait le piédestal d'une statue à trois têtes représentant la trimurty sacrée.

Le guide, qui n'avait plus prononcé une parole depuis l'entrée, fit passer les deux femmes entre des lions de granit dont les yeux flamboyaient, et descendit avec elles dans les parties souterraines de l'édifice par un escalier d'une centaine de marches, étroit et glissant. De distance en distance, une petite lampe, dont la mèche grésillait, emplissait l'air de fumée. Parvenus au bas des marches, ils inclinèrent sur la gauche, dans les

ténèbres, avançant sur un sol élastique, spongieux, comme celui des anciens terrains de tourbe. A certains tournants, des lueurs rougeoyaient dans des récipients de corne qui avaient une couleur d'orange sanguine et d'or trouble. Ce caveau répandait un singulier parfum de terre humide, gorgée de sang, avec des relents de cire chaude, d'huile et de beurre fondu. C'était une exhalaison, pénible et grisante, à la fois, dont les nerfs s'affectaient. Des autels de granit portaient des images grimaçantes, brutales et terribles, salies par les dons des fakirs. La voûte s'abaissait, parfois, jusqu'à toucher la tête des visiteurs; elle était calcinée par la chaleur des cires qu'on brûlait les jours de sacrifices.

Syta préférait encore, à ces antres d'épouvante, les jardins du haut aux allées tombales, aux fleurs agonisantes, noyées dans le sang. Sur ces clos funèbres, où les bassins sacrés s'ouvraient comme des bouches de puits, luisait, au moins, l'œil de turquoise d'un ciel ensoleillé, rappelant la vie. Ici, tout était immobile et désert. On n'entendait

même pas ce ronflement de ruche qui se perçoit aux fenêtres des maisons closes.

Syta s'assit sur le tronçon renversé d'un banc de pierre. Il lui semblait que son âme se dévêtait d'elle et flottait, indécise, comme la lueur fauve des petites lampes lointaines. Un sorite sanscrit était gravé sur le salagrama de granit qu'elle contemplait avec des yeux de songe qui ne voyaient pas. Lackmama murmura le distique qu'elle savait par cœur: (( Tan maniram brahmanadinam:

Brahmana marna dévala. »

Les Brahmes possèdent les prières, Donc, les brahmes possèdent les dieux!

— Pas un mot! souffla le prêtre; ici, vous pourrez voir sans être vues. Vous êtes sous le piédestal de la statue colossale de Siva qui domine l'autel. C'est devant vos yeux que s'accomplira le sacrifice des trois vierges, et vous ne perdrez rien de la cérémonie qui suivra...

— Mais, ce caveau est plus sombre que le naraca! soupira la princesse.

— Patience!... Tout s'illuminera, pour

VOUS, quand le moment sera venu. Il vous semblera voir s'ouvrir la swarga devant vos yeux éblouis!...

Un glissement se fit dans la nuit, puis, tout demeura silencieux... Syta tressaillait d'impatience et de crainte. Jamais elle n'avait rien ressenti de pareil. L'obscurité morne, humide qui l'environnait devait être peuplée de larves, comme celle des tombuaux; ses pieds, certes, reposaient sur la poussière des morts, des spectres erraient sous les voûtes de cette crypte affreuse!...

— Partons! Lackmama, je n'aurai jamais le courage de demeurer immobile dans ces ténèbres... L'angoisse précipite les battements de ma poitrine!

Mais la suivante était familiarisée avec l'épouvante du lieu.

— Ne crains rien. Divine, je suis auprès de toi et je veille... Aucun danger ne nous menace... Bientôt tu connaîtras le mystère de la matrice d'or que féconda Brahma, dieu seul en trois personnes! Lorsque l'univers sera de nouveau plongé dans le pralaya (chaos) c'est

par une nouvelle union du lingam et du nahamam que le mouvement et la vie redescen dront sur la terre!

De vagues chuchotements partaient maintenant de l'ombre: l'on eût dit un essaim d'abeilles bourdonnantes, donnant des ailes contre les murailles. C'étaient aussi de rapides frôlements, un choc de vases remués, et comme un déchirement de soie.

— Les prêtresses parent l'autel, dit Lackmama, elles mettent des roses effeuillées sur les marches, afin que le corps nu des femmes qui s'offriront à la Sakty repose plus mollement. Tu ne saurais imaginer, Divine, la quantité de roses que l'on cueille pour celle cérémonie!... On verse aussi tant de parfums sur les dalles qu'il faut frotter ensuite pendant des jours pour leur rendre leur éclat.

— Je ne vois rien encore.

— Parce que les femmes circulent avec des petites lampes, pour ne pas réveiller les pitris qui ne doivent point être troublés avant l'heure du sacrifice. Autrement, ils ne seraient pas en nombre suffisant pour chasser

les démons du mal. Patiente encore, Parvati, bientôt, se manifestera!

Parvati est la déesse redoutable, épouse de Siva. Elle change souvent de nom, mais sa fonction, tour à tour bienfaisante ou néfaste, est presque partout la même.

Siva fut la cause efficiente qui, par son énergie ou sa Sakty, comme instrument, produisit ou détruisit le monde. Mais, peu à peu, par la prédominance du rôle de la Matrice d'or, dans la fécondation universelle, la puissance de l'élément mâle diminua. Selon le Vayou Pourana, Siva possédait une double nature mâle et femelle. A la nature blanche, ou qualité de bonté, on rattacha les Saktis bienfaisants; à la nature noire, les déesses redoutées. Mais, comme plusieurs de ces divinités sont notoirement aborigènes, il est probable que l'ensemble fut constitué par le groupement des puissances femelles pour former une sorte de polythéisme féminin, que les Brahmes acceptèrent comme une rehgion populaire, en y introduisant, au dernier degré, des femmes mortelles, depuis les Brah-

mines. Ainsi, ces croyances, jusqu'alors dérobées aux masses dans leur essence, devinrent accessibles à tous, par le sensualisme et la passion qui y furent ajoutés.

Les bakta, ou sectateurs de la Bakti, se divisèrent en plusieurs branches; mais celles du Sivaïsme adressèrent de préférence leur dévotion aux énergies et divinités femelles, à l'union des sexes et aux pouvoirs magiques. Les Tantras, en particulier, sont des livres d'érotisme, d'envoûtement et d'occultisme.

Les ri les de la Bakti sivaïsle unissent les deux sexes, sans distinction de caste, et, dans les réunions secrètes du temple, consacré à Siva et à Parvati, les affiliés, ivres, se ruaient les uns sur les autres, après quelques cérémonies préparatoires, se livraient aux plus étranges orgies sous le regard bienveillant des prêtres du dieu noir!

Par ces manifestations, il n'est point étonnant que le culte de la femme se soit développé, dans ces contrées adoratrices de la Bakti, sous la forme de l'union sacrée des sexes: Lingam, yoni, ou nahamam.

Syta ne parlait plus, perdue dans ses rêveries, angoissée ei curieuse à la fois.

Tout à coup, une faible lueur se produisit, puis, un feu d'artifice éclata, comme par enchantement, illuminant tous les recoins du temple. Les deux femmes avaient, devant elles, une ouverture assez large pour permettre à leurs regards de ne rien perdre de ce qui allait se passer: Tandis qu'une multitude de petites lampes versicolores s'allumaient, à la fois, une musique, étrange et mystérieuse, partait des profondeurs de l'immense salle, qu'aucune fenêtre ne mettait en communication avec le dehors. C'étaient des gloussements de femmes pâmées, des roucoulements de tourterelles, monotones et tristes, que soutenaient des bourdons masculins. Parfois, le chant se muait en une plainte très douce, qui semblait la note perlée d'une flûte de cristal; puis, un sanglot répondait, et l'unisson se faisait de nouveau sur un mode plus vif. Mais, la mélodie désolée revenait, comme issue des profondeurs de la terre, soulignait l'horreur du meurtre de chair et

d'âme qui allait s'accomplir, l'effrayant poème, tiré des livres sacrés, épuisait le récit des châtiments et des peines du Naraca. A la fin, alors que, mêlées, les voix avaient charrié, sur l'onde des Tchihoumtchi, toutes les épaves des douleurs humaines, elles retombaient aux soupirs d'amour, aux désirs invincibles de la possession.

Des milliers de cires odorantes dardaient, dans l'air bleu des encens, leurs lances de flammes : partout couraient de légères guirlandes de verres teintés, en formes de fleurs, renfermant aussi un pistil lumineux qui trempait dans les huiles sacrées.

Le temple, ainsi éclairé, montrait les merveilles de ses voûtes, couvertes de bas-reliefs, I et soutenues, de distance en dislance, par des éléphants aux trompes dressées, aux défenses cerclées d'émaux. L'art hindou, qui inspira l'art antique de la Grèce et de l'Egypte, se déployait là dans toute son incomparable magnificence. Colonnes aériennes d'onyx et de porphyre, chapiteaux, plus fouillés que des guipures de prix, fleurs de lotus, s'enrou-

lant au corps nu des déesses, enlacées aux dieux, langues et prunelles de rubis, brillant aux faces convulsées des monstres en rut, c'était une vision inouïe, dont la petite reine, habituée cependant à toutes les splendeurs, se montrait surprise et charmée.

Trois femmes dévêtues se surhumanisaient sur un trône très haut, et, derrière elles, s'éployaient les robes blanches des trois Brahmes officiants. A un moment précis de la cérémonie, les trois vierges, choisies parmi les plus belles et les plus puissantes brahmines du temple, s'étendaient dans les roses, et les prêtres les possédaient aux regards de tous, tandis que s'alanguissait, jusqu'aux soupirs de l'extase, la mélodie sacrée, et que les mille cassolettes de l'autel répandaient d'aphrodisiaques senteurs.

Les trois jeunes filles, entièrement nues, les cheveux mêlés de poudre d'or et de diamant, se tenaient agenouillées auprès du lingam couronné de fleurs. Elles répondaient par une note douce, tenue à l'unisson, une note lapidaire et fluide, indestructible ainsi

que les artifices du symbole même, vainqueur de l'univers.

Syta se sentait comme soulevée. « Il est impossible, se disait-elle, que l'amour qui inspire ces voix célestes ne soit pas la grande règle de la vie, le but unique de la création, la volonté suprême de la nature!... Et, pourtant, des êtres comme ce Charmeur restent chastes, à travers les tentations et les délires de la chair! Quel est le dieu ou le démon qui les hante?... »

La liturgie musicale, naïve et tendre, de la messe de volupté, entrait dans l'âme extasiée et dans les nerfs trop vibrants de la Ranie avec les voix aiguës et volontaires des femmes, les clameurs ardentes des hommes, exaspérés de désirs.

Syta finissait par être prise aux moelles, suffoquée par tout ce qui se dégageait de cette assemblée, ivre d'émois charnels, de transports lascifs. Devant elle, s'élargissait la nef, parée d'extraordinaires empreintes, de fabuleuses images, où les couples se ruaient sous le berceau renversé des voûtes. Des siècles

s'étaient réunis pour apporter à Brahma, le dieu puissant, en trois personnes distinctes et pourtant unifiées, l'effort surhumain de leur art superbe.

Les trois dieux, à la nature androgyne, qui ne faisaient qu'un seul dieu, représenté dans Zyaus, Swayambhouva ou Brahma, avaient inspiré merveilleusement les premiers artistes de l'Inde. Ils s'étaient exercés aussi à la personnification des trois principes femelles: Brahmy-Lakmy-Sakty, qu'ils avaient réunis sur le piédestal du Nahamam ou Nari. La poésie et le culte général en avaient fait trois déesses, épouses des trois dieux de la trimurty, et elles formaient aussi une trinité vierge sous le nom de trimurty Kanyaka.

Les invocations naïves qui, jadis, n'avaient pour temple que la voûte des cieux ou les arcanes de la forêt, et pour autel que les herbes sacrées et les mousses, furent remplacées par des sacrifices, offerts sur des trépieds de pierreries, dans des temples de marbre et de bronze. Toutes les légendes génésiques et fabuleuses de l'Inde datent de là.

C'est alors que les premiers ouvriers du monde avaient taillé ces piliers trapus, couverts d'ornements précieux, aux chapiteaux curieusement fouillés, couronnés de nymphéas et de feuillages en volutes, ces colonnes de travées, soutenues par des monstres langues de rubis, et d'autres monstres unis au bas des piliers qui alternaient avec des lingams d'or. Toute cette religion avait pour tremplin la chair. Logiquement, humainement, elle triomphait dans sa puissance farouche, car elle permettait à l'homme et à la femme de satisfaire leurs passions, les encourageait, même, en leur assurant que toute volupté était sainte et agréable à Dieu.

Les trois brahmes poudiarys, ou sacrificateurs, s'étaient agenouillés, à leur tour, pour adorer le symbole éternel d'éternelle force et d'étemelle jeunesse. Ils élevaient leurs mains pâles, puis se frappaient le front sur les dalles.

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